Les choses semblaient pliées. Même en commission, l’article 4 de la proposition de loi « sur l’aide à mourir », prévoyant la possibilité d’injecter un cocktail létal à un patient dont « le pronostic vital est engagé à court terme », avait été adopté. Si même les sénateurs, réputés prudents et conservateurs, ne s’opposaient plus en commission à cette disposition, autant dire que les dernières digues semblaient avoir cédé. Sauf que le 21 janvier, en session plénière, contre toute attente, ce fameux article 4 a été rejeté par 144 voix contre 123. Autre bonne nouvelle : un amendement voté protège également la liberté de conscience des établissements religieux, comme souhaité par les religieuses (cf. FC n° 3930).
Un sursaut éthique ?
De là à voir un sursaut éthique massif de la part de la Haute Assemblée, il y a un pas qu’il ne faudrait pas franchir : non seulement parce que le différentiel de voix est ténu, mais aussi parce que le texte a suscité l’opposition en bloc des élus socialistes qui trouvaient qu’il n’était pas assez… permissif ! Néanmoins, « cette alliance improbable entre les opposants et les partisans de la mort administrée montre toute la difficulté de légiférer sur la fin de vie et l’impossibilité d’un compromis », comme l’écrivent Wally Bordas et Agnès Leclair dans Le Figaro (22/01).
Bien évidemment, des élus favorables à l’euthanasie n’ont pas manqué de voir dans ce vote surprise le fruit d’un lobbying religieux (chrétien cela va sans dire). Réflexe pavlovien invalidé par la pluralité des motivations et, encore une fois, par la faute tactique commise par les élus socialistes. L’ouverture de l’euthanasie suscite en effet une inquiétude qui dépasse de loin les seuls chrétiens. La revue Politis, qui affiche son ancrage dans la gauche antilibérale, a ainsi publié à la veille du vote (20/01) une enquête sans ambiguïté réalisée auprès de patients potentiellement concernés par le texte tel qu’il allait être voté. Les témoignages recueillis par l’hebdomadaire sont glaçants. « Je suis très angoissé à l’idée qu’à la place de me rembourser mon traitement, on finisse par me rembourser mon euthanasie », confie ainsi un homme de 41 ans atteint d’une maladie neuromusculaire dégénérative. Autre prise de position significative, celle de la sénatrice communiste de la Loire, Cécile Cukierman, qui affirmait le 20 janvier devant ses collègues qu’à ses yeux le texte « marque un basculement fondamental qui vise à demander à la puissance publique d’organiser par la loi une réponse à la mort », raison pour laquelle elle refusait de le voter estimant qu’ « une société progressiste doit organiser le soin, la vie, la capacité de vivre ensemble ».
Que peut-il advenir désormais ? Le combat, on s’en doute, va se poursuivre. Avec le jeu de la navette parlementaire, c’est à l’Assemblée nationale qu’il va reprendre, et sans doute rapidement, en raison de la pression des lobbys – à commencer par l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD) fortement échaudée par sa déconvenue au Sénat – mais aussi de celle des derniers carrés de la Macronie qui veulent aider le président de la République à tenir sa promesse de légalisation de l’euthanasie, de nouveau formulée lors de ses derniers vœux télévisés. Ceci dit, les chances d’écarter cette perspective durant cette fin de quinquennat ne sont pas nulles : le jeu des navettes est long et permet de jouer le calendrier, les sujets prioritaires ne manquent pas par ailleurs, et l’adoption possible, entre-temps, d’une loi encourageant les soins palliatifs, pourrait rendre obsolète l’urgence euthanasique. Et qui sait ? Peut-être le vote des sénateurs pourrait-il aussi favoriser une prise de conscience plus globale, et un retour aux principes d’humanité essentiels toujours vivaces dans le pays. « Face à la souffrance, dont chacun redoute d’être la proie, les Français appellent sans réserve, les dernières enquêtes le montrent, au seul geste qui sauve ceux qui s’en vont, mais aussi ceux qui restent : la fraternité humaine, sur laquelle s’appuient, avec la médecine, les soins palliatifs », écrit Laurence de Charette dans Le Figaro (22/01).
