Le secret de Bangui

par Dominique Decherf

jeudi 3 décembre 2015

«  Bangui, capitale spirituelle de l’humanité pour la durée du Jubilé de la miséricorde  »

Diantre ! Les auditeurs et les lecteurs ont-ils tous bien compris le geste et la parole du pape François ? Bangui était sa véritable destination. Nairobi et Kampala ne furent pas inutiles pastoralement mais l’étape réellement prophétique était la capitale de la Centrafrique. Le Pape, de son propre aveu à son retour, s’y sentit beaucoup plus à l’aise que dans les deux arrêts anglophones précédents. Une Afrique plus authentique, haute en couleurs, à la pauvreté plus généreusement et également répandue, une Afrique encore à la campagne même en ville et non parquée dans des bidonvilles. Une Afrique aussi qui ne parvient pas, en presque soixante ans, à se sortir de ses conflits et de sa condition originelle (coloniale) alors qu’Ouganda et Kenya font figure de pays riches et mondialisés. Le nombril géographique du continent, comme son nom l’indique : Centre-Afrique, le plus enclavé, le plus isolé, le plus oublié du reste du monde et même des autres Africains hors Afrique centrale.

Combien de Kényans connaissaient-ils l’existence de ce pays ? Hormis le Sud-Soudan et la Somalie, la Centrafrique est le dernier sur la liste des États dits fragiles – 176e sur 178. C’est le bout du monde, la périphérie de la périphérie pour reprendre un concept cher au Pape. C’est là donc qu’il se sentait appelé.
Le secret de Fatima, au moins le dernier, pouvait être compris rétrospectivement et à titre d’hypothèse comme une vision prémonitoire de l’attentat contre Jean-Paul II en 1981. C’est en ce sens aussi que l’on pourra parler demain d’un secret de Bangui. Certes, la vie du Saint-Père aurait pu être menacée. Des services compétents au Vatican, informés par les services français et ceux des Nations unies, ont maintenu l’alerte jusqu’au bout. Mais le Pape ne serait pas le Pape s’il ne «  savait  » pas que sa visite, au lieu de constituer un risque, éloignait au contraire une telle éventualité. Sa présence était facteur de sécurité et non d’une insécurité accrue. Les techniciens s’y sont tous trompés. On atteint même le summum de la nature de ce monde d’ici-bas quand la Présidente de transition et l’armée rwandaise rappelèrent que la sécurité des hauts dignitaires centrafricains était assurée au sein de la Mission des Nations unies par le contingent rwandais, l’un des plus performants au monde. Et si le Rwanda est présent dans cette mission comme dans d’autres opérations de maintien de la paix, c’est évidemment en raison du passé génocidaire de 1994. Désormais en bonne intelligence avec l’armée française, comme au Mali ou au Soudan.

L’une des fatalités de la Centrafrique est d’être précisément située au cœur de cette Afrique centrale qui demeure la plus problématique : qui est le médiateur de la crise, sinon le président du Congo-Brazzaville Denis Sassou-Nguesso, contesté pour sa longévité politique – autant que ses homologues du Cameroun, du Gabon, de Guinée-Équatoriale, du Congo-Kinshasa ? Le Tchad l’est aussi quoiqu’il se distingue par une certaine efficacité qui fait mouche vis-à-vis de Boko Haram, des djihadistes du Nord-Mali hier et qui ne fut pas inutile en Centrafrique. Face à eux et même à la France, le Pape, comme à Cuba, peut faire beaucoup plus. Par sa diplomatie, par des relais comme Sant’Egidio qui avait patronné un «  appel de Rome  » le 27 février dernier entre les principaux candidats aux élections, mais ce ne serait pas suffisant sans les actes posés par le Pape, la rencontre, la prière, l’ouverture de la Porte de la miséricorde, la confession, et simplement la présence réelle.

Les élections comme solution ? La communauté internationale n’a cessé de faire pression sur les autorités de transition pour qu’elles accélèrent le mouvement. L’annonce de la visite papale avait bousculé le calendrier originel (le second tour était prévu le 22 novembre !). Tout devait être bouclé avant la fin de l’année. Le Pape dérangeait cette feuille de route. Tout juste s’il n’était pas accusé d’empêcher la stabilisation du pays. Le nouveau calendrier est serré : référendum le 13 décembre, premier tour le 27 décembre, second tour le 31 janvier 2016. Et – sous-entendu – la France sera débarrassée du problème. Aux nouveaux élus de prendre leurs responsabilités. Certes, il n’est pas bon qu’une transition non élue persiste après déjà deux ans. Mais les observateurs sont inquiets d’élections sans désarmement préalable, alors qu’on avait dit et répété l’inverse un an plus tôt. Si la visite du Pape était à hauts risques, a fortiori les élections. Le même raisonnement qui conduisait à annuler le voyage du Souverain-Pontife aurait dû faire repousser les élections. Aujourd’hui on compte sur l’état de grâce procuré par le pape François pour aller de l’avant. Élections donc sous haute surveillance des Casques bleus (on fait même venir des Égyptiens) et… du Saint-Esprit («  les Cosaques et le Saint-Esprit  »). «  Pendant la durée du Jubilé de la Miséricorde  » : le Pape veut dire que tout ce temps il ne laissera pas les choses dégénérer à Bangui quitte à revenir s’interposer entre les combattants et à les désarmer lui-même. à bon entendeur, salut…

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