Les icônes albanaises exposées à Chambéry sont remarquables. Par leur style, profondément original, mais aussi parce qu’elles ont survécu à la persécution turque puis, plus tard, à l’iconoclasme communiste. Elles n’étaient jamais sorties d’Albanie.
Au carrefour des empires d’Orient et d’Occident, cette région fut l’une des premières des Balkans à embrasser le christianisme. Champ de bataille âprement disputé, elle subit la domination ottomane à la fin du XVe siècle, pendant plus de 400 ans, et résista mal au chant des sirènes de la Sublime Porte – le sultanat d’Istanbul. Contrairement aux Serbes, aux Moldaves et Bulgares, qui restèrent chrétiens envers et contre tout, une grande partie des Albanais apostasia le christianisme. Les sultans offraient aux chrétiens convertis d’innombrables privilèges et avantages matériels, et des postes prestigieux à Istanbul. Ceux qui s’y refusaient subirent une persécution féroce.
De nombreux monastères et églises sont alors abandonnés, des ateliers d’iconographes disparaissent. Mais quelques-uns subsistent, du XVIe au XVIIIe siècle, avec de grands iconographes, tels qu’Onuphre et Nicolas Argitès, Onuphre le Chypriote, au XVIe siècle à Berat.
La région de l’archevêché d’Ohrid, aujourd’hui en Macédoine du Nord, reste majoritairement chrétienne orthodoxe. À Ohrid et Korça, une renaissance a lieu au XVIIIe siècle, avec les frères Zografi, Constantin le hiérodiacre de Shpat, Constantin le hiéromoine. Ils s’éloignent un peu de l’iconographie grecque pour créer des thèmes et un style proprement albanais. Le Pantocrator des frères Zografi, par exemple (voir ci-dessus), pose le globe du monde sur le livre de la Parole, grand ouvert sur son genou. La Vierge Paraklesis (en prière, en grec) de Constantin le hiéromoine (un moine qui a été ordonné prêtre dans l’orthodoxie) est très particulière : enceinte, assise sur un trône, elle tient un phylactère de l’Écriture sainte et tend la main droite pour montrer le Chemin. Ce geste, dans l’iconographie traditionnelle, se conçoit d’habitude seulement pour la Vierge à l’Enfant.
Rescapées du communisme
Fondé en 1980, le musée national d’Art médiéval de Korça, qui a prêté ses icônes à Chambéry, est un reflet de l’histoire tourmentée de l’Albanie au XXe siècle. En 1967, le pays se déclara premier État athée au monde. Monastères, églises et mosquées sans distinction furent rasés, incendiés ou dynamités. Le pillage de dizaines de milliers d’objets d’art sacré en fit une des vagues d’iconoclasme moderne les plus radicales.
Au cœur de cette tourmente, un petit groupe héroïque d’historiens et historiens d’art sillonna discrètement le pays pour sauver tout ce qu’ils pourraient, au péril de leur sécurité et même de leur vie. Pas seulement des icônes, mais des parties d’iconostases, des pierres sculptées, des textiles et de nombreux objets profanes et religieux. Ils arrivèrent à persuader le gouvernement de l’intérêt d’exposer ces œuvres dans la cathédrale de Korça. Ce musée ouvrit ses portes en 1980. En 2016, la cathédrale fut rendue au culte orthodoxe, et la collection transférée dans un musée moderne.
La présentation, contemporaine, met en valeur icônes et iconostases grâce à la mise en scène : murs écarlates, jaune d’or ou bleus, les couleurs mêmes des icônes albanaises. Cette collection de 8 200 objets, dont 6 400 icônes, est une des plus riches de tous les Balkans. Quatre cents icônes sont exposées en permanence, et les riches réserves ont permis ce prêt temporaire généreux à Chambéry.
Icônes d’Albanie.
Trésor du musée national d’Art médiéval de Korça.
Musée des Beaux-Arts de Chambéry,
jusqu’au 15 novembre 2026.