Traduit par Isabelle

Pour que tu puisses te souvenir

par Elisabeth A. Mitchell

mardi 14 janvier 2020

Dans le chant XXVII de l’Enfer de Dante, nous rencontrons Guido da Montefeltro, une âme damnée pour avoir donné au pape Boniface VIII des conseils frauduleux. Au temps de sa vie, cette âme perdue ne paraissait que s’il avait la promesse d’impunité, et maintenant, même du fond des abysses de l’enfer, sa réticence à dire ce qu’il pense le consume.

Il dit à Dante qu’il ne répondra que si ses réponses demeurent éternellement « confidentielles » :

Si je croyais que ma réponse était adressée

A quelqu’un qui pourrait un jour retourner dans le monde,

Cette flamme demeurerait sans aucun autre frémissement ;

Mais, dans la mesure où, si j’entends la vérité

Personne n’est jamais retourné vivant de ces abysses,

Sans craindre l’infamie, je te réponds.

T.S. Eliot utilise la confession de Guido comme épigraphe à sa « chanson d’amour de J. Alfred Prufrock », Prufrock étant lui aussi un homme consumé par une obsession paralysante de l’opinion d’autrui. Depuis l’enfer d’insécurité qu’il s’impose à lui-même, Prufrock admet :

Bien que j’aie pleuré et jeuné, pleuré et prié,

Bien que j’aie vu ma tête (devenue un peu chauve) apportée sur un plateau,

Je ne suis pas un prophète – et il ne s’agit pas ici de quelque chose d’important ;

J’ai vu vaciller le moment de ma grandeur….

Et pour faire bref, j’ai eu peur.

Aux temps troublés, nos hommes d’Eglise, tels Prufrock, par leur silence, semblent exprimer la même lamentation : Je dirais ce que je pense, si je n’avais pas peur d’être traité « d’infâme ». Je défendrais l’Eglise, mais « j’ai eu peur ». Ils ne risquent pas seulement de se voir refuser la grandeur, mais de vivre des conséquences bien plus graves.

Les grandes civilisations se maintiennent, en période de crise, grâce à ceux qui sont prêts à en payer le prix. De même que Winston Churchil et le roi George VI ont fait face à la menace de l’invasion nazie et de la chute de la civilisation occidentale, ils ont préféré tout risquer, en agissant, plutôt que de fuir en gémissant. Tandis que la milice révolutionnaire se maintenait fermement sur Lexington Common, ils ont risqué leur fortune, leur honneur sacré, et même leurs vies.

Tous deux au bord du gouffre – dépassés en nombre, débordés et submergés – ont tenu bon, prêts à se battre jusqu’à la mort. Être prêt à tout perdre est parfois le prérequis pour préserver et défendre quelque chose.
A Rome, il y a quelques années, je me suis retrouvée en train de marcher le long des murs majestueux du Vatican. J’ai levé les yeux vers les écussons pontificaux sur les remparts, appréciant la profondeur du patrimoine qu’ils contiennent, et j’ai demandé au Seigneur : « Pourquoi me donnes-tu tout cela ? »

« Pour que tu puisses te souvenir » fut la réponse claire.

Seul ce qui aurait pu être oublié nécessite qu’on s’en souvienne. Est-il possible que l’Eglise, dans toute la splendeur de sa tradition, de son enseignement, de sa vie sacramentelle vibrante, et de sa discipline puisse sortir des mémoires ? « Longez Sion », dit le psalmiste, « parcourez-là ; dénombrez ses tours, que vos cœurs s’attachent à ses murs ; détaillez ses palais pour raconter aux âges futurs que tel est notre Dieu. » (Psaume 48)
Lors d’une conférence fascinante, en Août dernier dans le sanctuaire de Notre Dame de Guadeloupe à La Crosse, Wisconsin, Robert Royal nous a mis en garde face au phénomène profondément préoccupant de l’amnésie, qui menace le monde et notre Eglise.

Actuellement, l’Eglise et le monde souffrent tous les deux d’une sorte d’amnésie de civilisation et nous ne pouvons pas nous attendre à aller mieux tant que nous ne nous serons pas reconnectés avec les larges pans de notre propre passé qui ont été soit laissés de côté, soit oubliés….Ne pas connaître notre passé, c’est ignorer dans l’histoire l’œuvre de salut de Dieu.

Les cardinaux Brandmüller et Burke, dans leur récente lettre au collège des cardinaux, abordent la puissance destructrice que constituerait le fait de choisir d’attendre la fin de la crise : « Nous devons faire face à des défis importants pour l’intégrité du dépôt de la foi, de la structure sacramentelle et hiérarchique de l’Eglise, et de sa tradition apostolique, » écrivait Brandmüller. « Avec tout cela s’est créée une situation qu’on n’avait encore jamais vue dans l’histoire de l’Eglise, pas même pendant la crise Arienne des quatrième et cinquième siècles. »

Burke déclarait avec audace : « Les propositions gênantes d’Instrumentum laboris (du synode d’Amazonie) font présager une apostasie de la foi catholique ».

Face à une amnésie aussi paralysante, bientôt et sans équivoque, nous serons appelés à nous souvenir. Il nous faudra nous souvenir que le christianisme est enraciné dans l’incarnation. Il nous faudra nous souvenir de la nature sacramentelle du mariage, de l’ordre et de l’eucharistie. Il nous faudra nous souvenir des principes de la foi de l’Eglise une, sainte, catholique et apostolique. Il nous faudra nous souvenir du dépôt de la foi, et enseigner cette foi avec clarté et conviction.

Et nos fidèles cardinaux, en particulier, seront appelés à protéger le patrimoine de l’Eglise, même jusqu’au martyre, raison pour laquelle ils portent du rouge de façon aussi voyante.

Dans leur « Clarification au sujet du sens de la fidélité au Souverain Pontife » récemment publié, le cardinal Burke et l’évêque Athanase Schneider déclarent : « Avec la grâce de Dieu, nous sommes prêts à donner nos vies pour la vérité de la foi catholique à propos de la primauté de Pierre et de ses successeurs, si des persécuteurs de l’Eglise nous demandaient de nier cette vérité. Nous observons les grands exemples de fidélité à la vérité catholique de la primauté de Pierre, tels que Sait John Fisher, évêque puis cardinal de l’Eglise, et Saint Thomas More, un laïc, et beaucoup d’autres saints et confesseurs, et nous invoquons leur intercession. »

Il se servira de nos cœurs pour se souvenir de « l’œuvre de salut de Dieu dans l’histoire ». Il se servira de notre courageux témoignage « pour raconter aux âges futurs que Lui est Dieu, notre Dieu aux siècles des siècles…Lui, Il nous conduit ». (Psaume 48)

12 Octobre 2019

Source : https://www.thecatholicthing.org/2019/10/12/so-you-can-remember/

Tapisserie : Les croisés atteignent Jérusalem, dessiné par Domenico Paradisi, c. 1700 [The MET, New York].

Messages

  • Mais qu’est-ce que la foi catholique ?
    C’est mettre sa confiance en Dieu qui aime les hommes, tout pécheurs qu’ils soient. On pourrait même dire qu’Il manifeste plus d’amour à ceux qui ont le plus péché, parce qu’ils en ont plus besoin. "Je ne suis pas venu pour les bien-portants ni pour les justes ; je viens pour les malades et les pécheurs" a dit Jésus. C’est cette bonne nouvelle-là qu’il nous faut répandre. C’est cela l’évangélisation que nous demande notre pape François.
    Malheureux celui qui se croit juste et est incapable de se voir pécheur. Malgré le nombre de ses prières et de ses "bonnes œuvres", son cœur est fermé à Dieu puisqu’il est fermé à l’amour, fermé à la compassion pour ses frères blessés. "Quiconque prétend aimer Dieu qu’il ne voit pas et n’aime pas son frère qu’il voit s’illusionne lui-même et la vérité n’est pas en lui." Heureux le publicain repentant : malgré le poids de ses fautes, il rentre chez lui justifié.

    Les structures de l’Eglise doivent être au service de la Bonne Nouvelle. Et si elles font obstacle, qu’elles disparaissent. Je ne vois pas de menace d’apostasie. Ou plutôt je vois qu’est mise en lumière une apostasie ancienne : celle de ceux qui ont fait de Dieu un comptable au cœur sec qui rétribue les hommes selon leur mérite. Nul n’a mérité et ne méritera jamais l’amour de Dieu, un amour fou qui nous est donné gratuitement, en surabondance.

  • Sur les articles de Mme Mitchell publiés ici, seul "Réponse a été donnée aux "Dubia" (juin 2019) a été suivi d’une réaction : concernant un sujet important, voire épineux, son billet ne reposait que sur un sentiment personnel. Est-ce suffisant pour étayer un événement ?

    De l’article ci-dessus qui pèche par, entre autres, des longueurs où se bousculent Dante, Churchill, Edouard VI, Thomas More etc. un passage a retenir peut-être : "Actuellement l’Eglise et le monde souffrent tous les deux d’une sorte d’amnésie de civilisation et nous ne pouvons pas nous attendre à aller mieux tant que nous ne serons pas reconnectés avec les larges pans de notre passé qui ont été, soit laissés de côté, soit oubliés...". Ces lignes barbouillées d’un brun sombre laissent cependant entrevoir un message très clair ; il ne manque que le nom propre pour désigner un coupable...

    Etre "connecté" a son passé n’est pas faire du "sur place" sur le même sujet, avec les mêmes sous-entendus, selon le sempiternel rituel. Rien n’est statique dans notre univers, le monde et l’Eglise avancent et c’est justement là que se trouve l’écueil : ils avanceront mal tous les deux avec les jérémiades pour boussole au lieu d’être accompagnés d’actions sincères soutenues par de ferventes prières. Avec l’Espérance comme flambeau.

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