Est-ce qu’une personne peut en conscience croire des affirmations contradictoires selon la logique ?
Bien sûr que non, et sans la moindre réserve. La foi et la raison sont pour moi une seule et même chose, et qualifier cette proposition de « subjective » reviendrait à trahir aussi bien la logique que la conscience.
On pourrait essayer de « redéfinir » les termes (c’est souvent le cas), mais cette tentative est contraire soit à l’honnêteté soit à la logique. Chacun de ces termes représente quelque chose de réel ; un principe absolu, inaltérable, inviolable, dont la réalité peut être démontrée. La vérité est la vérité.
La justice aussi est réelle, parce que « découverte », et non « créée » par les hommes. La miséricorde ne saurait s’opposer à la justice.
Il ne s’ensuit pas que nous interprétions parfaitement ces principes, dans le méli-mélo contemporain ; mais il ne s’ensuit pas non plus qu’ils nous dépassent. Nous pouvons parvenir à l’opinion juste avec l’aide de la raison, si nous sommes purs et négligeons nos propres intérêts fictifs.
Remarquez que j’emploie le mot « juste » et non le mot « équitable ». Dans ses paraboles, le Christ règle son compte à « l’équité ». Cette notion sert à des tours de passe-passe qui permettent d’enrober ce qui est juste dans des formulations humaines arbitraires. C’est un terme de pouvoir : ce qui est équitable pour l’un est nécessairement inéquitable pour l’autre.
L’équité est imposée par le pouvoir. Dans une démocratie, elle est considérée comme légitime si elle est imposée par un scrutin, si bien que la majorité impose à la minorité ce qu’elle considère comme « équitable ». De son côté, l’unique recours de la minorité est de faire appel à la justice qui pourra être ou non rendue par un tribunal.
Fait qui brouille encore plus le problème, les tribunaux ont dans leur majorité adopté l’idée d’une justice « évolutive ». Alors que la justice ne peut « évoluer ».
L’éventuelle corruption d’un juge par des pots-de-vin ou d’autres faveurs n’entre pas en ligne de compte, vu qu’au fond de lui-même il est déjà fondamentalement corrompu par les idéologies qui flottent dans nos bourbiers intellectuels. Il considère la loi comme un moyen de parvenir à un but désirable pour lui et pour ses amis.
En ce jour d’inauguration présidentielle aux Etats-Unis (que je regarde depuis mon illusoire refuge canadien) ces questions devraient être mises en évidence. Mais l’imaginaire contemporain est si dénaturé que nous pensons, pour la majorité d’entre nous, surtout à l’avantage sur le plan politique. C’est l’opposition entre « nous et les autres », mise en scène sans succès dans une grande cérémonie pompeuse.
Un spectacle qui enchante à peu près la moitié des Américains, et déplait à l’autre moitié. Ce qui est sûrement (comme pourrait l’expliquer n’importe quel érudit) l’inévitable résultat d’un ordre politique dans lequel les questions de foi et de raison sont réglées par voie de scrutin.
Dans les temps d’avant la démocratie, la pompe d’un couronnement était d’un type différent. Pendant bien davantage de siècles qu’il ne s’en est écoulé depuis l’instauration du suffrage, les sociétés admettaient le principe qu’un roi ou un autre dirigeant relevait de la Providence. Il était au-dessus des partis parce que responsable devant Dieu seulement. Sa tâche n’était pas de modifier, mais de préserver un ordre universel.
« L’idéal démocratique » est si bien implanté dans nos sociétés que le devoir d’obéissance à une « autorité légitime » est à présent controversé. Si nous n’aimons pas l’autorité en place, nous pouvons en changer. Si c’est impossible, nous pouvons manifester.
Et pourtant, un fait incontestable demeure : le pouvoir temporel doit être subi. Comme Mao l’a dit, le pouvoir politique « est au bout du canon d’un fusil », et en principe, rares sont ceux qui n’approuvent pas cette maxime. Peu importe comment on s’empare du fusil (à l’issue d’un scrutin ou par un autre moyen). Quand on l’a conquis, on l’exerce.
Les chrétiens réalistes n’ont jamais prétendu, à leur grand regret, que ce n’était pas la vérité. Mais à cette dure vérité ils ont opposé les armes de la foi et de la raison. L’ordre moral est inaltérable, doit être considéré comme inaltérable et doit être renforcé dans l’esprit des dirigeants et des dirigés par la religion. Depuis les origines du christianisme, ce principe s’est opposé au pouvoir politique arbitraire.
C’est le droit et le devoir de l’Eglise catholique de défendre ce qui revient à Dieu. Elle a été créée à cette fin, pour notre salut, « pour que les hommes connaissent la vérité ». La politique pouvait être tenue en bride par un ordre moral, théologique et esthétique, fondé sur des vérités éternelles. La distinction entre le bien et le mal était assez assurée pour éviter toute contestation destructrice.
En disant cela, je pourrais être accusé d’impérialisme culturel. L’Eglise catholique et l’Occident qu’elle a créé ont été dès l’origine assujettis à cette « loi de non-contradiction » qui la différencie de toutes les autres traditions culturelles. Dans l’islam, Allah peut changer d’avis. Dans les religions de l’Extrême-Orient, il est possible de se détendre dans un monde de « pures apparences ».
Dans la religion qui fusionne les traditions grecque et hébraïque, transformées par la manifestation du Christ, ces échappatoires n’existent pas. Nous pouvons nous tromper : nous pouvons découvrir que nous avions tort sur un sujet contesté. Mais uniquement après démonstration probante. La vérité n’était pas négociable politiquement, comme chez les païens.
Ce qui me perturbe le plus à présent (loin du Potomac, au bord du Tibre), ce n’est pas un enseignement hérétique en soi. Une déviation qui peut être rapidement corrigée. C’est plutôt la capitulation de l’Eglise devant le pouvoir politique : le fait de rendre à César ce qui n’est pas à César.
Tous ceux qui se sentent « en paix avec Dieu » sont invités à recevoir la communion. Peu importe la question dont il s’agit : le principe du « si le coeur vous en dit, allez-y » s’insinue dans tout l’enseignement de l’Eglise, à partir du sommet, aux dépens de la conscience et de la logique. Les questions inévitables comme celles qui sont posées dans les « dubia » des quatre cardinaux sont intentionnellement évitées.
Quand l’Eglise abandonne la ligne de front, cette trahison n’affecte pas seulement les catholiques, mais aussi tous ceux qui s’opposent à notre ennemi universel : le nihilisme moral et l’irrationalité. Dès lors qu’elle a admis que la vérité elle-même peut fluctuer, nous nous trouvons dans un espace atomisé où tout est dans tout et réciproquement.
Source : https://www.thecatholicthing.org/2017/01/20/walking-in-space-on-inauguration-day/
Vendredi 20 janvier 2017
Tableau : Le Couronnement de Napoléon par Jacques-Louis David, 1808, Musée du Louvre, Paris
David Warren est un ancien rédacteur du Idler Magazine et un chroniqueur de l’Ottawa Citizen. C’est un spécialiste du Proche-Orient et de l’Extrême-Orient.
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