SECONDE GUERRE MONDIALE

Quand les Japonais exterminaient les Français

par Frédéric Aimard

mercredi 30 janvier 2019

Il est des victimes auxquelles on ne rend jamais justice. Sauf si un historien courageux décide d’enquêter enfin.

L’histoire des colonies françaises, heures de gloire, de turpitudes et de tragédies, a été traitée sous des aspects variés par des centaines d’historiens, journalistes, romanciers, français, anglo-saxons… plus ou moins tributaires des idéologies de leurs générations. Il reste pourtant des lucarnes obscures. Guillaume Zeller, qui a déjà publié un Oran, le 5 juillet 1962. Un massacre oublié, sur un épisode de la guerre d’Algérie qui constitue une sorte de déni mémoriel, se penche dans un nouveau livre sur un autre moment atroce. Dont les victimes ont été à jamais sommées de ne pas se faire remarquer.

Il dédie son étude à ses grands-parents, détenus par les Japonais à Phnom Penh (Cambodge), et à sa mère qui, «  alors âgée de deux ans, a partagé leur sort  ». Sa grand-mère avait coutume de dire qu’ils n’avaient dû leur salut qu’à Hiroshima… Si la guerre en Asie avait duré seulement quelques semaines de plus en effet, ils auraient certainement péri. Cela aurait été aussi le sort de la plupart des autres Français d’Indochine (22 000 civils, 18 000 militaires). Lesquels, depuis septembre 1940, vivaient sous une occupation japonaise relativement discrète, mais qui s’était transformée, à partir de mars 1944, en une prise de contrôle incroyablement violente de toute la région, soumise à la férule de la Kempeitaï, la gestapo japonaise. Plus fanatisée et cruelle encore que son homologue allemande. Trois mille Français sont morts durant cette période de cinq mois, qui prendra fin le 2 septembre 1945.

Le récit de Guillaume Zeller se lit, à certaines pages, comme du Lartéguy. Avec des figures contrastées de chefs peu lucides sur la manière dont les choses vont évoluer, et de quelques militaires héroïques qui vont tout faire pour organiser une résistance et échapper – la plupart en vain – à une capture : fuite dans une jungle hostile, peuplée de chasseurs non amicaux, arrivée dans une Chine où l’accueil n’est guère chaleureux, ne serait-ce qu’à cause de la famine qui y règne.

L’auteur ne romance rien. Ses sources sont relativement nombreuses – car les survivants ont laissé des témoignages dont beaucoup peuvent se lire désormais sur Internet – même si quelques-unes constituent des plaidoyers pro domo. Après le récit de combats désespérés, sans aucun secours à attendre de la métropole tout juste libérée mais toujours à 10 000 km, ni même des Anglo-Saxons pourtant en train de reconquérir le Pacifique et la Birmanie, vient celui des méthodes des tortionnaires. On est reconnaissant à l’auteur de s’en tenir à des descriptions brèves. C’est la partie la plus insoutenable du livre, avec notamment le rappel de ces «  cages à tigres  » où s’entassaient des hommes plus maltraités que les bêtes d’abattoir. Mais cette description est nécessaire pour se former une opinion juste sur la suite.

Les Japonais, qui se savent pourtant vaincus, organisent ce qu’on ne peut appeler autrement que des «  camps de la mort  ». Puis vient la libération, dans des conditions humiliantes pour les Français. Certains restent en prison sous la surveillance de leurs geôliers japonais, en attendant l’arrivée des forces nationalistes chinoises au Nord et anglo-saxonnes au Sud, en application des accords de Postdam (été 1945), où le président Truman n’avait pas encore abandonné le projet de priver la France de son empire colonial.

C’est alors qu’on vit une quasi-fraternisation entre militaires chinois et japonais au Nord, ces derniers étant d’ailleurs peu inquiétés au Sud et rapidement rapatriés au Japon. Il y eut aussi plusieurs centaines de militaires japonais qui rallièrent les maquis communistes. Et lorsqu’enfin parvinrent les premiers représentants du gouvernement français du général de Gaulle, les survivants eurent à subir le soupçon de pétainisme, voire de collaboration avec l’occupant… Ce qui est sans doute la première explication du silence des historiens. Mais pas la seule, comme l’analyse avec mesure notre subtil historien des mauvaises victimes.

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Guillaume Zeller, Les cages de la Kempeitaï. Les Français sous la terreur japonaise, Indochine, mars-août 1945, éditions Tallandier, 320 pages, 20,90 €.

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