Le monument Habermas

par Jacques Rollet, théologien et politologue

mercredi 7 mars 2018

Stefan Müller-Doohm a écrit une grande biographie du philosophe et sociologue Allemand Jürgen Habermas. Elle est désormais disponible en français chez Gallimard (Jürgen Habermas, une biographie, 2018,650 pages). Un hommage est ainsi rendu au sociologue sans doute le plus important de la seconde moitié du XXème siècle en Europe ; Habermas est l’héritier en quelque sorte de l’Ecole de Francfort créée par Horkheimer et Adorno, école à laquelle a appartenu Marcuse qui a été connu en France lors de mai 68 pour son livre : L’homme unidimensionnel.

Le lecteur de cette biographie pourra découvrir l’activité d’Habermas et ses interventions dans le monde entier. Il pourra surtout découvrir l’apport intellectuel de cet auteur. Ne pouvant aborder tous les aspects de sa pensée, je me contenterai d’évoquer cinq œuvres ou événements marquants : La théorie de l’agir communicationnel, la querelle des historiens, l’affaire Goldhagen, les interventions sur la bioéthique, le rapport à la religion.

En 1981 (1987 en France) paraît en Allemagne le grand œuvre d’Habermas : Théorie de l’agir communicationnel. Il montre qu’à côté de l’agir stratégique qui vise à triompher d’un adversaire, il existe un agir qui respecte la démocratie et même la fonde. Cet agir repose sur trois composantes : la question de la vérité, celle de la justesse et celle de l’authenticité. Les trois doivent respectées pour qu’il y ait communication. La vérité concerne le rapport au monde : est-ce que nous avons les mêmes données factuelles ? (exemple :combien y a-t-il de chômeurs en France ?). La justesse concerne les normes morales : est-ce que nous avons les mêmes normes ou y-a-t-il désaccord entre nous sur ce point ? L’authenticité concerne la véracité de notre parole : Disons-nous à l’autre ce que nous pensons ou dissimulons nous notre pensée ? ces trois rapports aux faits, aux normes, à la parole, constituent la base d’une pratique démocratique basée sur la raison et l’échange argumenté, car s’il y a désaccord, il faut aller jusqu’au bout de l’explication. Cet ouvrage est aujourd‘hui un des fondements de toute théorie politique et de la discipline qui porte ce nom en science politique.

La querelle des historiens a éclaté en 1986 en Allemagne et a pris une importance considérable car elle s’est déroulée dans les grands médias (Spiegel, Frankfurter Allegemeine Zeitung). Plusieurs historiens : Nolte, Hillgrûber, Stürmer ont émis la thèse suivante ; le nazisme doit être réintégré dans l’histoire de l’Allemagne car les camps furent d’abord soviétiques avant d’être allemands et le nazisme n’est qu’une réponse au stalinisme. Habermas s’est illustré en s’élevant violemment contre ces thèses révisionnistes selon lui. Le seul patriotisme possible pour les Allemands est le « patriotisme constitutionnel » qui consiste à adhérer à l’Etat de droit et aux Droits de l’homme. Le nazisme n’est donc pas intégrable dans l’histoire allemande.

Lors de la parution en Allemagne en 1997 de l’ouvrage de Daniel Goldhagen : Les bourreaux volontaires de Hitler (au Seuil en français) plusieurs historiens allemands ont contesté la thèse de l’auteur, jeune enseignant à Harvard selon laquelle il existait en Allemagne un antisémitisme profond dans la population depuis le 19ème siècle. Habermas a pris la défense de Goldhagen en invitant ses compatriotes à être lucides sur leur passé. Goldhagen il faut le souligner a eu un immense succès lors de ses conférences en Allemagne en cette même année, ce qui a irrité les historiens qui le contestaient.

EN 2001 paraît en traduction française : L’avenir de la nature humaine (Gallimard) ouvrage dans lequel Habermas refuse totalement le diagnostic préimplantatoire car il aliène la liberté de la personne qui devenue adulte, découvrira qu’elle a été programmée. Habermas va jusqu’à écrire qu’en matière de l’éthique de l’espèce humaine il faut refuser sans discussion de telles pratiques. Or il avait toujours dit que la morale se construisait dans l’échange argumenté. C’est une mutation importante qui n’est pas sans lien avec le cinquième point de notre recension : Habermas reconnaît dans ce livre et dans le dialogue avec le cardinal Ratzinger que la religion et particulièrement le judéochristianisme est porteuse d’une sagesse qu’on peut trouver dans les récits de création par exemple, sagesse indispensable à l’humanité. L’évolution de l’auteur est considérable à ce sujet (voir notre notice : Habermas dans l’anthologie : Philosophie et théologie tome 4, Cerf ).

J’espère que ces quelques données donneront l’envie de lire cette très belle biographie de Jürgen Habermas qui, à 88 ans, vit sur les bords du lac de Starnberg en Bavière.

Jacques Rollet

Messages

  • La notion de patriotisme constitutionnel me parait ambiguë, me gêne terriblement. . Le patriotisme au bons sens du terme est un acte de piété, qui nous sa été transmis et que ’on transmet sur ceux qui nous précédent dont l’histoire s’intègre à la notre, c’est Enée honorant son père, le remplacer par n formalisme kantien sans mais et sans âme , qui fait fi à terme de tout piété et pitié, , comme on l’observe en Allemagne. et en France, ne me semble pas heureux. . On voit à quoi il a conduit en Allemagne : une radicalisation haineuse qui s’avance à visage ouvert par la violence revendiquée et assumée des groupes d’extrême gauche ., qui gagne la France ; De plus .la thèse Goldhagen est unilatérale, et un historien qui a une thèse n’est plus un historien, elle ne rend pas compte de la complexité de l’histoire. les Russes avaient -ils un tropisme criminel caché pour laisser faire les atrocités de Lénine et le goulag ou est -ce abdiquer sa liberté dans une tentation commune. Oui il y a pu avoir un mimétisme entre la volonté d’éradication des communistes et des nazis. Après tout beaucoup de nazis étaient d’anciens communistes, comme le président du tribunal populaire et les français pendant la Révolution. Bref c’est l’idolâtrie de soi , (appelons la race, Etat, Nation,révolution) qui est en cause, satanique dirait Joseph de Maistre et l’ éthique de la discussion mentionné me parait bien faibleEn revanche l’éthique du regard qui reconnait dans l’autre un être existence devant Dieu et vice versa, qui, comme Ivanov, donne au "tu" sa vraie place parait infiniment préférable. Habermas n’a pas lu ni compris Dostoïevski, sinon il porterait le regard plus haut . Cette note qui est d’un théologien est très complaisante et irritante. . Benoit XVI a voulu dans une discussion où ce regard recrée l’autre, tendre une perche à Habermas, mais est-ce suffisant pour sa conversion ?

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