A PROPOS DU LIVRE DU PÈRE EDOUARD-MARIE GALLEZ

Le malentendu islamo-chrétien

par Yves Floucat

samedi 3 novembre 2012

Fort de ses intéressantes études sur les origines historiques de l’islam, le P. Édouard-Marie Gallez entend désigner Louis Massignon comme le grand responsable des déviations de la plupart des islamologues latins depuis cinquante ans ! Une thèse osée qui ne pouvait rester sans réponse.

L’auteur de l’ouvrage [1] me pardonnera d’avoir commencé sa lecture par la postface de Mgr Jean-Pierre Cattenoz (p. 213-218). L’archevêque d’Avignon y décrit comment il a vécu le dialogue islamo-chrétien au Burkina Faso, en Algérie et au Tchad durant une quinzaine d’années, en des pages du plus haut intérêt. Qui ne souscrirait aux conditions qu’il énumère : fraternité fondée, dans la vie quotidienne, sur le respect de la personne humaine et de sa religion dans une écoute mutuelle attentive ; meilleure connaissance de l’islam et lecture du Coran ; exigence réciproque de vérité impliquant pour le chrétien, avec le souci de la liberté d’autrui, une foi inébranlable dans le seul salut possible offert à tout homme par le Crucifié ; conviction non moins indéracinable que, en vertu des « grâces de suppléance » offertes par Dieu à ceux qui, sans faute de leur part, n’ont pu connaître le Christ, « tout homme qui, tout au long de sa vie, aura cherché à faire le bien, quand il arrivera au terme de son chemin ici-bas, découvrira le Christ », « l’unique sauveur » ; refus de tout relativisme qui considérerait les autres religions comme des voies parallèles de salut, ainsi que de toute vaine recherche du « plus petit dénominateur commun » ; « redécouverte par chacun des richesses de sa propre foi » pour, « dans cette lumière », « chercher ensemble la Vérité » ; enfin, devant la montée des intégrismes, souhait que « la société française fasse tout pour intégrer le plus possible tous les Français d’origine musulmane et leur donne de découvrir les vraies richesses de nos racines chrétiennes et non pas le spectacle désolant d’une société sur son déclin » ? Nul doute que nombre de ceux que le P. Gallez appelle non sans quelque condescendance les « dialoguistes », se reconnaîtront dans ce programme. Mais pourquoi faut-il dès lors que Mgr Cattenoz, faisant l’éloge de ce livre et de son auteur, conclue à l’« urgence » et la nécessité d’un « changement de cap important » dans le dialogue islamo-chrétien ?

À la vérité, le livre du P. Gallez se veut, en un style souvent polémique, une attaque en règle contre le dialogue islamo-chrétien tel qu’il est mis en œuvre depuis Louis Massignon, décrété responsable de toutes sortes de déviations. C’est que le « dialoguisme » pratiqué à son instigation aurait, ni plus ni moins, cherché « à abuser les chrétiens sur ce que disent et croient les musulmans, ainsi que sur le fait que le texte coranique signifie parfois autre chose que ce qu’ils y lisent » (p. 23). Du reste, l’échec de l’entreprise serait patent si l’on pense aux conditions de vie de plus en plus dramatiques des chrétiens d’Orient et au développement, en France même, d’un fanatisme islamiste.

De fait, le P. Gallez consacre une partie essentielle de l’ouvrage (p. 125-183) — et c’est sur ce point qu’il est le plus intéressant — à présenter ses positions sur les origines de l’islam et ce qu’il considère comme les « impasses » de la recherche islamologique, en un langage plus accessible au grand public que sa thèse où il prolonge le travail du père Antoine Moussali dont il fut un collaborateur [2]. Selon Gallez, en effet, le « post-christianisme » islamique s’enracine dans une « dérive » remontant à la fin du premier siècle, plus précisément dans des groupes sectaires, les « nazaréens », qui se considéraient comme les « juifs véritables ». Ainsi « l’identité de fond de ce qui sera appelé ‘islam’ est (…) préislamique et a demeuré : elle repose sur la conviction d’avoir été choisi par Dieu en vue de son projet politico-religieux de salut », ce qui était « déjà la conviction des nazaréens » (p. 157), manifestant par là sa dimension foncièrement eschatologique : imposer, dans l’attente du Jour du Jugement, « une société universelle qui serait conforme aux décrets divins » (p. 161). C’est dans cette perspective qu’il faut relire l’action du chef de guerre que fut Mahomet et l’« invention » de son « prophétisme ». Quant au Coran, dont le texte porte la trace de multiples refontes, l’idée qu’un ange l’aurait dicté à Mahomet durant son sommeil « est simplement une nécessité tardive qui s’est imposée à la suite de la diffusion du texte coranique » (p. 156). La thèse mérite examen, mais, comme toute analyse historique argumentée, elle demeure une hypothèse discutée que je laisse aux spécialistes le soin d’apprécier.

En revanche, on me permettra de revenir sur le regard que le P. Gallez porte non seulement sur ceux qui lui paraissent éloignés de ses positions et propositions, mais sur les raisons théologiques pour lesquelles ils y font obstacle. Inutile, cela va de soi, de chercher dans la bibliographie, les travaux de Louis Gardet, ou des Pères Anawati, Jomier et Borrmans. Leur œuvre est entachée par la référence à Louis Massignon. Tout un chapitre est au demeurant consacré à ce dernier, qui ne recule pas devant les interprétations calomnieuses. Après son retour à la foi catholique, le célèbre orientaliste aurait toujours conservé « dans son esprit un lien entre homosexualité et islam » (p. 112-113). En témoignerait de manière irrécusable sa Prière sur Sodome.

Si l’on veut signifier par là que sa conversion — en l’arrachant à l’homosexualité en même temps qu’à l’agnosticisme, lors d’événements dramatiques par lui-même relatés — s’est faite en rapport avec la découverte de l’islam et, particulièrement, de l’hospitalité musulmane à laquelle il est convaincu de devoir la vie, cela ne fait pas de doute.
Il faut cependant préciser que la Prière sur Sodome ne constitue pas un livre à elle seule, mais qu’elle fait partie des Trois Prières d’Abraham : devant Sodome, « la cité de la fausse hospitalité », pour Ismaël à Beershébâ, et pour Isaac au mont Moriah [3]. Il s’agissait donc pour Massignon d’entrer, par ce triple et bouleversant dialogue d’Abraham avec Dieu, dans la « prière patriarcale » d’intercession de celui qu’il qualifie de « Père de tous les croyants ». Cette posture spirituelle, le P. Gallez a l’audace de la désigner comme « une communion pour le salut qui se placerait pour ainsi dire au-dessus du christianisme et de l’islam » (p. 113) ! Pourquoi Massignon donnerait-il en exemple, s’il en était ainsi (et s’il avait éprouvé pour les chrétiens orientaux le « mépris » dont on l’accuse (p. 125)), les « martyrs chrétiens » en « terroir arabe » comme les « témoins de l’amour suprême » (Lettre I à la Badaliya) [4]  ? Comment peut-on suspecter l’expérience de sa conversion de ne pas avoir été « une rencontre personnelle de Jésus-Christ » et de ne pas faire référence, dans les récits qu’il en donne, à « des frères aînés dans la foi qui l’auraient accompagné dans cette découverte de la vie chrétienne » (p. 114) ?

Assurément sa conversion fut, selon sa propre expression, une « Visitation de l’Étranger », et parmi les intercesseurs qu’il nomme, Hallâj occupe une place décisive. Mais ce dernier est pour lui le « martyr mystique de l’islam » dont il aurait voulu que l’Église le canonisât et dont Claudel, qui admirait sa poésie, était « frappé par sa parenté avec la pensée des plus grands mystiques chrétiens » [5]. On trouve aussi Huysmans qui avait prié pour lui avant sa mort, sa mère qui avait tant supplié pour son retour à la foi chrétienne, mais surtout le Bienheureux Père de Foucauld. Et s’il a d’abord éprouvé la présence du Dieu Juge, c’est pour aboutir, selon son propre témoignage, à l’expérience de Dieu « père, inondant l’enfant Prodigue ». Alors, il « ferme doucement la porte de (sa) chambre à clef et (s’étend) à terre sur le carreau, pleurant enfin (sa) prière après cinq ans de sécheresse de cœur, toute la nuit », « jusqu’à l’aurore de la Fête-Dieu ». Et il a la « perception de la mise en marche de l’Église, hissant toutes les bonnes volontés, ensemble, jusqu’à l’éternité, comme Pierre tira, à Tibériade, les poissons avec son filet sur la grève », prenant en même temps conscience que sa dette « a déjà été payé par Quelqu’un » [6]., une prise de conscience qui aboutira à sa confession au Père Anastase… Il faudrait donc que Gallez nous explique pourquoi, si ce mystérieux Quelqu’un n’a pas révélé le visage de Jésus à Massignon, celui-ci s’est converti au catholicisme alors que tout (son entourage, son environnement culturel, son amour pour Luis de Cuadra devenu musulman, son intérêt pour Hallâj) aurait normalement dû l’incliner vers l’islam.

On a l’impression que le P. Gallez fait à Massignon le même procès que l’on fit parfois à saint Jean de la Croix, sa mystique étant trop peu christocentrée au goût de certains ! À la vérité, comme le note très justement son fils Daniel, Louis Massignon, « le 25 juin 1908, entre Hama et Homs, (…) avait compris que le premier substitué, c’est Jésus et que son Amour tire le monde à Lui ». Le désir du sacerdoce est du reste lié chez Massignon à cette conscience que le prêtre est « substitué au Christ par les paroles de la consécration » [7]. C’est cet esprit de substitution qu’il vivra profondément au sein de la Badaliya et, lorsqu’il aura reçu le sacrement de l’ordre en 1950 dans le rite oriental, lors de chaque messe chantée en arabe. Il était en cela conforme à la plus pure orthodoxie catholique, contrairement à ce que suggère Gallez qui semble oublier que, si Jésus seul est Sauveur, il l’est en notre nom et même, peut-on dire, à notre place , une idée déjà présente chez saint Thomas d’Aquin. Cela n’enlève rien, mais donne au contraire sa pleine signification, au caractère personnel et libre du salut : Jésus désire incorporer intimement à son offrande sacrificielle ceux qu’il unit étroitement à son Amour. « Il veut en effet associer à son sacrifice rédempteur ceux-là même qui en sont les premiers bénéficiaires » (Catéchisme de l’Église catholique, § 618). C’est ce que Massignon appelait, dans la ligne des plus grands mystiques chrétiens, « la science expérimentale de la compassion » [8]. Il en avait certes repris en partie la substance à Huysmans que l’on ne saurait réduire sans s’adonner à la caricature, quelles qu’aient été les influences reçues — Massignon était lucide sur ce point contrairement à ce qu’insinue Gallez — avec le satanisme du prêtre défroqué Boullan. Mais il rejoignait surtout l’expérience d’une sainte Catherine de Sienne, d’une sainte Christine l’Admirable et, plus près de nous, de la bienheureuse Catherine Emmerich. Il faut croire que, comme le remarquait un jour le futur Benoît XVI à propos de ce qu’il appelle « la substitution vicaire », « nous ne pouvons guère nous représenter encore quelque chose là-dessous, notre image de l’homme est devenue trop individualiste » [9]

Mais la « reconstruction » de la vie et de la pensée de Massignon ne s’arrête pas là. Elle verse dans le mauvais roman lorsque Gallez s’en prend à Mary Kahîl, issue d’une grande famille syrienne venue en Égypte à la fin du XVIIIe siècle, et sans l’amitié de laquelle la fondation de la Badaliya n’aurait sans nul doute pas eu le même visage. S’abritant prudemment derrière l’autorité de Marie-Thérèse Urvoy dont on aimerait connaître les sources, il affirme qu’elle était « spirite » [10] ! Tout semble bon à prendre dès lors qu’il s’agit de postuler (sans jamais le moindre commencement d’une démonstration sérieuse) le caractère prétendument « trouble » de la mystique massignonienne et de l’influence délétère qu’elle aurait eue sur le dialogue islamo-chrétien. On ne sera pas surpris de retrouver, à cette occasion, de multiples références à un récent ouvrage de Laure Meesemaecker dont j’ai eu l’occasion de dire ici ce qu’il m’inspirait [11]. Le reproche majeur adressé au grand orientaliste serait de n’avoir pas cherché à convertir les musulmans et d’avoir ainsi vidé de son sens l’évangélisation et tout « témoignage chrétien » (p. 123). Faut-il rappeler à l’auteur que l’évangélisation directe et par la prédication n’est pas toujours possible ? Qu’il aille donc s’expliquer là-dessus avec les chrétiens d’Orient, et il verra ce qu’ils lui répondront. La promotion cardinalice — annoncée par Benoît XVI lors de la clôture du synode pour la nouvelle évangélisation — de Sa Béatitude Béchara Boutros Raï, patriarche d’Antioche et de tout l’Orient des maronites au Liban, est en elle-même significative si l’on se réfère à ses propos ; tout comme celle de Mgr Baselios Cleemis Thottunkal, archevêque majeur de Trivandrum des Syro-Malankars en Inde, lequel ne cesse de donner en exemple le témoignage missionnaire de la bienheureuse Mère Teresa de Calcutta. Si, de fait, Massignon ne cherchait pas, par sa spiritualité de la « compassion » et de la « substitution », une « conversion extérieure », c’est parce qu’il savait bien qu’elle eût encouru immédiatement le reproche d’un « missionnarisme » habilement déguisé en orientalisme scientifique. Tel est d’ailleurs le sens de la fatwa d’al-Azhar dirigée, en octobre 1959, contre le centre de Dar es-Salam fondé par Mary Kahîl pour réunir les chrétiens de divers rites et favoriser leur rencontre avec les musulmans. Aussi bien Massignon pensait-il que « c’est dans le silence de certaines modalités de travail social avec eux (les musulmans) que se forme en nous pour eux la présentation de la vérité qu’il s’agit de leur faire trouver en eux-mêmes », par une « conversion intérieure » susceptible d’engendrer en eux, « dans l’axe du Dieu d’Abraham », le Visage de Jésus « qui viendra se mouler au leur par un ‘baptême de désir’ » [12]. Pour reprendre une profonde remarque de Pierre Rocalve, Massignon « a finalement compris que sa vocation, à l’image de celle de saint François d’Assise, était de porter moralement les stigmates du Christ pour prouver aux musulmans la mort du Christ. Il a offert sa vie pour le salut des âmes musulmanes, pour le salut de l’islam » [13].

Il ne faudrait pas croire que, avec un semblable jugement porté sur la personne et l’œuvre de Louis Massignon, s’achève la diatribe du père Gallez contre les « dialoguistes ». C’est, plus largement, au « concept du ‘non-chrétien’ » qu’il s’en prend (p. 29-86), parce que cette notion serait le fruit d’une « construction théologique » résultant de « jeux d’abstraction anhistorique », mais aussi à la constitution dogmatique Lumen gentium car, étant supposée entachée par cette « erreur fondamentale », elle ose affirmer (§ 16) que « tout ce que l’on trouve chez eux (les non-chrétiens) de bon et de vrai, l’Église le considère comme une préparation à l’Évangile » (p. 63). Le cardinal Charles Journet est également qualifié d’auteur de « pseudo-raisonnements » par lesquels « on est amené à supposer que tout le monde est sauvé » (p. 99). Sa position est ainsi identifiée abusivement à celle d’un Karl Rahner sur le « chrétien anonyme » qui, sans un acte explicite de rejet, appartiendrait nativement à l’Église, du fait de l’Incarnation et de la Rédemption, sans que sa liberté personnelle soit engagée dans une adhésion au moins implicite (ce que Journet n’a jamais accepté). Quant à son disciple le cardinal Georges Cottier, il aurait « asséné comme une évidence » que tout cœur droit est habité par la grâce sanctifiante, et n’aurait pas critiqué sur le fond le livre de Georges Dupuis, Vers une théologie chrétienne du pluralisme religieux, mis en cause par la Congrégation pour la Doctrine de la foi pour son relativisme (p. 94-95). Gallez omet de signaler que, précisément, le théologien de Jean-Paul II — dans l’article mis en cause et qui est centré sur « la mystique naturelle » [14] — renvoie favorablement à l’analyse critique que la rédaction de la Revue thomiste a développée sur l’ensemble de l’ouvrage de J. Dupuis [15]. Manifestement Gallez (p. 109) se refuse à concevoir que reconnaître que le salut est offert à tout homme au cours de sa vie terrestre, ne revient pas à conclure que toutes les religions sont des voies de salut. Seule l’Église du Christ est salvatrice, mais, disent Maritain et Journet, on peut personnellement appartenir d’une manière déjà salutaire, spirituellement, « invisiblement, de façon initiale et toute tendancielle, au corps visible de l’Église » [16]. Il faut pour cela qu’en raison de la rectitude de son être moral, une personne soit habitée par la grâce du Christ, en attendant qu’une mission évangélisatrice (par la parole ou par le seul témoignage de vie quand une prédication ouverte est inenvisageable) puisse éventuellement porter à la pleine lumière ce qui restera peut-être à jamais caché, sauf au regard de Dieu, dans le supra-conscient d’une âme.

Suivant le P. Gallez, finalement, c’est l’ensemble de la théologie latine qui doit être mise en cause en raison d’un « intellectualisme » jugé « de plus en plus éloigné de la Révélation » (p. 185). Aussi bien il conviendrait - selon un vœu attribué imprudemment, et sans donner de fondement précis à ces allégations, à Benoît XVI - de « repenser complètement la doctrine divine du salut » (p. 101) en situant, si je comprends bien, le choix ultime au-delà de la mort (malgré les obstacles philosophiques et théologiques insurmontables que présente cette hypothèse) [17].

Pour en revenir à ce qui concerne l’islam, il ne s’agit donc pas seulement d’effectuer un changement de cap, mais une véritable révolution dont on peine à discerner les contours. Si Mgr Cattenoz semble y être parvenu dans sa postface, et s’il donne son aval à cette perspective, le pape Benoît XVI, au Liban, en se situant dans la ligne de la déclaration conciliaire Nostra Aetate, a été plus clair. Déjà, dans Lumière du monde, il n’hésitait pas à affirmer que «  ce qui nous rassemble [avec les musulmans, c’est] la foi en Dieu et l’obéissance à Dieu" [18], [le] Dieu Un, créateur de tous les hommes » dont il souhaite, dans son exhortation apostolique Ecclesia in Medio Oriente, qu’il rassemble juifs, chrétiens et musulmans afin que ceux-ci puissent « découvrir dans l’autre croyant un frère à respecter et à aimer pour donner en premier lieu sur leurs terres le beau témoignage de la sérénité et de la convivialité entre fils d’Abraham » (§ 19). Le P. Gallez, qui paraît vouloir se réclamer de Benoît XVI contre ses prédécesseurs, trouvera-t-il un tel programme trop massignonien ?

C’est pourtant, dans des conditions de plus en plus difficiles (où une certaine politique internationale s’obstine à favoriser la montée des fondamentalismes), et en pleine solidarité avec nos frères chrétiens d’Orient persécutés et martyrisés, la seule voie possible vers un dialogue amical. Si celui-ci est particulièrement délicat au plan purement théologique, il peut au moins rassembler chrétiens et musulmans pour une meilleure compréhension mutuelle, dans un souci de vérité, de justice et de paix, sans rien dissimuler des convictions de chacun, mais en les mettant au service d’une vision de l’homme et d’une éthique sociale qui nous sont communes. Comme l’affirmait si justement le P. Daniel-Ange [19], il s’agit de s’unir face à un monde occidental sécularisé, d’autant plus vulnérable qu’il s’est détourné de ses sources chrétiennes, qu’il est devenu de plus en plus libéral-libertaire, destructeur des valeurs fondatrices du bien commun et ignorant de la véritable dignité de la personne.

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Le malentendu islamo-chrétien, repenser le dialogue

http://eecho.fr/?p=9300

Liberté politique, N° 44 : Quel dialogue avec l’islam ?

http://www.amazon.fr/Libert%C3%A9-politique-N%C2%B0-44-dialogue/dp/2708998110/ref=ntt_at_ep_dpt_1/275-5331795-2394004

E. M. Gallez, Le messie et son prophète, Aux origines de l’islam , 2 vol. éd. de Paris sept. 2005,

vol. 1 : De Qumran à Muhammad, 524 p., 35 €

vol. 2 : Du Muhammad des califes au Muhammad de l’histoire , 582 p., 39 €

http://revue.objections.free.fr/001/001.035.htm


[1Édouard-Marie GALLEZ, Le Malentendu islamo-chrétien. Postface de Mgr Jean-Pierre Cattenoz, archevêque d’Avignon, Paris, Salvator, 2012, 224 p., 21 €.

[2É.-M. GALLEZ, Le Messie et son prophète, Versailles, Éditions de Paris, 2 tomes, 2005.

[3D’abord diffusée hors commerce, cette œuvre capitale de Louis Massignon a été publiée pour la première fois par son fils Daniel en 1997 (Paris, Cerf).

[4Cf. Louis MASSIGNON, Badaliya. Au nom de l’autre (1947-1962), Paris, Cerf, 2001, p. 62. Voir notre article sur cette association de prière : « Louis Massignon et la Badaliya », Liberté politique, n° 54, septembre 2011, p. 87-105 et « La Badaliya selon Massignon », France catholique, n° 3262, 3 juin 2011, p. 8-11.

[5Paul CLAUDEL-Louis MASSIGNON, Correspondance 1908-1953, Paris, Gallimard, Lettre 232, p. 384. Voir notre article “Paul Claudel et Louis Massignon. Une rencontre au sommet”, France catholique, n° 3307, 18 mai 2012, p. 16-18.

[6Cf. Daniel MASSIGNON, Le Voyage en Mésopotamie et la conversion de Louis Massignon en 1908, Paris, Cerf, 2001, p. 73

[7Cf. Daniel MASSIGNON, Le Voyage en Mésopotamie et la conversion de Louis Massignon en 1908, Paris, Cerf, 2001, p. 75.

[8Lettre n° X à la Badaliya, op. cit., p. 137.

[9Cardinal Joseph RATZINGER, « Conférence aux journées liturgiques de Fontgombault », La Nef, octobre 2001.

[10Si l’on désire avoir de sérieuses informations sur la vie de Mary Kahîl, il faut lire sa biographie par Jacques KERYELL, Mary Kahîl. Une grande dame d’Égypte 1889-1979, Paris, Geuthner, 2010, ainsi que sa correspondance avec Louis Massignon dans L’Hopitalité sacrée, Textes inédits présentés par Jacques Keryell, Préface de René Voillaume, Paris, Nouvelle Cité, 1987.

[11Cf. Laure MEESEMAECKER, L’autre visage de Louis Massignon, Versailles, Via Romana, 2011. Voir “Louis Massignon : une approche littéraire”, France catholique, n° 3283, 25 novembre 2011, p. 24-25.

[12Lettre XIII à la Badaliya, op. cit., p. 251.

[13Pierre ROCALVE, Louis Massignon et l’islam, Institut Français de Damas, 1993, p. 95. Gallez omet de citer ces lignes de Rocalve, pour ne garder que celles dans lesquelles ce dernier affirme que Massignon se refusait à regarder l’islam comme une religion qui n’aurait aucune place dans le dessein mystérieux de Dieu. On peut n’être point d’accord avec Massignon sur ce point (c’est d’ailleurs le cas de certains de ses disciples), mais c’est une vision que l’on ne peut écarter non plus, purement et simplement, d’un revers de main. Un Jean-Paul II s’y refusait en tout cas, et je ne sache pas que l’on puisse lancer l’anathème contre Benoît XVI parce qu’il a repris, lors de son voyage récent au Liban, la formule (rejetée par nombre de disciples de Massignon et jugée par Gallez de « si relativiste » (p. 122)) des « trois religions abrahamiques », et parce que, dans l’Exhortation apostolique Ecclesia in Medio Oriente, qu’il est allé y signer solennellement, il qualifie les musulmans de « fils d’Abraham » (§ 19).

[14Revue thomiste (101), 2001, (p. 287-311), p. 289, n. 1.

[15Revue thomiste (98) 1998, p. 591-630.

[16Jacques MARITAIN, De l’Église du Christ. La Personne de l’Église et son personnel, Paris, 1970, Œuvres complètes, Vol. XIII, p. 179 ; cardinal Charles JOURNET, Théologie de l’Église, Paris, Desclée, 19872, p. 357.

[17Voir Jean-Hervé NICOLAS, O.P., Synthèse dogmatique. De la Trinité à la Trinité, Préface du cardinal Ratzinger, Fribourg-Paris, 1985, p. 600-603.

[18Benoît XVI, Lumière du monde. Le pape, l’Église et les signes des temps. Un entretien avec Peter Seewald, Paris, Bayard, 2010, p. 134.

[19Voir son article mémorable, « Chrétiens et musulmans. Un ennemi commun : le libéralisme immoral », France catholique, n° 3324, 19 octobre 2012, p. 22-24.

Messages

  • Cet article mérite une sérieuse réponse.

    En aucune manière, il n’est une recension mais un texte exclusivement polémique ; il ne reflète aucunement le contenu. N’ayant pas lu le livre et ne me connaissant pas, Frédéric Aimard a pu accorder une certaine crédibilité à ce pamphlet. Je ne sais pas si l’introduction disant : “Le P. Édouard-Marie Gallez entend désigner Louis Massignon comme le grand responsable des déviations de la plupart des islamologues latins depuis cinquante ans” est de lui ou de l’auteur de l’article, mais elle suffit à montrer que, si le premier n’a pas encore lu le livre (il me l’a indiqué), le second n’a pas dû le comprendre (voir plus bas). Et si, pour l’un ou pour l’autre, il s’agirait d’une “thèse osée qui ne pouvait rester sans réponse”, qu’il me soit permis de dire que la désinformation peut le rester moins encore. Des rectificatifs et explications s’imposent donc.

    Repenser l’Au-delà

    D’abord, la bibliographie du livre est seulement indicative, par la volonté de l’éditeur (en raison du coût du papier et du style de la collection) – autrement, elle serait aussi longue que l’étude elle-même, vu que chacun des sept chapitres représente quasiment un petit traité en soi – ; m’en faire grief est arbitraire. Prenons l’exemple de la question de l’acte fondamental de positionnement par rapport à la lumière du Christ. Les supposés “obstacles philosophiques et théologiques insurmontables”, exposés par le P. Nicolas op, de Fribourg, sont connus de tout chercheur en théologie ; ils ont été pris en compte. En résumé, au point de vue philosophique, aucun acte (spirituel) ne serait possible après le dernier soupir, vu qu’il doit s’agir d’un acte moral, qu’un acte moral suppose un choix et une délibération, qu’une délibération suppose l’intervention du cerveau, et que donc que c’est impossible. Certes, si l’on pense que les actes humains, en soi ou dans le développement de l’être humain, ne sont pas d’abord liés à des relations d’amour reçu et rendu avant d’exprimer un positionnement moral, on conclura que, même à son niveau premier, l’agir humain est impossible au-delà de la mort terrestre. Mais tout repose sur un postulat. Et ce postulat est terriblement discutable – le live en parle.

    Quant à l’objection théologique qui redoute qu’un acte spirituel au-delà de la mort puisse être en contradiction avec une orientation radicale qui aurait éventuellement été arrêtée déjà au cours de la vie terrestre, elle n’a pas lieu d’être. Regardons ce que dit le Catéchisme de l’Eglise Catholique (paru en 1992) en deux numéros qui, originellement, devait couvrir plus d’une page mais que Benoît XVI, alors à la tête de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, a résumé de manière dense : dans sa mort, indique le n° 635, le Christ s’est rendu présent “dans la profondeur de la mort afin que les morts entendent la voix du Fils de Dieu et que ceux qui l’auront entendue vivent (Jn 5,25)”. Cette “Bonne Nouvelle annoncée aux morts (1P 4,6)” constitue “l’accomplissement, jusqu’à la plénitude, de l’annonce évangélique du salut. Elle est la phase ultime de la mission messianique de Jésus” qui étend “l’œuvre rédemptrice à tous les hommes de tous les temps et de tous les lieux” (n° 634) : en d’autres mots, le salut est offert dans le mystère de la mort, qui connaît un « temps » différent de celui de la terre ; c’est même à chaque défunt qu’il est présenté, dans la Lumière, à un moment donné et de la manière la plus miséricordieuse qui soit. Alors, il faut aller vers cette Lumière, ou il est inévitable qu’on la fuie (Jn 3,19-21). Cet « acte » spirituel ne pourrait aller à l’encontre d’une position déjà arrêtée, dans le genre de ce que Jésus explique en Mt 12,31-32 à propos du péché contre l’Esprit ; mais, justement, beaucoup ne se sont pas encore fixé une position au cours de leur vie.

    Après avoir lu Le malentendu islamo-chrétien, Mgr Bagnard, ancien Evêque d’Ars-Belley, m’a écrit (je cite avec son approbation ce passage de sa lettre d’encouragement) :

    “À la page 105, dans les dernières lignes, vous écrivez : ‘La question se pose même se savoir si un tel choix spirituel n’est pas toujours, de manière inchoative et mystérieuse, à la racine de tout choix moral’. Vous évoquez là un aspect important de la philosophie de Maurice Blondel (en particulier dans Principe élémentaire d’une logique de la vie morale). Nos choix « relatifs » se rattachent au choix absolu de notre destinée humaine ; ils impliquent, anticipent notre salut : rien n’est indifférent à l’option ultime !”.

    C’était, précise Mgr Bagnard, la manière de voir également de Gabriel Marcel et de Claude Bruaire, deux autres grands philosophes chrétiens – pour ne citer que ces noms. Ces perspectives, le livre les développe d’ailleurs en une théologie de la Rencontre (du Christ) à partir de la page 88 et surtout de 103 à 108 ; tous les convertis comprennent immédiatement de quoi il est question. Il est impossible d’en résumer ici la teneur, sinon en disant qu’elle est centrale dans une théologie de l’histoire qui est indispensable pour rendre compte de la Révélation – et cette théologie manque précisément dans la pensée catholique occidentale. Notre rencontre avec Notre-Seigneur, ici-bas ou dans le mystère de la mort, fait partie d’une histoire beaucoup plus vaste qui s’origine dans la Création et aboutira à l’entrée en gloire de cette création à travers l’acte ultime d’adhésion libre et globale de l’humanité au salut. Ces perspectives capitales du livre ne transparaissent aucunement dans l’article.

    La trouble doctrine de la substitution

    Le salut nous est gagné par le Christ ; reste à le recevoir. Dans cette réception, l’entraide qu’on appelle la « communion des saints » joue évidemment un rôle, jusqu’à un certain point cependant : on ne peut jamais valoir le salut à un autre, car on ne peut jamais accepter à la place d’autrui. Imaginer qu’on le pourrait serait une dérive théologique, dans laquelle aucune mystique chrétienne n’est jamais tombée même si, psychologiquement, leur compassion mystique peut donner l’impression de vivre un « enfer » pour en « arracher » quelqu’un. Aider autrui, ce n’est jamais une sinécure. En revanche, imaginer que les mérites (de la sainteté) soient « réversibles » et puissent valoir le salut à autrui est quelque chose de profondément trouble, voire morbide : c’est jouer avec le Mal en croyant en triompher. Or, cette idée est bien au cœur de la pensée de Louis Massignon thématisée autour de l’idée de « substitution » (badaliya en arabe). Contrairement à ce que suggère l’article, le fait qu’il n’ait pas renié son baptême pour se faire musulman ne suffit pas à la canoniser.

    En fait, cette idée est ancienne. Elle s’enracine dans la pensée d’un ex-Abbé Boullan que les massignoniens ont largement occulté (il était tombé dans des dérives satanistes). Cependant, il faut en chercher l’origine plus loin encore : on la trouve chez Joseph de Maistre [1] , qui la tient de Louis-Claude de Saint-Martin, théosophe et illuministe, un des « philosophes » qui ont inspiré la Révolution française, aux dires de beaucoup d’historiens. Les faits sont là, et il n’est pas « calomnieux » de les mentionner. Bien entendu, Massignon savait que Boullan était un homme peu recommandable, mais il devait croire présomptueusement qu’il pourrait s’inspirer sans danger de sa pensée mystique, alors qu’elle pervertissait le sens même du martyre et de l’offrande. Pour Massignon, selon l’article, le mystique soufi Hallâj était le “martyr mystique de l’islam dont il aurait voulu que l’Église le canonisât”. Certes, il avait été tué pour des idées qu’il pensait être salvatrices, et qui étaient dérivées de la foi chrétienne selon la vieille tradition gnostique – d’où des ressemblances apparentes avec la foi chrétienne, précisément. De même, ceux qui, aujourd’hui, se font exploser au milieu d’une foule tenue pour mécréante sont également des martyrs de l’Islam aux yeux de divers courants. Fort bien. Mais être victime à cause de la Vérité et de l’Amour de Jésus, c’est peut-être autre chose…

    Dans l’article, on lit encore : “Gallez se refuse à concevoir que reconnaître que le salut est offert à tout homme au cours de sa vie terrestre, ne revient pas à conclure que toutes les religions sont des voies de salut”. Mais c’est justement ce qu’affirme, très logiquement, la « théologie des religions ». Au reste, par quel autre moyen seraient-ils sauvés alors ? Par une sorte de rayon magique qui descendrait du Ciel et qui toucherait des hommes sans que ceux-ci le sachent jamais, hormis les chrétiens ? On peut relever ici l’incohérence de l’article, qui s’explique sans doute par l’aveuglement polémique et par une certaine incompétence.

    Un questionnement de fond en tout croyant

    Mais laissons de côté Massignon (au reste, il n’en est question qu’en 13 pages sur 200) : s’il n’avait pas existé, explique le livre, ses idées de parenté abrahamique islamo-chrétienne et celles de la théologie des religions se seraient répandues quand même. Elles procèdent en effet d’une logique qui, refusant de prendre l’histoire en compte (ainsi que la recherche historique), avait produit une théologie intellectualiste (ou « conceptuelle ») conduisant inévitablement à ces idées, et dont on peut trouver un développement très élaboré au XVe siècle déjà, chez Nicolas de Cuse (en particulier dans De pace Fidei et dans Cribatio Al-Corani) ; ses positions annoncent le relativisme d’aujourd’hui. Laissons de côté également les nombreuses autres énormités de l’article. Terminons plutôt en évoquant les pistes que le livre espère ouvrir en matière de dialogue islamo-chrétien.

    Avec Benoît XVI, les chrétiens orientaux commencent enfin à être mis à l’honneur. Mais cela faisait déjà presque cinquante ans que des « dialogues » et des théories du « dialogue islamo-chrétien » étaient élaborés. Le terme de « dialoguisme » s’imposait donc pour différencier ce qui s’est fait ainsi – dans le dos de ces chrétiens orientaux qui, eux, connaissent l’Islam – de tout dialogue véritable. La volonté de réorientation de Benoît XVI, telle qu’il l’a indiquée à Assise par exemple, se heurte aux pesanteurs d’un système qui s’est institutionnalisé durant ces cinquante années. Ce n’est un secret pour personne que la création d’un nouveau Dicastère, celui pour la Nouvelle Evangélisation, est dû pour beaucoup à cet obstacle.

    Le problème qui se pose est de penser autrement le cadre des dialogues au plan théologique. Les pistes ouvertes par le livre doivent pouvoir l’esquisser de manière féconde – c’est en tout cas ce que j’espère et c’est la raison de la post-face de Mgr Cattenoz, Archevêque d’Avignon, qui a passé quatorze années dans des pays musulmans nord-africains ou sahéliens. Elles sont exposées plus spécialement dans le dernier chapitre du Malentendu islamo-chrétien (mais sont passées sous silence par l’auteur de l’article). Elles consistent à se positionner, entre chrétiens et musulmans, par rapport au point de rupture qui, par définition, est aussi celui de ce qui était d’abord commun.

    Justement, un tel cheminement a été suivi entre Catholiques et protestants depuis le début du XXe siècle pour arriver à lever les oppositions stériles et à collaborer fraternellement en beaucoup d’endroits. La question est évidemment : quelle rupture ? C’est ce qu’éclairent les études historiques résumées aux chapitres cinq et surtout six du livre. L’Islam n’est pas apparu ex nihilo par inspiration divine mais se situe dans la continuation historique d’un mouvement – celui des « Nazaréens » – qui s’était structuré dès la fin du Ier siècle, à la suite de la crise ouverte par la première « guerre juive » et la destruction du Temple. Entre-temps, ce mouvement avait largement répandu ses idées, mais la continuité jusque dans « l’Islam » actuel (qui ne s’appelle ainsi que depuis le VIIIe siècle !) ne se situait pas uniquement sur ce plan : ce sont les descendants mêmes des premiers « Nazaréens » qui ont commencé à gagner des Arabes à leur idéologie politico-guerrière, au début du VIIe siècle – non pas à La Mecque mais dans le nord de la sphère arabe, là où était basée la tribu de Mahomet ; c’est d’ailleurs vers cette région que pointent toutes les recherches islamologiques de ces dernières années, qu’elles portent sur la langue du Coran, sur ses fondements sous-jacents, sur la topographie, sur l’étude minutieuse des hadith-s, etc., les pistes ayant été ouvertes dès 1977 notamment par Patricia Crone. Il est grave que les chrétiens ne soient pas mis au courant de ces recherches qui connaissent un essor malgré les obstacles (auxquels l’influence de l’Arabie Saoudite n’est pas étrangère) – mais on peut trouver des sources sur le web (notamment en http://lemessieetsonprophete.com).

    Pour ce qui nous occupe, le nœud de la rupture entre les chrétiens hébréo-araméens et ceux qui prendront le nom de « Nazaréens » est le moment capital à regarder : il portait sur la question du Royaume de Dieu (sur la terre), comme chacun peut s’en douter et comme elle apparaît dans les motivations de ceux qu’en Occident, on appelle les « islamistes » : il suffit d’écouter ce qu’ils ont à dire. Or, qu’y avait-il de « commun » avec la foi transmise par les Apôtres ? Précisément l’espérance en la délivrance du monde, de l’emprise du Mal. Pour le christianisme des origines, que la connaissance et la fréquentation des chrétiens d’Orient aide à redécouvrir, notamment à travers la langue et la culture araméenne qui sont même importantes aussi pour comprendre certains aspects des origines de l’Islam, cette délivrance est attendue en rapport avec la Venue glorieuse du Christ – ce qu’on a largement perdu de vue en Occident. Elle l’est également dans la tradition musulmane, sauf en ceci que cette venue est y présentée comme à moitié glorieuse : à la suite des Nazaréens, cette tradition l’imagine en effet comme un retour sur terre de celui qui n’a pas été crucifié (et qui n’est donc pas ressuscité) mais qui a été enlevé au Ciel dans l’attente de conditions propices à son retour – ensuite, il doit vaincre le dragon etc. Tout indique que cette dimension « eschatologique » – celle du Jour du Jugement – était fondamentale au temps de Mahomet, et, d’une certaine manière, elle le reste à travers les espérances « politiques » de l’islamisme sincère. Cette question du Mal, spécialement en ce monde où s’entremêlent la décomposition et la violence, constitue par essence l’objet légitime d’un vrai dialogue islamo-chrétien. C’est ce qu’expose Le malentendu islamo-chrétien, ou du moins essaie-t-il d’en tracer des pistes.

    Que ce livre dérange certains intérêts, tout le monde peut s’en douter, et cela m’a été dit à l’avance. J’ai reçu également d’innombrables encouragements, parmi lesquels ceux de chrétiens d’Orient et d’anciens musulmans qui ont découvert la source cachée et déformée de ce qui avait fait jusque là leur conditionnement de foi. Puissent-ils tous être mieux reçus par les chrétiens latins qu’ils ne le sont actuellement encore.

    P. Edouard-Marie Gallez

    [1En 2006, Nicolas Mulot y a consacré sa thèse de littérature. La définition qu’il reprend de Joseph de Maistre fait froid dans le dos : « L’innocent en souffrant ne satisfait pas seulement pour lui, mais pour le coupable, par voie de réversibilité » (voir ici).

    • Trois choses au moins me dérangent dans la réponse du P. Gallez :

      - le débat théologique sur la "réversibilité de la grâce" dans la communion des saints. Bernanos, Balthasar et Schönborn ont écrit des pages claires sur cette question. Massignon était un mystique. Il joue un pari mystique en proposant avec audace de prêter sa foi en échange pour le salut de ses amis musulmans. Si la dogmatique peut et doit discuter ce choix, un homme de l’envergure et du courage de Massignon doit aussi être écouté. La mystique contribue à sa manière à l’approfondissement de la foi.

      - "Les chrétiens d’Orient connaissent l’islam". Un des problèmes actuels des chrétiens d’Orient c’est justement qu’ils ne connaissent pas l’islam ! Il connaissent des musulmans gentils et des musulmans méchants, mais pour la plupart des chrétiens d’Orient, y compris le clergé et l’épiscopat, ils ne connaissent pas le Coran, les Haddis, la tradition arabo-musulmane. Les chrétiens d’Orient ne s’intéressent pas à l’islam. Les musulmans ne s’intéressent pas non plus à la foi chrétienne, il est vrai.

      - Ecrire que le discatère pour la nouvelle évangélisation a été créé en partie pour neutraliser le dicastère sur le dialogue inter-religieux, ça me semble beaucoup s’avancer.

      Philippe

    • Sans être théologien on peut quand même rester prudent sur le débat de la réversibilité de la grâce et à la formulation osée de Massignon – quels que soient ses mérites - je préfère ce que dit Gertrud von le Fort en faisant parler Louise de La Vallière dans une de ses nouvelles :

      " Si une âme ne peut plus croire à la miséricorde divine, alors la nature humaine doit assumer la Miséricorde Divine. Elle doit être prête à partager le poids d’une faute qui lui est étrangère. Il y a une communion entre justes et pécheurs, car finalement il n’y a pas de justes "

      Ultime rencontre, Via Romana éditeur

      Maintenant affirmer que les chrétiens d’Orient ne connaissent pas l’islam est un peu péremptoire. En tous cas ils l’affrontent et affronter est aussi connaître — tous les éducateurs le savent — et ils tentent aussi un dialogue fraternel grâce à l’élan de nos papes. Et qui peut se targuer de connaitre l’autre, à part notre Sauveur ?

      Henri

    • Affirmer que "les chrétiens d’Orient ne connaissent pas l’Islam" n’est pas seulement péremptoire, c’est également profondément faux et montre une grave méconnaissance de ceux-ci.
      En effet, des chaines de télévision chrétiennes arabophones comme al Hayat et Al Fady diffusent chaque jour des émissions entièrement et exclusivement consacrées à l’islam, citant le coran et ses tafsirs, la sunna, la sirat etc.
      Ces émisions sont regardés dans l’ensemble du monde arabe, de l’Irak au Maroc, par des centaines de millions de personne jusque dans les villages les plus reculés, et des musulmans appelent des quatre coins de la planète afin d’y poser des questions en direct. Chacune de ces émissions commence et finit par un appel aux savants de l’islam à venir répondre aux questions posées, appel resté à ce jour presque sans réponse.
      Il est donc parfaitement inexact de prétendre que "plupart des chrétiens d’Orient, y compris le clergé et l’épiscopat, ne connaissent pas le Coran, les HaddiTHs, la tradition arabo-musulmane."
      Hier le patriarche grec-catholique rappelait à saint Julien le Pauvre à Paris qu’il suivait avec grande attention chacune des réunions et sessions théologiques organisées par Al Azhar, et les père Samir Khalil Samir s.j. (qui y enseigne) et Henri Boulad, pour ne citer que ces noms, font de même.
      Il serait temps que certains catholiques latins cessent de s’exprimer avec une telle méconnaissance des chrétiens d’orient, sans manifestement les connaitre... ni les entendre ! C’est justement ce que dénonce, très légitimement le Père Gallez.

      http://www.hayatv.tv/

      http://www.alfadytv.tv/

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