MAI 68. ET APRES ET AU-DELA. ESPRIT ES-TU LA ?

Michel Laviolette-Slanka

lundi 11 juin 2018

Fin janvier 1968, à Caen en particulier avec les ouvriers de SAVIEM, puis à Nanterre sur le campus en mars, le monde étudiant - essentiellement bourgeois mais aspirant pour l’occasion à l’union avec le prolétariat - avait connu une de ces poussées de fièvre reproduisant ce qu’avaient développé les universités étatsuniennes pour cause de guerre du Viet-Nam et d’errances psychédéliques. Et connues au quartier latin avant même la fondation de la Sorbonne. Certains rêvaient « révolution », comme à Cuba. Depuis des années les gouvernements de la Vème République se prenaient les pieds dans des amorces de réformes universitaires bonnes à susciter les interrogations révoltées d’étudiants, les uns condamnés par Freud à « tuer le père » et donc opposés à toute apparence d’autorité, les autres désireux de prendre une revanche sur un général qui n’avait pas tenu des promesses faites à la France d’Algérie.

Mal remis de la Deuxième Guerre mondiale et des guerres d’après-guerre, les gouvernements en chapeau mou s’étaient abandonnés à la rigueur d’un képi qui les avait finalement décoiffés. L’état-providence censé organiser la liberté après la Libération l’étouffait. Quelques vieux routiers des « manifs », tendance anarcho-gauchistes, comptaient qu’en manipulant des groupuscules ils règleraient son compte à « l’honnête homme » ou au « bon père de famille » du code civil. Les plus jeunes, les plus naïfs, espéraient des prophètes. Des ambitieux muris dans les cafés et brasseries de la rive gauche parisienne comptaient que les lancers de grenades lacrymogènes les propulseraient rive droite, Faubourg St Honoré, sous les dorures héritées de la monarchie et de l’Empire. Mais la jurisprudence allait interdire les lancers de nains et ils n’ont pas traversé la Seine, même si certains ont fini par traverser Paris en limousines cocardées. Treize ans après. Passé par Charléty et débarrassé de « Charlot », l’un d’eux a su aller au bout de sa trajectoire. Et laissa les autres infiltrer leurs points de chute d’humeurs délétères.

Comme, dans quelques parutions étudiantes ou dans « Combat » de Philippe Tesson j’avais demandé « Sauvera-t-on l’université ? » du désastre quand d’autres étudiants attendaient qu’elle disparaisse bien vite par déliquescence, La Revue des Deux Mondes m’avait proposé d’exprimer mon « ressenti ». D’autant plus que le ministère de l’Education nationale semblait ne plus intéresser personne au point qu’avec quelques copains, passant rue de Grenelle, nous étions entrés à tout hasard au 110, ouvert comme un moulin. Au premier, poussant une porte, nous découvrîmes un ministre contemplant les jardins de son ministère. Antérieurement, pour rencontrer ses conseillers, des échanges épistolaires et des huissiers à chaîne étaient nécessaires ! Chance. Nous n’attendions pas qu’il nous lise l’avenir ou nous dévoile la stratégie du chef de l’Etat mais nous fûmes tout de même surpris qu’il nous demande : « Alors les jeunes qu’est-ce qu’on fait ? ». En tout cas les cortèges des boulevards Saint Germain, Raspail, Saint Michel et autres ne semblaient pas perturber ses réflexions. Il avait du conclure comme Pierre Viansson-Ponté que c’est l’ennui qui était le mal de la France et que « les français ne participent ni de près ni de loin aux grandes convulsions qui secouent le monde » (« Quand la France s’ennuie », Le Monde, 15 mars 1968). Et le journaliste de mettre en perspective les manifestations de la jeunesse en Espagne, en Amérique, en Allemagne et celles « des étudiants français », manifestations dont il ne précisait pas qu’elles étaient le fait d’un syndicat étudiant fournisseur de cadres socialistes, l’UNEF, toujours présenté par l’intelligentsia médiatique comme LE syndicat étudiant, lequel réclamait « l’allocation d’études » pour tous et la liberté d’accès des filles aux chambres des garçons pour quelques-uns. Dans les cités universitaires de Nanterre ou d’Antony. Il aurait dû alors préciser que le gros des 695 000 étudiants ne vivant pas en cité universitaire, la misère sexuelle alléguée ne relevait pas sérieusement du ministère.

Pouvait-il prévoir que les jours de mai seraient aussi beaux, les soirées aussi douces et que juin, avant de pousser les parisiens vers les plages, toute essence siphonnée, les mettrait sur les trottoirs. Pas seulement pour casser et brûler mais pour parler. Pour se parler. Changer le monde. Refaire la France. Circulez, on peut encore croire. Comme Picasso cinquante ans plus tôt avait fait exploser les corps, Mai 68, prenant de court tous ceux qui croyaient être des figures, allait fissurer la société. Mal être ? « Malaise moral, peut-être une crise de civilisation » avais-je écrit dans la Revue des Deux Mondes des 1er et 15 juin 1968. Constat y était fait que nombre de ceux qui étaient responsables de ces ministères, facultés, théâtres, usines, avaient abandonné leurs postes. Les masques tombaient et on découvrait qu’ils recouvraient souvent des momies. Que pouvait en attendre une jeunesse découvrant la terre brulée que lui avait préparée la philosophie dominante d’après-guerre : l’existentialisme. « La subjectivité c’est la vérité » selon Kierkegaard. Atomisation de l’humain. Prééminence de l’existence sur l’essence, privilège du plus petit commun dénominateur, absence même de dénominateur, de projet plus vaste que celui de la subsistance individuelle. Eclatement des structures.

Vint le temps des illusionnistes de génie tel Edgar Faure. Ils allaient accompagner le changement, organiser le désordre « pour que tout reste tel que c’est » comme l’avait écrit Tomaso di Lampedusa au sujet de la transition entre ordre ancien et nouvel ordre dans sa Sicile avant que son palais familial, bombardé par les « Alliés » de la Deuxième guerre, disparaisse. Tout ne restait pas toujours tel que c’était !

Cinquante ans ont passé.

Visées nouvelles, sommets à conquérir, passages à découvrir, équipes à constituer. La société marchande, cette société édredon ou guimauve, les a récupérés. Sans vergogne elle a recyclé slogans et affiches de la Sorbonne comme elle avait exploité la photo d’un « révolutionnaire » sud-américain portant béret à étoile pour en faire une icône marketing. Ce qui était censé faire exploser la Vème République a été absorbé sans être vraiment digéré et lorsque les circonstances induisent des carottages du sous-sol cinquantenaire, on trouve très vite fossiles et scories de ces années. « Tout fait ventre », si ça fait vendre. Si ce n’est qu’il s’en exhale, en temps d’anniversaire particulièrement, comme une nostalgie. De ce qui aurait pu être et n’a pas été. Parce que les réalités sont pesantes, n’en déplaise aux « mao-spontex » recyclés puis retraités. Acteurs d’un printemps, ceux qui y croyaient vraiment n’ont souvent fait ensuite que de la figuration. Morose ou bouffonne. Alors, quand une grève rapproche des syndicats en concurrence électorale, quand une zone d’aménagement différé se transforme en zone à défendre, quand une réforme universitaire cherche à corriger l’iniquité du tirage au sort, quand des injustices financières trop criantes révoltent l’équité, quand « le sang du peuple » se mélange et pourrait coaguler, certains se prennent à feuilleter les souvenirs de leurs vingt ans. Et si leurs petits-enfants réussissaient leur révolution improbable ? Les braises des devantures et voitures brulées ne sont pas tout à fait éteintes. Les pavés sont juste sous l’asphalte. Les maoïstes d’antan ont rêvé que mai 2018 pourrait couronner mai 68 et faire un feu d’artifice de leurs coquetèles Molotov. Il semble que ce serait plutôt un pétard mouillé.

La « consommation » était dénoncée sur la scène de l’Odéon ou dans les travées des hémicycles ; elle a été multipliée lorsque les grosses machines informatiques ont éclaté en PC et Mac sur la surface du globe. Multipliant l’information, le Word Wide Web a marqué de ses trois initiales le moindre « site ». Les « arobases » se sont incrustés dans les adresses, tandis que les téléphones nouveaux servaient à prendre photos et films, libérant des caméras à l’épaule les anciens de la « nouvelle vague ». Illustré par un nuage monstrueux, l’atome, baptême tardif du XXème siècle, a fait place en passant le troisième millénaire à la « toile » invisible tissée sans bruit autour de la terre. Alors que les croyances s’étaient propagées au pas tranquille des chameaux, elles peuvent se répandre instantanément par internet. En 1969, quatre universités américaines et une trentaine d’ordinateurs se connectaient. Aujourd’hui on avance le nombre d’un milliard trois cent mille ordinateurs dans le monde et quatre milliards d’utilisateurs sur sept milliards et demi d’humains. Par les « réseaux sociaux » tout un chacun peut suivre le spectacle du monde, se donner en spectacle ou déverser le contenu de son cerveau sur la « toile ». Pas tous quand même. Stephen Hawking, lui, n’a pas dû encombrer les smartphones de ses réflexions avant de disparaître le 14 mars 2018 mais il nous a laissé « Une brève histoire du monde » qui ne peut se raconter par de brefs « sms ». Nombre d’utilisateurs n’y disent rien d’autre que « té où », « jte kiffe », « jé la haine » ou leurs équivalents et déclinaisons, même si beaucoup osent tout, ce à quoi on les reconnaît pour ce qu’ils sont, comme dialoguait Michel Audiard. Alors pourtant que, eu égard à la masse d’informations mises à disposition par Google, Yahoo et leurs congénères, chacun pourrait être tenté de chercher à répondre à la question « Y a-t-il une vie après l’histoire ? ».

Certes c’est habituellement aux religions qu’incombait cette recherche. Elles sont généralement nées au pied du mur contre lequel vont s’achever les existences. Au point que la religion chrétienne au moins est souvent dénoncée comme prenant la suite des contes destinés aux enfants pour faire passer la pilule de l’absurde. Même si palestiniens et israéliens s’ingénient devant l’objectif des caméras à montrer que Bethléem n’est pas vraiment l’aimable crèche revue et agrémentée par des santoniers provençaux qu’on nous a longtemps présentée, avec un enfant nouveau-né tendant les bras au monde des bergers. La chrétienté du XXème siècle, particulièrement le catholicisme avec le concile Vatican II -mais pas que- a donné l’impression de ne plus croire en elle-même tant elle a fait de place à ceux qui, de l’intérieur, en contestaient ce qu’on appellerait aujourd’hui « les fondamentaux », terme plus dans l’air du temps entrepreneurial que « dogmes ». Mais autant ceux qui, au XVIème siècle, religieux ou laïcs, contestaient les papes de la Renaissance, la vente des indulgences, ou le trafic des reliques, apparaissent quelque peu fondés dans leur contestation, autant ceux qui ont ausculté le catholicisme de 1962 à travers un prisme politique ont suscité la confusion, les échanges savants des bergers mitrés de Saint Pierre passant par-dessus les têtes du troupeau. Pour débarrasser l’église de l’agglomérat d’encens dans laquelle ils la trouvaient enlisée, les clercs ont décapé la construction au point qu’elle ne fait plus ciment comme au temps où elle était assaillie par ses ennemis de l’extérieur. En 1980 un pape né en Pologne interpelait l’église de France au Bourget : « France, fille ainée de l’Eglise, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême ? », repris en écho 38 ans plus tard à Chartres par un cardinal né en Guinée : « peuple de France retourne à tes racines ». Le 7 avril 2018, à Rome, c’est l’Eglise qu’un symposium interpelait : « Eglise où vas-tu ? » Croyants ou non, les français avaient en l’église de France un point fixe. Ou une tête à claques. Aujourd’hui on ne s’y retrouve plus, si bien que les plus critiques ne savent même plus par où la critiquer cette Eglise. Avec ses habits neufs…elle est nue comme l’empereur du conte d’Andersen, et quatre papes, italien, polonais, allemand, argentin, n’ont pas trouvé en plus de cinquante ans le manteau magique promis.

Les états-nations ont eux aussi abandonné leurs beaux habits empesés par le capitalisme libéral ou d’état. En 2017 les USA recensaient 552 milliardaires. La Chine en compte plus de 600 (Chine magazine 15/03/2017) dont 96 à Pékin/Beijing. La même année le parti communiste s’y réunissait pour réélire Xi-Jinping. Avec une fortune de 29 milliards en 2017, le chinois Jack Ma, créateur d’Alibaba, société moins connue en occident qu’Amazon mais ayant le même genre d’activités, peut jouer dans la même cour que l’américain Jeff Bezos. Le match entre les deux équipes de la mondialisation paraît assez équilibré, à ceci près que les ressources humaines chinoises (1 milliard 400 000 millions d’habitants) sont beaucoup plus importantes que les étasuniennes (326 millions).

Ce qui est certain c’est que souvent l’Europe n’exporte plus que l’essence évaporée de ce qu’elle a été. Longtemps son esprit a exhalé une fragrance de transcendance. En occident les débats en sont maintenant dépourvus. En juin 2009, le pape Benoît XVI écrivait (Encyclique « Caritas in veritate ») qu’une question se posait : « savoir si l’homme s’est produit lui-même ou s’il dépend de Dieu. Les découvertes scientifiques…semblent tellement avancées qu’elles imposent de choisir entre deux types de rationalité : celle de la raison ouverte à la transcendance et celle de la raison close dans l’immanence technologique*. On se trouve devant un ou bien ou bien décisif ». On comprend que certains choisissent « en même temps ». Mais les Fête-Dieu processionnelles dont Jean Bodin (La République) observait en 1576 que toute une société française s’y exposait et s’y racontait avec faste, ne sont plus à l’ordre du jour. De la laïcisation de l’état en 1905 on est passé à la laïcisation de la société un siècle plus tard.

* Ce qui correspond assez bien au concept de Gestell, de Heidegger.
Des « veilleurs » sont bien apparus après des foules en résistance au « mariage gay » dit mariage pour tous, antépénultième transgression des contraintes de la matière humaine avant l’ultime transgression que serait l’homme hybride, voire le robot constitué de programmes informatiques conçus par ordinateurs, délégataires de l’homme augmenté de la puissance numérique. Mais diminué de la ferveur de la foi religieuse ou civile qui avait conçu les cathédrales de la monarchie puis les écoles de la République. Autrement dit un homme armé d’une colonne vertébrale. Vidée de sa moelle aujourd’hui.

Cette fragilisation n’a pas échappé à l’attention du monde arabo-musulman depuis longtemps familier des migrations pour les avoir organisées sous forme de traites d’esclaves, de la péninsule arabique au golfe de Guinée, du Mali à Zanzibar. Karim Akouche, auteur algérien, notamment de La Religion de ma mère (Ed. Ecritures), rappelle dans Jeune Afrique du 20/11/2017 qu’entre le Moyen-Age et le XXème siècle, les arabes et les ottomans, généralement musulmans, ont vendu plus de 17 millions d’africains dans le continent aussi bien que vers les terres plus ou moins sous contrôle musulman (Espagne, Sicile, Balkans). D’autre part le trafic depuis la Côte des esclaves, particulièrement le Bénin (autrefois Dahomey et Bénin) a été évalué à 11 millions d’africains qui, via les comptoirs portugais, ont partiellement peuplé le Brésil. Livrés depuis le XVème siècle par des rois et chefs africains à des négriers européens en échange d’armes, alcools, tissus, etc. « Tegbessou, roi du Dahomey, est l’un de ceux qui s’enrichissent le plus : en 1750, ce roi qui vend 9 000 personnes par an, a un revenu annuel estimé à 250 000 £, soit bien plus que les plus riches trafiquants de Liverpool et de Nantes » (Tidiane Diakité, professeur originaire du Mali, La traite des noirs et ses acteurs africains, Ed. Berg International, 2008). Ce sera le commerce triangulaire du bois d’ébène : européens apportant marchandises manufacturées à l’Afrique, y achetant du « bois d’ébène », esclaves souvent razziés par les arabes ensuite vendus aux anglais d’Amérique du nord et rapportant de ces territoires anglais des produits recherchés par les européens. La révolution française abolira la monarchie en 1792 mais refusera d’abolir l’esclavage autrement que dans la partie nord de Saint Domingue en 1793 à l’initiative de son représentant, Félicité Sonthonax. Et la Convention, sur de belles paroles de Danton, n’y viendra que partiellement et sous condition d’engagement militaire, en 1794. C’est la monarchie restaurée qui, par une ordonnance de Louis XVIII du 8 janvier 1817, y mettra fin légalement. Mais l’esclavage ne sera réellement interdit dans tous les territoires français qu’en 1848 à l’initiative de Victor Schoelcher, d’abord très réservé et moyennant indemnisation des propriétaires d’esclaves. Même si on a souvent considéré qu’il s’est poursuivi sous la forme du prolétariat jusqu’au milieu du XXème siècle… Les constructeurs automobiles seront demandeurs de main-d’œuvre maghrébine, turque, pakistanaise, subsaharienne, les uns remplaçant les autres, mais ayant la même religion : l’Islam. Aujourd’hui la France n’est plus officiellement en demande d’immigrants. C’est l’Orient et l’Afrique qui en produisent tous seuls, souvent pour demander asile. Et les passeurs ont remplacé les potentats africains ou arabes pour s’enrichir en livrant aux côtes italo-grecques devenues cimetières marins une marchandise humaine sur embarcations en décomposition. Le « bois d’ébène » flotte.

La loi informatique et liberté de 1978, créatrice de la CNIL, ayant interdit de recueillir et d’enregistrer -sauf exception- des informations faisant apparaître les origines raciales ou ethniques, interdiction détaillée par la recommandation du 7 mai 2007 de cette commission et recoupée par la décision du Conseil constitutionnel du 15 novembre 2007 censurant un article d’une loi relative à l’immigration, on est un peu dépourvu de références statistiques récentes au sujet de l’origine des flux migratoires en France. D’autant plus que depuis des années les responsables politiques successifs se renvoient des chiffres qui comprennent immigrants légaux et illégaux et autant de clandestins ou prétendus tels. Le texte « asile et immigration » n’a pas vraiment clarifié les statistiques.

Selon l’INSEE il résulterait de l’examen immigration versus expatriation une transformation de la population française de 310 000 personnes par an. « Nous sommes loin du grand remplacement » annoncé par Renaud Camus et déjà évoqué par Philippe Muray conclut J-P. Gourevitch (Les véritables enjeux des migrations, Ed. du Rocher, 2017). A voir quand même… Car selon une étude américaine conduite par le Pew Research Center, du 29 novembre 2017, « Europe’s growing muslim population », parue dans le club de Mediapart le 3 janvier 2018, la part de la population musulmane en Europe était de 25,8 millions soit 5 % de la population y résidant en 2016. Pourcentage qui atteindrait 8% en 2050, soit 58 millions de musulmans. La Suède compterait alors une population musulmane de 20,5% sur 9,9 millions d’habitants (contre 8,1% en 2016) et la France 17,4% sur 67 millions (contre 8,8% en 2016). On s’accorde sur 15 à 20 % de la population française en 2050. Ce dont il résultait au moins 13, 5 millions de musulmans et, par projection (avec un nombre d’enfants pondéré de la réduction de fertilité « ambiante »), 21 millions en 2050, passant avant la fin du 21ème siècle à 40 millions.

Peut-être pas un grand remplacement mais plus qu’une simple transformation de société. Quand le traité de Rome fut adopté en 1958, on n’imaginait pas les flux migratoires de la fin du siècle. Les pères de l’Europe en étaient restés aux invasions barbares, avec Attila cuisant son beefsteack sous sa selle ou le roi musulman Boabdil versant une larme en quittant Grenade reconquise en 1492 par les rois catholiques. Même si les côtes provençales avaient régulièrement subi les razzias des barbaresques et si Vienne avait failli être conquise par les ottomans avant que ceux-ci soient définitivement défaits à Slankamen en 1691.

Pour ne pas s’asphyxier de chiffres on retiendra qu’en 1968 plus des trois-quarts de la jeunesse immigrée (0 à 17 ans) étaient d’origine européenne. Aucun slogan n’envisageait de protéger d’autre immigré qu’un « juif allemand » et l’asile n’était généralement demandé que par des Européens de l’est qui étaient parvenus à franchir le « rideau de fer ». Les immigrés étaient pour la plupart venus de pays, Italie, Espagne, Pologne, imprégnés d’une même culture, chrétienne. Cinquante ans plus tard les jeunes d’origine européenne ne représentent plus qu’un quart de cette jeunesse immigrée. La moitié des trois-quarts restants est constituée d’enfants de migrants, à raison de 42 % venant d’Afrique subsaharienne et 19 % venant du Maghreb (Concentrations ethniques en France 1968-2005, B. Aubry et M. Tribalat, journals.openedition.org. 31/12/2011 et Statistiques ethniques, une querelle bien française, Michèle Tribalat, Ed. L’artilleur, 2016). Avec les conséquences reconnues par Ahmed Al-Sarraf, journaliste au quotidien koweitien Al Qabas, repris par Courrier International 21 juillet 2010) : « Il faut être objectif, pour comprendre les réactions de colère des Européens face à l’assaut humain et culturel musulman. Au bout d’une ou deux générations, le monde entier et le monde arabe en particulier regrettera l’Europe telle qu’elle avait été jusque là. Celle-ci aura été transformée sous l’effet de l’immigration musulmane … Il y aurait quarante cinq millions de musulmans en Europe, ce ne serait pas si grave s’ils voulaient vraiment s’intégrer » . Ce à quoi fait écho « ils viennent en nombre nous imposer leur mode de vie, leurs religion et leurs valeurs. Ce ne sont pas des réfugiés. Ce sont des intrus ou plutôt des envahisseurs » (de Lesquen, Polemia 16/09/2015). Quel rapport avec la religion et ce que certains ont appelé la nouvelle trahison des clercs ?

« L’Europe telle qu’elle avait été jusque là ». De quoi s’agit-il ? Des cathédrales, des chemins de Compostelle, des Pères de l’Europe se revendiquant chrétiens, des Pères de l’Eglise, du père de Foucault, des moines de Tibhirine, de tous ceux qui ont témoigné leur croyance en une transcendance pacifique, en une culture d’ouverture, en des institutions destinées à favoriser le « vivre ensemble » et qui se trouvent face à un islam qui régit ou régira de 15 à 20% de la population française, concurremment aux institutions du pays. Car l’islam n’est pas qu’une religion ; c’est une religion-nation et nombre d’immigrés maghrébo-subsahariens, même non-croyants, font de ses préceptes leurs règles, ce qui n’était pas le cas il y a deux générations, quand la plupart adoptaient les codes des pays d’accueil. Pour ce qui est des maghrébins, on peut constater, dans le sud de la France particulièrement, que des petits-enfants de harkis obéissent aux règles de l’islam au nom desquelles leurs grands-parents musulmans ont été exécutés par d’autres musulmans après l’indépendance de l’Algérie. Pour ceux qu’elle avait rapatriés, la France a été chiche. Ils ont vu ce qu’ils pouvaient en attendre : l’oubli bien souvent. Alors ils se rappellent à son souvenir. S’affichant musulmans ils espèrent être mieux récompensés par Mahomet s’ils se conforment aux règles de l’Islam et pas seulement aux codes de ce que les media présentent comme leur pays parce qu’ils disposent de papiers français. Et cela au moment où la chrétienté a cessé d’être évangélisatrice, autrement dit s’est abstenue de leur proposer une autre transcendance, par crainte d’être dénoncée comme une puissance sûre d’elle-même et dominatrice (alors que certains auraient eu besoin d’un support moral plus fort que celui de leur communauté).

Comme on peut en avoir au moins l’impression de l’extérieur « les Européens se complaisent dans la détestation de soi, de leur civilisation, de leurs traditions et de leur Histoire. Celle-ci ne leur inspire que remords et aspiration à la repentance » (Douglas Murray, The strange death of Europe, immigration, identity and islam, éd. Blombsburry, 2017). Rien de très exaltant pour des harkis maghrébins rejetés comme traîtres par les leurs et en recherche d’identité dans une métropole que la plupart ne connaissaient pas ! Ou pour des africains abusés par des pantins à limousines germaniques et comptes bancaires suisses. S’ils avaient au moins trouvé le support d’une Eglise autrement qu’« en recherche », ils n’auraient pas eu à se replier en communauté. Au surplus l’histoire nous enseigne que les peuples ont besoin de chefs ou de patrons. Des prêtres « en recherche » ne font pas des chefs ou des patrons. En revanche des imams ou des « grands-frères » enflammés peuvent en tenir lieu, surtout pour des populations jeunes et en croissance. Et même en tenant compte du contexte historique de la révélation du Coran vers les années 620, comme le demandent des imams tel Hassen Chalghoumi (RTL 22/04/2018) le contenu criminogène de plusieurs des 114 sourates du Coran ou de ses 6 236 versets, résulte de leur libellé. Car, ainsi que le rappelle cet imam, le Coran c’est le recueil des paroles d’Allah, confiées à Mahomet, à charge de les faire répéter par les musulmans jusqu’à la fin des temps et ce serait trahir le prophète que de supprimer ou modifier ce verbatim. Plus grave même : trahir Allah. Autant dire nier l’Islam.

« Réparer le lien qui s’est abimé entre l’église et l’état ». Ce propos présidentiel, adressé à l’église catholique, qui n’est pas une religion-nation à la différence de l’islam, a fait polémique. Artificielle, chacun sachant que, de cette église, sainte laïcité n’a rien à craindre. Mais qu’en revanche les français auraient besoin d’un projet plus exaltant que la livraison de croissants chauds rue du Cirque, à l’heure des laudes. Et l’Etat d’un petit coup de transcendance, surtout après le numéro de scooter qu’un drôle de paroissien lui a fait subir.

Transcendance au sens où l’entend Gabriel Marcel ou encore André Malraux, mais d’abord au sens de ce qui fait de l’esprit une sorte de montgolfière qui tire l’homme au-dessus de lui-même comme le font certaines partitions musicales, cinématographiques, poétiques, etc. « J’en avais la chair de poule » entend-on parfois dire à la sortie d’un moment culturel. L’Eglise peut-elle encore apporter un tel sentiment à l’Etat. Il faudrait alors qu’elle ne se recroqueville plus dans le seul social comme elle a souvent cru devoir le faire depuis Vatican II. « Qui écoute le pape aujourd’hui ? » avais-je aussi écrit dans un article de la Revue des Deux Mondes. Question qui avait fait réagir, particulièrement des prêtres de « combat », si j’en crois les lettres que la Revue m’avait retransmises. Et à supposer qu’on écoute le Pape on ne l’entend pas. Ce qu’il dit est souvent déformé par le bruit du retour d’un avion long-courrier ou le buzz de ses communicants et quand il s’exprime c’est généralement par une encyclique trop touffue pour être lue autrement que par des journalistes gloseurs. Mais surtout ce qu’on parvient à retenir de ses propos ne peut plus constituer une ligne directrice. « La subjectivité c’est la vérité » selon Kierkegaard. Face à ce paradigme existentialiste que nombre de clercs ont fait leur depuis le milieu du XXème siècle, l’Etat ne peut guère compter que l’Eglise serait en mesure de réparer le lien.

Et réparer le lien ce serait en particulier s’investir dans la solution de l’immigration qui risque de submerger la culture européenne. Tandis que les migrants laissent derrière eux en Orient ou en Afrique une part de leur histoire, une part d’eux-mêmes dans des pays souvent artificiels, états dans les apparences démocratiques desquels se drapent des oligarques bien réels qui jouent avec d’autres oligarques sur les scènes conventionnelles du monde. Jeu de rôles dont l’Islam qui est le plus grand commun dénominateur des immigrés d’aujourd’hui constitue un corps compact assez indestructible. Contribuer à sa dilution dans le corpus européen, l’Eglise ne le peut pas. A supposer même qu’elle le veuille. Autrefois elle allait évangéliser au-delà des mers ; aujourd’hui c’est l’outre-mer qui vient mais l’Eglise ne se croît plus en mesure d’évangéliser même pour faire de l’Islam une simple religion et non plus une religion-nation qu’illustre le « califat » des djihadistes. En France l’Eglise est entravée par ce qu’a produit Mai 68. Et dont elle n’est pas tout à fait innocente. Vatican II-Mai 68, même combat ; mais façon je t’aime, moi non plus. Et alors que les corps intermédiaires sont malades et alors que l’Eglise qui aurait pu palier partiellement leur déficience est par avance déclarée irrecevable à postuler comme substitut même transitoire de corps intermédiaire.

Esprit es-tu là ? Un président de la République le cherche aux Bernardins en s’adressant aux évêques de France. Un peu comme le maréchal de Soubise défait à Rossbach, cherchait son armée avec une lanterne. « Où diable est mon armée ? Elle était là pourtant hier » le moquait une chanson du temps. Réparer le lien… Comme un écho du feu à ré-alumer. France seras-tu encore là ?

Messages

  • Il ne manquait plus qu’un raton-laveur.
    Il a dû se perdre, lui aussi, ou s’enliser dans le décours des nombreux méandres et des dépôts alluvionnaires.
    On va tamiser tout cela et laisser reposer. Et, quelques virgules remises à leur place plus tard, peut-être qu’on y verra plus clair...

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