Oui, nous n’avons pas de Bernanos

Francis X. Maier, traduit par Bernadette Cosyn

mardi 1er septembre 2020

Ralph McInerny, le tant regretté érudit de Notre-Dame, a un jour décrit l’absence actuelle de grands écrivains catholiques par ces mots « oui, nous n’avons pas de Bernanos ». C’était un jeu de mots qui sera perdu à l’heure actuelle pour la plupart des gens. McInerny évoquait un tube très populaire en 1923 « Oui ! Nous n’avons pas de bananes ». C’était la sorte d’air joyeux et stupide qui s’incruste dans la mémoire culturelle pour des décennies. Mais la remarque de McInerny était sérieuse. Le manque actuel de talents créateurs de première force tels Georges Bernanos, l’écrivain et essayiste catholique français décédé en 1948 est un grand manque pour l’Église. C’est également un signe, dans l’ensemble du « monde développé », de sa stérilité apparente.

Bernanos est bien connu pour ses romans, Le journal d’un curé de campagne et Sous le soleil de Satan et pour sa pièce de théâtre sur les religieuses martyrisées sous la Révolution Française Dialogues des Carmélites, adaptée plus tard en un opéra célèbre par Francis Poulenc. Mais il nous parle avec bien plus de force par-delà les années avec ses ultimes essais. Ses romans peuvent sembler opaques pour le lecteur occasionnel. Mais dans ses essais, il combine une profonde foi catholique avec un style limpide et un féroce goût de l’ironie.

Dans son essai Nos amis les saints, il a décrit l’Église comme une gigantesque compagnie de transport emmenant les gens au Ciel ; mais une compagnie ayant un record regrettable d’accidents en raison d’une mauvaise gestion. Ce qui, dans chaque siècle, sauve l’Église, a-t-il dit, ce sont ses saints : « Sans les saints, la chrétienté ne serait rien d’autre qu’un immense tas de locomotives renversées, de wagons carbonisés, de rails tordus et de ferraille qui finirait par rouiller sous la pluie. » Et par « saints », Bernanos ne veut pas dire les saints officiels que tout le monde connaît, mais les petits que nous ignorons : les millions de croyants ordinaires invisibles, qui croient vraiment et essaient de vivre – sincèrement et du mieux qu’ils peuvent – ce qu’ils proclament croire et vivre.

Bernanos était particulièrement sévère envers la piété laïque confortable de la bourgeoisie. Il la voyait comme une sorte de narcolepsie religieuse et comme argument convaincant pour l’athéisme. Il était tout aussi dur pour les bureaucrates ecclésiastiques guindés que pour le clergé auto-satisfait. Il a férocement critiqué les évêques espagnols pour s’être alignés avec Franco, les Nationalistes et leurs excès lors de la guerre civile espagnole. Et contrairement aux chefs d’église français, il n’a pas pris au sérieux le bref renouveau catholique ayant suivi la Deuxième Guerre mondiale, le tenant pour superficiel et illusoire. Ce qu’il était effectivement.

Il a également fait montre d’une méfiance tenace pour les cultes d’une technique envahissante, du progrès et de l’optimisme, tout particulièrement dans leur manifestation américaine. Bernanos a décrit l’Amérique comme « la Rome, la Mecque » d’une civilisation technologique émergente. Ce n’était pas un compliment. L’optimisme américain, selon ce qu’il ressentait, était une caricature de la combien plus exigeante vertu chrétienne de l’espérance, et donc une forme de « bruissement de cimetière ».

« La civilisation moderne », écrivait Bernanos, « [est] fondée sur une définition matérialiste de l’homme qui le représente comme un animal parfait ». Le résultat en est « la dictature d’une technique insensée », qui sourit quand elle distrait l’homme moderne avec les colifichets de la vie tout en dérobant toute notion de but ou sens élevé de la vie. Frank Sheed, dans des mots que Bernanos aurait chaleureusement approuvés, notait que :

Il est incroyable que la science ait réussi aussi longtemps à garder l’esprit des hommes éloigné de leur tristesse fondamentale vu sa capacité très limitée à remédier à cette tristesse. Une merveille suit une autre – la lumière électrique, le phonographe, l’automobile, le téléphone, la radio, l’avion, la télévision. C’est une liste curieuse et tellement pitoyable. L’âme de l’homme réclame l’espoir d’un but ou d’un sens et le scientifique dit : « voici un téléphone » ou « regarde la télévision ! » – tout comme on essaie de distraire un bébé pleurant pour réclamer sa mère en lui proposant des sucres d’orge et en faisant des grimaces.

L’actuel cocon technique qui nous enveloppe nous conduit à nous voir comme des victimes chouchoutées mais impuissantes de forces trop grandes pour nous. Mais comme Bernanos a averti : « Vous ne devez en aucun cas croire que les événements actuels excèdent la mesure de l’homme, si bien qu’il n’y a rien d’autre à faire que de subir... Les événements ne sont pas si grands qu’ils en ont l’air ; c’est l’homme qui a rétréci. »

Dans son essai sur la liberté, Bernanos ajoutait que :

Si quelqu’un devait me demander quel est le symptôme le plus général de l’anémie spirituelle [actuelle], je répondrais certainement : l’indifférence à la fois à la vérité et au mensonge... Aujourd’hui... cette indifférence cache une lassitude, quelque chose comme un dégoût de la faculté de juger. Mais la faculté de juger ne peut pas être exercée sans un certain engagement intérieur. L’homme moderne ne s’engage plus parce qu’il n’a plus rien à engager.

Et il poursuit :

Appelé à choisir la vérité ou le mensonge, le bien ou le mal, le chrétien engageait son âme... c’est-à-dire qu’il mettait en jeu son Salut éternel. En lui, la foi métaphysique était une source inépuisable d’énergie. L’homme moderne est toujours capable de juger… mais son jugement ne fonctionne pas plus qu’un moteur ne fonctionne sans carburant : il ne manque aucune pièce du moteur mais le réservoir est vide.

Il pourrait être tentant, en se fondant sur l’extrait ci-dessus, d’imaginer Bernanos comme un moralisateur ronchon. Ce serait une erreur. Bernanos est tonique, c’est vrai, mais ses essais bien que pénétrants et passionnants dans leur analyse, sont teintés d’un sens de l’humour mordant, merveilleux et parfois à éclater de rire.

Il se passera peut-être du temps avant que l’Église ne produise à nouveau le mélange de foi irréfutable en Dieu et de délicieux scepticisme envers les humains qui constitue le génie de Georges Bernanos. D’ici là, nous avons son œuvre et les leçons qu’on peut en tirer. Nous pourrions aspirer à plus. Mais c’est suffisant.


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