Traduit par Claude

Sur quoi sommes-nous d’accord ?

par David Carlin

mardi 13 mars 2018

Il fut un temps où tout le monde croyait que, si une société devait être cohérente, elle devait avoir une religion commune à tous. Et ainsi les rois et autres dirigeants n’avaient qu’une option limitée, celle de persécuter les hérétiques ; car les hérétiques, comme les criminels et les opposants politiques, étaient de grands perturbateurs de l’unité sociale.

La reine Elizabeth I a persécuté les catholiques d’une part, et les puritains d’autre part, non parce qu’elle était une religieuse fanatique, mais parce qu’elle était un chef d’État consciencieux. Si elle avait omis de punir les dissidents, elle leur aurait permis de miner l’unité sociale.

Il en fut de même pour les puritains qui s’installèrent dans le Massachusetts dans les années 1660. On a dit à des générations d’écoliers américains (Je me souviens qu’on m’e l’a dit en classes secondaires) qu’ils avaient fui l’Angleterre en quête de liberté religieuse. C’est assez vrai, mais pas dans le principe d’une liberté religieuse pour tous ; mais seulement le désir de liberté pour eux-même.

Un des leurs, Roger Williams, croyait au principe de liberté religieuse pour tous et pour cette hérésie, ils le jetèrent dans le désert de Rhode Island. Ils ont aussi expulsé Ann Hutchinson pour hérésie, et ont puni les Quakers par pendaison.

Après de nombreuses guerres de religion - comme par exemple les guerres civiles du 16ème siècle en France, la guerre de Trente Ans en Allemagne (1618-48), et la guerre civile en Angleterre dans les années 1640 - le monde, ayant découvert que l’uniformité religieuse obligatoire ne fonctionnait pas toujours bien, commença à se tourner vers la liberté religieuse. Ce fut un processus graduel, qui prit beaucoup de temps, mais une grande partie du monde européen-américain est finalement arrivée à la conclusion qu’une société pourrait être cohérente sans avoir de consensus religieux.

Aux Etats Unis, dès le début de la République, nous avons bien fonctionné sans avoir de consensus ecclésiastique ; ainsi, nous d’adhérions pas tous à la même Eglise. Mais cela n’était pas nécessaire en raison d’un consensus religieux, même informel. Pratiquement tout le monde était protestant. Il y avait quelque catholiques et juifs et déistes et des francs athées. Mais ils ne comptaient pas beaucoup : ils étaient quelques gouttes non-protestantes dans un très grand seau protestant.

Bien entendu, les protestants se divisaient en de nombreuses dénominations différentes : congrégationalistes, presbytériens ,épiscopaliens, luthériens, baptistes, quakers, méthodistes, et autres... Mais tous les protestants, quelles que soient leurs différences de dénomination, sont d’accord sur de nombreuses choses : l’infaillibilité de la Bible, la Trinité, la Divinité du Christ, les dix commandements, le Ciel et l’Enfer.

Ils étaient aussi tous d’accord pour considérer que les catholicisme était une grande perversion du christianisme. Nous ne devrions jamais oublier que l’anti-catholicisme a été un « ciment » important maintenant le monde Protestant uni.

Cependant, dès le début du 20ème siècle, on ne pouvait plus dire que les U.S.A. étaient un pays Protestant. A cette époque, trop de catholiques et de Juifs y vivaient, et trop d’entre eux jouaient un rôle important dans la vie américaine. C’est alors que quelqu’un eut l’idée brillante que, si nous ne pouvions plus avoir un consensus religieux Protestant, nous pourrions au moins avoir un consensus religieux « judéo-chrétien ». Ce n’était pas aussi « fort » que le consensus protestant, mais c’était assez « fort ». Pensez seulement à tout ce que sur quoi les dévots Protestants et les dévots catholiques sont d’accord.

Ainsi, vers 1950, soit plus de 300 ans après que Roger Williams ait défendu la liberté religieuse, les Américains avaient encore une sorte de consensus sur la religion, bien qu’informel et non légalement prescrit.

Finalement ceci s’écroula en 1960 quand la Cour suprême des USA déclara que la prière obligatoire dans les écoles publiques est une violation de la clause de non-établissement du Premier Amendement. Jusque là les écoles, en ligne avec l’esprit de la religion nationale judéo-chrétienne, avaient des prières obligatoires qui n’offensaient ni les protestants ni les catholiques, ni les juifs. D’habitude, c’était le Notre Père, une prière qui n’offense aucun de ces croyants. Mais n’importe quelle prières pouvaient offenser les parents athées de ces écoliers.

Ainsi que la décision « Brown versus Board Education of Topeka » de 1954 fut un moment symbolique qui déclarait que les blancs sont les égaux des noirs, de même la décision concernant la prière « Engel versus Vitale en 1962 », fut un moment symbolique déclarant que les athées sont les égaux des croyants des religions judéo-chrétiennes. Si « Brown » signifiait que la ségrégation raciale était sur le chemin des poubelles de l’histoire, de même « Engel versus Vitale » signifiait que notre religion national informelle allait dans la même direction.

Ainsi c’est seulement depuis la seconde moitié du XXème que nous, les Américains, devons essayer l’expérience de vivre sans consensus religieux. Comment le faisons nous ? Pas trop bien, je dois le dire, en jugeant des grandes divisions tourmentant actuellement la société américaine.

Le grand philosophe catholique français Jacques Maritain (1882-1973) argumentait que dans la société moderne sécularisée où le consensus religieux est impossible, nous pouvons quand même avoir un consensus moral. Ce consensus moral devrait être basé sur la loi naturelle, une loi qui s’applique à tous les humains, et qui est connue par tous les humains, qu’ils soient croyants ou athées ou quelque chose entre les deux.

Maintenant je suis un grand fanatique de Maritain et un grand croyant de l’idée de la loi naturelle, et il y a de nombreuses années, influencé par Maritain, j’espérais que, en Amérique, un consensus moral pourrait remplacer notre consensus religieux qui s’effondre. Mais il n’en fut pas ainsi. Nous n’avons pas de consensus moral sur le divorce, l’avortement, l’homosexualité, le mariage homosexuel, l’euthanasie, le trans-genre, la peine capitale et sur différents autres sujets. Nous sommes horriblement divisés sur les questions de moralité et les divisions vont aller en empirant.

Et alors, si nous ne pouvons pas avoir un consensus religieux, ni un consensus moral, quelle sorte de consensus pourrons nous avoir aux Etats-Unis ? Car sûrement nous devrons avoir une sorte de consensus. Une société qui ne peut pas se mettre d’accord sur quoi que ce soit ne peut pas perdurer.

Le meilleur que je puisse penser - à l’exception d’un sursaut religieux et moral - est que nous endurerons un consensus sur l’importance de gagner de l’argent et de le dépenser. Si nous ne pouvons pas être d’accord sur l’avortement, l’homosexualité ou l’euthanasie, nous pouvons peut-être, au moins, nous mettre d’accord sur le mal de faire une fraude commerciale et des tromperies sur les taxes et d’autres sortes de filouteries.

Mais cela n’est pas une perspective très encourageante.

Source : https://www.thecatholicthing.org/2018/02/23/what-do-we-agree-on/


David Carlin est professeur de sociologie et de philosophie au « Community College » de Rhode Island, et l’auteur de « The Decline and Fall of the Catholic Church in America ».

Statue : Roger Williams par Franklin Simmons, 1872 [Couloir du Sénat américain, 2 e étage].

Un message, un commentaire ?


Les forums restent ouverts durant 15 jours après la date de publication