« L‘œuvre qui sort de nos mains doit aller à la gloire de Dieu, où le bien et le beau se trouvent confondus », écrit Henri Charlier dans L’Art et la Pensée. Rien ne le prédestinait pourtant à une si haute vocation artistique et intellectuelle. Henri, Lucie et André, les trois enfants de Charles et Berthe Charlier, furent élevés par un père franc-maçon. « Il était vénérable de la loge des Droits de l’homme, qui avait même rayé de ses statuts la mention du « grand architecte ». Il organisait des festins sacrilèges le Vendredi Saint et critiquait avec virulence l’Église et les prêtres », révèle le Frère Henri, moine au monastère du Barroux, petit-neveu de l’artiste et petit-fils de son frère André (voir p. 18). Charles Charlier refusa donc de se marier religieusement et de faire baptiser ses enfants. Ceux-ci reçurent cependant de leurs parents une excellente formation humaine, qui était, comme l’expliquera Henri, « celle des vertus chrétiennes débaptisées ».
L’art des cathédrales
Cette éducation sans Dieu ne l’empêche pas de découvrir la foi. De quelle manière ? Mystère… À la question du philosophe Jacques Maritain, lui demandant d’écrire l’histoire de sa conversion, Henri Charlier, prenant un papier, rédige cette réponse lapidaire : « Ma conversion est une grâce imméritée de la toute-puissance divine. » Malgré tout, « nous savons que l’art chrétien a été l’un des canaux qui l’ont conduit à la foi, raconte le Frère Henri, spécialiste de l’art et de la pensée de son grand-oncle. « À l’école, il entendait que le Moyen Âge était une époque de ténèbres mais, en passant devant Notre-Dame, il se disait malicieusement que des personnes dans les ténèbres n’avaient pas pu réaliser une si belle œuvre ! » En 1902, à 19 ans, il entre, comme apprenti peintre dans l’atelier de Jean-Paul Laurens mais il est déçu par le manque d’usage de la couleur. « Le peintre doit penser en couleurs et non en ténèbres et lumière », écrira Charlier plus tard. En effet, « depuis la Renaissance, la peinture était dominée par le clair-obscur », explique le Père Henri. Il entre donc à l’académie Colarossi, où était passé Gauguin, et où Rodin donnait des cours. Il commence une carrière de peintre et travaille pour Rodin à un projet de fresques. En 1904, l’exposition des Primitifs français du Moyen Âge lui provoque un choc : elle « avait fortement fait réfléchir tous les jeunes artistes. Nous voyions l’état de l’art et ses promesses au moment où la Renaissance était venue tout compromettre, nous voulions nous relier à cet art-là », dira-t-il. Pour Charlier, qui cherche à retrouver cette source, la question est : « Comment retrouver ces qualités de forme et de couleur dans la vie » ? La découverte des tableaux de Cézanne en 1907, dont il perçoit qu’il a commencé à retrouver l’usage de la couleur, lui apporte un début de réponse. « Il restait à renouveler l’esprit de la forme », écrira-t-il. Il comprend que c’est le travail commencé par Gauguin, en découvrant ses tableaux, en 1910. Il les considérera toujours, avec Puvis de Chavannes, Van Gogh et Rodin, comme « ses devanciers » dans ce travail de retour aux sources : « La réforme commencée par ces maîtres a besoin d’être continuée », dit-il. Poussé par ce sentiment d’urgence, il travaillera désormais sans relâche pour retrouver la beauté et la vérité des couleurs et de la forme, qu’il admirait également chez les artistes égyptiens, grecs, chinois, les sculpteurs du Moyen Âge, jusqu’à Giotto et Michel Ange.
Baptisé à 30 ans
Parallèlement à sa vie d’artiste, sa vie spirituelle s’éveille aussi. Il fréquente le célèbre couvent des Bénédictines de Saint-Louis-du-Temple, rue Monsieur, à Paris, qui exerça une très grande influence dans le monde intellectuel jusqu’à la moitié du XXe siècle. Après une longue quête, il est baptisé en 1913, à l’âge de 30 ans et se marie religieusement, le même jour, avec sa femme Émilie, épousée civilement en 1906. Dans la foulée, en 1914, il devient oblat de saint Benoît, et demande à être rattaché au monastère bénédictin olivétain de Notre-Dame-de-la-Sainte-Espérance, du Mesnil-Saint-Loup (Aube). À partir de sa conversion, désirant approfondir son ardente quête spirituelle et artistique, l’artiste décide de ne plus travailler qu’à l’art religieux, en poursuivant sa réforme plastique dans les pas de ses maîtres de l’art profane, pour l’orienter vers un art sacré renouvelé. « Une œuvre d’art est une contemplation de l’œuvre de Dieu dans le mystère de la foi », dit-il.
Pendant la Première Guerre mondiale, au cours de ses moments de repos, il s’essaie à la sculpture et taille un ange sur une pierre, qui sera exposé au Louvre, en 1916. L’architecte Maurice Storez, séduit par ce travail, l’achète et lui propose de fonder avec lui l’Arche, en 1917. Cette confrérie réunit artistes et architectes chrétiens pour œuvrer sur des chantiers communs, sur le modèle des corporations d’artisans du Moyen Âge. Pourquoi ce nom ? « Parce que l’Arche est le premier navire construit pour résister au Déluge, or à nos yeux le Déluge, c’est le désordre et nous voulons passionnément l’ordre ; le Déluge, c’est l’an-archie, c’est l’individualisme, fruit du schisme du XVIe siècle, qui, en séparant l’homme de Dieu pour en faire une nouvelle divinité, en instituant le subjectivisme comme critère du Beau et du Vrai, nous a plongés dans l’anarchie artistique dont nous souffrons tous », précise un document de la confrérie. Henri Charlier est embauché par Storez comme sculpteur. Il est inspiré par Rodin, qu’il considère, par son sens de la forme, comme l’héritier moderne de Michel Ange, mais choisit de ne pas pratiquer comme lui la sculpture par modelage, qui oblige Rodin à faire appel à des praticiens pour copier ses moulages dans le marbre. Charlier opte pour la technique de la taille directe, pratiquée par tous les grands sculpteurs, du Moyen Âge à Michel Ange, jusqu’à Bourdelle, contemporain et connaissance de Charlier, qui consiste à travailler sur un bloc de pierre ou de bois brut, auquel l’artiste donne vie. « La taille directe exige d’avoir, dès le départ, une idée exacte de ce que l’on veut créer car elle ne permet pas de modifier une œuvre », explique le Père Henri. « C’est une technique beaucoup plus noble et difficile, ce qui explique la grande évolution dans l’œuvre de Charlier, dont les premières sculptures ont une certaine raideur. » Le sculpteur formera de nombreux disciples à cette technique en France et dans le monde (cf. page 23).
À l’abri du monastère
En 1925, à 42 ans, désirant unifier vie morale, artistique et spirituelle, il choisit de s’installer avec son épouse, près du monastère du Mesnil-Saint-Loup. « Il pensait qu’il ne pourrait donner le meilleur de lui-même qu’en se ressourçant dans la vie liturgique de ce monastère, qui était à cette époque d’une vitalité exceptionnelle, par l’action de la Sainte Vierge invoquée dans le village et le monastère sous le vocable de Notre-Dame-de-la-Sainte-Espérance », rapporte son petit-neveu. Sa vie est désormais rythmée par les offices religieux, le travail de sculpture, de sa vigne et de son jardin, de la formation de ses apprentis, de son atelier de vitrail, de celui de broderie liturgique, de la peinture…
Malgré ce repli du monde, visites et commandes affluent. Au total, outre ses nombreux tableaux et fresques, il sculptera plus de 260 œuvres : calvaires, chapiteaux d’églises, chemins de croix, statues de la Vierge, de saint Joseph, de nombreux saints, etc., toutes réalisées en taille directe, dispersées en France et dans le monde, du Canada au Japon. À l’époque, sa réputation est telle qu’il est décrit par Maurice Denis comme « une sorte de Maillol chrétien » (Histoire de l’art religieux, Flammarion, 1939), et par le critique d’art Victor-Henry Debidour comme « le plus grand sculpteur chrétien de ce demi-siècle » (Brève Histoire de la sculpture chrétienne, Fayard, 1960).
Un grand penseur de l’art
Henri Charlier, pour qui créer et penser sont une seule et même œuvre, est également un grand penseur de l’art. Il développe sa philosophie dans L’Art et la Pensée – achevé avant 1944 et publié en 1972. « Notre-Seigneur Jésus-Christ nous a donné le modèle de l’art, écrit-il : l’art est une parabole ; juste ce qu’il faut de vie réelle et familière pour suggérer par analogie les profondeurs de l’esprit. » En effet, pour lui l’art est « chargé de lever le voile qui cache à l’esprit les grandeurs de l’esprit ». Mais il est aussi une « métaphysique », où le beau, le vrai et le bien s’embrassent. « Les beaux-arts forment un système de pensée où le vrai importe autant que le beau. Le beau est lié au vrai, dont il n’est autre chose que l’éclat, disent les philosophes. Les beaux-arts comportent donc une recherche du vrai (…) le beau est l’éclat du vrai. (…) Il en est la splendeur, il est la fleur sensible (…) du bien. » Pour Charlier, les beaux-arts sont aussi « le plan d’achèvement du monde » : il considère la mission de l’artiste comme celle de « compléter et de continuer l’œuvre de Dieu dans la création », précise le Frère Henri. Joignant la pratique à l’enseignement, certains élèves témoignent que « lorsqu’il sculptait des chapiteaux d’église, il montait sur une échelle tracer le motif au charbon sur la pierre et redescendait lire sa Bible lorsqu’il manquait d’inspiration, avant de remonter sculpter, empli d’une inspiration nouvelle. »
L’artiste philosophe collabora à de nombreuses revues de référence : L’Artisan liturgique, La Pensée catholique, Itinéraires… Il donna de multiples conférences, comme aux Journées d’études de l’école des Roches, à partir de 1947, auxquelles plusieurs grands penseurs catholiques de l’époque – Henri Massis, le Père de Tonquédec, Gustave Thibon, Jean Guitton… – participaient, dans le cadre de l’école dirigée par André Charlier. Tous deux convertis et oblats du Mesnil-Saint-Loup, les frères Charlier étaient « très liés affectivement, intellectuellement et spirituellement », témoigne leur petit-fils et neveu. « C’est Henri qui a fait découvrir à André les Bénédictines de Saint-Louis-du-Temple, et l’a fait baptiser là, en 1914, à l’âge de 18 ans, juste avant de partir à la guerre, sans en avertir leur père. »
Un penseur de l’éducation
Henri Charlier était également un penseur de l’éducation, dont les idées sont développées dans Culture, École, Métier, son ouvrage de référence pour les éducateurs. Il y explique la nécessité d’allier apprentissages théorique et pratique, à travers l’expérience de la vie et des métiers. Charlier est lui-même un éducateur hors pair. « Il aimait énormément les enfants, et a sans doute souffert de ne pas en avoir. Au Mesnil-Saint-Loup, il donnait chaque jour gracieusement des cours de grégorien aux enfants de l’école du village et le dimanche aux moines du monastère. Pendant les vacances, il nous apprenait également le chant grégorien, à mes frères et moi », se souvient avec émotion son petit-neveu. En 1972, âgé de 89 ans, Charlier sculpte sa dernière statue : un Sacré-Cœur de Jésus Enfant, en bois polychrome (voir ci-contre), dont il n’a pas la force d’achever les pieds. Il meurt le 24 décembre 1975, à l’heure des premières vêpres de Noël, et sera enterré dans sa robe d’oblat bénédictin.