Traduit par Bernadette Cosyn

Newman et Ratzinger

par David G. Bonagura

lundi 7 octobre 2019

Note : cet article fait partie de la série consacrée au cardinal Newman qui sera canonisé le 13 octobre prochain.

Avant de béatifier John Henry Newman en 2010, Benoît XVI a déclaré à la foule en attente « Newman a longtemps eu une influence importante sur ma propre vie et sur ma pensée ». Deux décennies plus tôt, Joseph Ratzinger, alors cardinal, avait décrit « mon propre chemin vers Newman » en commémorant le centième anniversaire de la mort du cardinal anglais. Comme séminariste, Ratzinger a été familiarisé avec la théologie de la conscience de Newman et son développement de la doctrine, les deux domaines où le saint a fait « sa contribution décisive au renouveau de la théologie ».

En particulier, a poursuivi Ratzinger, Newman « a placé dans nos mains la clef pour bâtir la pensée historique en théologie, ou bien plus, il nous a enseigné à penser historiquement en théologie et à ainsi reconnaître l’identité de la foi dans tous ses développements ». Ratzinger a passé presque sept décennies comme théologien à penser historiquement en théologie, c’est-à-dire à considérer l’interaction merveilleuse entre le Dieu infini et le monde fini. Sa trilogie ’Jésus de Nazareth’ en est un exemple marquant, où il examine l’impact de l’Incarnation sur l’histoire, et comment l’histoire a essayé de maîtriser l’Incarnation.

Au vu de ces commentaires lumineux sur Newman et leurs perspectives théologiques qui se recoupent, nous nous attendrions à trouver une reconnaissance directe et de copieuses citations de l’œuvre de Newman dans le vaste corpus de Ratzinger. Mais de telles références ne courent pas les rues. En fait, les deux hommes se focalisent sur des branches différentes de la théologie. Newman a travaillé sur les Pères de l’Eglise, le développement de la doctrine chrétienne, l’éducation et la conscience tandis que Ratzinger s’est consacré prioritairement à la théologie fondamentale, à la révélation, à l’ecclésiologie et ensuite à la liturgie et à la christologie.

De tous ces domaines, le développement de la doctrine et la révélation partagent certaines bases. Pourtant, dans ses mémoires, Ratzinger a attribué sa compréhension de la Révélation, non pas à Newman, mais à Saint Bonaventure. Ratzinger mentionne en passant le nom de Newman dans son commentaire de 1968 de ’Dei Verbum’ de Vatican II, et c’est une référence étrange : il attribue la théorie du développement de Newman à l’influence de l’Université Grégorienne de Rome, mais Newman a écrit son livre sur ce sujet avant d’avoir mis un pied à Rome.

Etant donné le manque d’engagement direct envers Newman, il est honnête de se demander : dans quelle mesure Newman a-t-il influencé Ratzinger ? Pouvons-nous dire qu’en raison de la pensée de Newman sur un sujet donné, disons par exemple le développement de la doctrine, Ratzinger a pensé de même et ensuite fait avancer à sa manière les idées de Newman ?

Nous pouvons trouver un aperçu de ces questions dans le petit volume de Ratzinger ’Sur la conscience’, qui est composé de deux textes de brèves conférences présentées aux Etats-Unis à sept ans d’intervalle. Le premier essai, ’Conscience et vérité’, est divisé en trois sections, la seconde étant consacrée à Newman.

Ratzinger y propose Newman, « dont la vie et l’œuvre pourraient être désignées comme un seul et unique commentaire sur la question de la conscience » et sa théorie de la conscience pour « aiguiser notre vision des problèmes actuels et établir le lien avec l’histoire ». Il fait usage alors de la vie de Newman pour répondre à ceux qui souhaitent transformer la conscience en une sorte de subjectivisme. Pour ses conclusions finales sur les particularités de la conscience, Ratzinger se tourne vers Saint Paul et Saint Thomas d’Aquin et non plus vers Newman.

Nous voyons par ce bref essai que Ratzinger connaissait certainement le cœur de Newman comme penseur, et plus important encore, comme homme. Il écrit : « je n’hésite pas à dire que la vérité est la pensée centrale de la lutte intellectuelle de Newman. La conscience est centrale pour lui parce que la vérité se tient au centre. Pour le dire autrement, pour Newman, la centralité du concept de conscience est liée à la centralité antérieure du concept de vérité ».

La vérité est au cœur de l’œuvre théologique et pastorale de Ratzinger – la devise épiscopale qu’il a choisie en est l’expression : ’Cooperatores veritatis’ (coopérateurs de la vérité). Ratzinger a mentionné à Peter Seewald que plus tôt dans sa carrière il « avait exclu la question de la vérité parce qu’elle semblait trop immense ». mais plus tard, « dans ces années de lutte, les années 70, c’est devenu clair pour moi : si nous laissons de côté la vérité, en quoi sommes-nous utiles ? » Même si la recherche de la vérité porte en elle « menaces et périls », Ratzinger en est venu à voir que « renoncer à la vérité ne résout rien mais au contraire mène à la tyrannie du caprice ».

Alors, avec son humilité caractéristique, il ajoute une pensée centrale dans son propre projet théologique : « on peut œuvrer avec la vérité parce que la vérité est une personne ».

Newman a donné sa vie pour lutter contre le libéralisme en religion. Ratzinger a donné la sienne pour prévenir l’éclipse de la religion par le relativisme, héritier insidieux du libéralisme. En dépit des différents maux de leurs époques respectives, ces deux théologiens offrent le même remède : la vérité manifestée dans l’Incarnation du Fils de Dieu.

Ratzinger a certainement lu Newman et lu des ouvrages à son sujet. Cependant, les spécificités de la théologie de Ratzinger viennent d’autres sources : Saint Bonaventure, Saint Augustin et J.G. Geiselmann de l’école de Tübingen, entre autres. L’influence de Newman sur Ratzinger n’est par conséquent pas venue par le biais d’axiomes théologiques spécifiques, mais par ce qu’il était et par l’approche théologique qu’il incarnait. Et c’est bien le plus approprié puisque Ratzinger le théologien – et pape – a de même influencé deux générations de catholiques, non pas rien qu’avec les idées spécifiques de ses livres,mais par ce qu’il est : un humble serviteur dans la vigne du Seigneur qui utilise le meilleur du passé pour éclairer le catholicisme d’aujourd’hui. Sous cet aspect et plusieurs autres, donc, Ratzinger est autant un héritier du projet théologique de Newman que le disciple direct de la pensée de Newman.

La théologie de Newman et sa sainteté personnelle le rendent éminemment digne d’être nommé docteur de l’Eglise, c’est-à-dire un enseignant exceptionnel qui a apporté une contribution décisive à la théologie. Bien que les détails de sa théologie divergent de celle de Ratzinger, le saint anglais et le pape allemand sont coopérateurs frères dans la vérité et la sainteté. Peut-être verra-t-on un jour Ratzinger élevé aux mêmes honneurs par l’intercession de Newman pour son héritier.

David G. Bonagura est enseignant au séminaire Saint-Joseph de New-York.

Illustration : le pape Benoît XVI lors de la béatification du cardinal Newman en 2010

Source : https://www.thecatholicthing.org/2019/10/05/newman-and-ratzinger/

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