Attentat islamiste

Malaise de civilisation

par Gérard Leclerc

mercredi 21 octobre 2020

Le religieux a son efficacité propre dans les relations sociales
© Pascal Deloche / Godong

Le traumatisme dans lequel est plongée la France, depuis l’assassinat de Samuel Paty, sera-t-il l’occasion d’un discernement sur l’énorme malaise de civilisation que nous vivons depuis plusieurs années ? Sans doute l’État se trouve-t-il sommé de prendre des mesures de sécurité publique afin de protéger le pays des menaces meurtrières qui pèsent sur lui. Mais une question de civilisation ne se règle pas seulement en ces termes.
Elle doit s’analyser sur le fond.

Et puisqu’il est question de religion, c’est la religion qui se doit d’être interrogée pour savoir en quoi elle est coupable des dérives terroristes que nous constatons. On invoque beaucoup les valeurs de la République et notamment la laïcité. Mais la laïcité consiste d’abord à affirmer la souveraineté des lois qui s’imposent à tous, en fonction du bien commun.

Elle a d’autant moins compétence à apprécier sur le fond le message des religions, qu’elle est fondée sur la stricte séparation des domaines, et qu’elle ignore par principe ce que le philosophe politique John Rawls appelle «  les questions compréhensives  ». C’est-à-dire métaphysiques, ou encore celles qui entendent donner une appréciation générale du sens de la vie.

Efficacité du religieux

Mais force est de constater que le religieux a bien son efficacité propre dans les relations sociales et que la volonté de le mettre à part ou de l’obliger à la discrétion ne règle en rien les difficultés. C’était la conviction exprimée par Pierre Manent dans son essai Situation de la France (Desclée de Brouwer, 2015), c’est aussi celle du frère dominicain Adrien Candiard dans son ouvrage récent Du fanatisme. Quand la religion est malade (Cerf).

Vraiment, la laïcité ne constitue en rien une réponse aux défis du fanatisme, parce qu’elle se place hors-jeu par rapport à toute problématique théologique. Et c’est donc celle-ci qu’il importe de mettre au centre du débat public, si l’on veut traiter le mal à la racine.

Discernement

Il est vrai que la tradition laïque dans notre pays n’a jamais beaucoup aidé à ce discernement, en opposant par exemple ce qui est de l’ordre du rationnel à ce qui est de l’ordre de la foi. Comme si la foi était étrangère au rationnel et ne comportait pas au contraire une étonnante exigence de rationalité.

Il faut être tout à fait ignorant de la tradition chrétienne, des origines à aujourd’hui, pour ne pas percevoir en quoi un Pascal et un Newman ont contribué à une éclosion d’intelligence pour éclairer l’humanité en chemin. Il y a donc urgence, comme l’écrit le frère Candiard, de se remettre à l’école de la théologie, pour montrer en quoi le fanatisme est une monstruosité qui porte atteinte au Dieu de la Révélation. 

Messages

  • "...la laïcité consiste d’abord à affirmer la souveraineté des lois qui s’appliquent à tous en fonction du bien commun. Elle a d’autant moins compétence à apprécier sur le fond le message des religions qu’elle est fondée sur la stricte séparation des domaines et qu’elle ignore par principe... les questions métaphysiques ou encore celles qui entendent donner une appréciation générale au sens de la vie".

    "... la laïcité ne constitue en rien une réponse aux défis du fanatisme puisqu’elle se place hors jeu par rapport à toute problématique théologique".

    "... la tradition laïque... n’a pas beaucoup aidé au discernement en opposant, par exemple, ce qui est de l’ordre du rationnel à ce qui est de l’ordre de la foi. Comme si la foi était étrangère au rationnel et ne comportait, au contraire, une étonnante exigence de rationalité".

    Et la conclusion fuse comme un étincelant feu d’artifice projetant les noms de Pascal, Newman et le frère Candiard.

    P.S.
    Un grand MERCI à Gérard Leclerc pour cet excellent article ! Il voudra bien cependant pardonner un "ajout" sur l’islam selon Adrien Candiard : "Si nous ne voulons pas ressembler à Daech alors passée l’émotion légitime, il faut réfléchir et prendre le temps de comprendre. Or, justement, l’islam semble, de ce point de vue, bien difficile à comprendre. Et c’est là tout le problème : plus on explique moins on comprend"...

  • Pour mieux saisir la dernière phrase ci-dessus de frère Adrien Candiard concernant l’islam, à savoir : "...plus on explique moins on comprend". Bien d’explications et autres sur tel ou tel sujets sont débitées par "on" comme il est aussi facile de faire dire à "on" beaucoup de choses. Mais, lorsque des questions délicates, voire sérieuses, sont abordées, "on" ferait parfois mieux d’être moins disert surtout quand "on" n’est pas à même de discourir sur des thèmes qu’on ignore. Or, que de discussions et débats débordent des plateaux de télévision et combien d’articles s’étalent sur des pages de la presse écrite par nombre de "on" qui, d’évidence, ignorent tout du sujet. Et dans ce tas de bavardages et de tartines bien des sottises sont relevées.

    Aussi et en des circonstances difficiles, ne conviendrait-il pas de céder plutôt la place - et la liberté d’expression - aux personnes dûment habilitées à éclairer la route ?

  • De M. Lampe Jean-Claude, professeur retraité de l’Enseignement Supérieur, agrégé de Lettres Classiques, médiéviste.

    J’ai beaucoup aimé l’éditorial de Gérard Leclerc sur le "malaise de notre civilisation", à la suite de l’horrible assassinat d’un de mes confrères. Cet assassinat, on ne saurait trop le flétrir. Se servir de la religion musulmane, à des fins de basse vengeance politique, c’est de toute évidence la dévoyer et les croyants sincères de l’Islam sont bien d’accord là-dessus. Mais il n’en demeure pas moins qu’on ne saurait fonder la liberté d’expression ni sur la caricature obscène _ Charlie n’est pas Daumier_ ni sur un parti-pris de tourner en ridicule des croyances qui, en elles-mêmes, méritent le respect. La liberté d’expression trouve ses limites, en ce qu’elle doit s’interdire de blesser des convictions qui appartiennent à ce que l’homme de tout temps eut de plus sacré. Que vise ce nihilisme, sinon à détruire ce trésor d’humanité, sans lequel l’homme ne saurait s’accomplir dans le meilleur de lui même, dans une des formes multiples de la sainteté. Quand je pense que cette feuille ordurière s’est abaissée à défigurer la Sainte Face, en l’affublant d’organes sexuels, ou à représenter le Pape Benoît XVI en pédophile abusant d’un petit garçon, comment voulez-vous que, catholique, croyant et pratiquant, je n’en souffre pas ? "Qui abaisse est bas" disait Saint-Exupéry et rien ne saurait justifier la complaisance des pouvoirs publics à l’égard de cette barbarie, qui ne vaut pas mieux que celle qui prétend la combattre par l’assassinat. La laïcité n’est qu’un cadre vide ; de grands pays l’ignorent, qui n’en sont pas moins de grandes démocraties. Elle ne répond pas à ce besoin de transcendance qui constitue la part noble de la psyché humaine. J’aimerais terminer par un hommage à ces deux grands siècles que furent le XIIème et le XIIIème siècle, siècles des cathédrales et des grandes Sommes théologiques, siècles des Lumières, au plein sens du terme, auxquels appartint le théologien Robert de Sorbon, lointain fondateur de notre actuelle Sorbonne.

Un message, un commentaire ?


Les forums restent ouverts durant 15 jours après la date de publication

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.