Traduit par Vincent de L.

Le Seigneur a parlé à Paul – Pas au Professeur

par Anthony Esolen

jeudi 1er août 2019

Ezra Pound était sans doute plus habile avec le scalpel qu’avec le stylo. « Aucun homme ne l’a jamais désiré plus longtemps » disait Samuel Johnson à propos de Paradise Lost, et de nombreux étudiants en anglais, éblouis, ont ressenti la même chose à propos de The Waste Land d’Eliot, à quelques centaines de lignes des dix mille de Milton. Mais Eliot laissait son ami Pound le conseiller et beaucoup d’entre elles, qui étaient d’argent, voire d’or, sont tombées dans l’oubli.

Pound tranchait aussi quand il s’intéressait aux poèmes anglo-saxons comme The Wanderer et The Seafarer. Il ne croyait pas qu’un poète avec une sensibilité héroïque pût jouer une autre sorte de mélodie que la harpe, pour faire un sermon chrétien. Il déclarait que les fins morales étaient le fruit du travail d’une main moins bonne, et plus tardive.

Les chrétiens reconnaissent cette dynamique à l’œuvre dans ce que des savants ont dit au sujet des lettres de saint Paul. L’homme qui a écrit les épitres aux Corinthiens n’aurait pas pu écrire l’épitre aux Éphésiens. C’est comme dire que l’homme qui a écrit Le Roi Lear n’aurait pas pu écrire Roméo et Juliette. Pourquoi pas ? Le même Shakespeare a également écrit en prose la pièce bourgeoise Les joyeuses commères de Windsor, et à peu près la même année, il écrivit cette sublime tragédie sur le roi et ses filles.

Les savants aiment à travailler pour eux-mêmes. Il est toujours plus facile de postuler un deuxième auteur inconnu, assertion qui ne peut être démontrée, que de considérer dans une vision globale des œuvres dont les différences vous intriguent ou vous consternent, mais qui n’ont peut-être pas laissé perplexe leur auteur il y a longtemps. Pour le premier, vous spéculez. Pour le second, vous devez à la fois avoir de la largeur de vue et pénétrer dans les subtilités de la pensée de l’auteur.

J’ajoute ici que, quoique les spéculations de Pound fussent jadis populaires chez les érudits anglo-saxons, toute la véritable action est allée dans l’autre direction. Il est maintenant admis que The Dream of the Rood fut écrit par un poète. Même les brillantes spéculations de Tolkien sur la main maladroite du dernier éditeur de Beowulf ne sont plus considérées comme probables. Le poème est considéré comme un tout unifié.

De telles considérations n’ont pas atteint les éditeurs de la Bible. Ils continuent d’envoyer leurs théories subtilement décourageantes sur qui a écrit quoi et quand, dans les dents de la tradition et du témoignage des écritures.

Je sais quelque chose à propos de Q. Il se place entre P et R. Cependant, sa « source » hypothétique (Q pour Quelle, en allemand), qu’aucun document ne prouve, règne encore au plus haut niveau dans la critique textuelle des Évangiles.

Il n’y a rien de comparable pour aucun texte pré-moderne que je connaisse. Cela persiste, non parce que cela éclaire quoi que ce soit, mais à cause de l’habitude ou de la fierté intellectuelle, et parce qu’il ne peut y avoir aucune évidence de sa non-existence. Ce pourrait être comme « l’éther » des anciens, si ce n’est qu’il y avait des façons de faire des recherches sur l’éther mais aucune sur Q.

Ces pensées me sont venues lorsque j’ai lu, dans mon édition de 1872 du Harper’s Magazine, les résultats des expériences bactériologiques de Ferdinand Cohn, le père de la bactériologie. Cohn affirmait que « lorsque l’eau s’évapore de bactéries vivantes, d’innombrables bactéries sont rejetées dans l’atmosphère, principalement comme les plus petites cellules globulaires… Ce sont les germes des bactéries qui s’élèvent constamment dans l’air pendant l’évaporation de liquides putréfiés, [et] sont déposées par la pluie sur tous les corps. »

Il y a là un fascinant mélange de conclusions, correctes et incorrectes. La pluie ne nous couvre pas de bactéries. Les termes « germes de bactéries » suggèrent que Cohn croyait que de minuscules semences de bactéries – de la matière vivante d’où surgiraient des bactéries entièrement développées – s’élevaient dans l’air. Nous savons que ce n’est pas le cas. Il n’existe pas de tels « germes » ou « semences » de bactéries.

Dans un article ultérieur, j’ai lu qu’une des questions pressantes consistait à déterminer si oui ou non de simples bactéries pouvaient, par ingestion de composés azotés, se développer en des bactéries plus complexes, concentrant ainsi dans la vie d’un seul organisme la force de saut d’espèces des éons évolutifs.

On croyait la même chose pour les champignons : des spores des champignons les plus simples auraient peut-être pu se métamorphoser en spores de champignons plus complexes, pour peu que l’environnement s’y prêtât. Ce n’était qu’une formulation de la question, toujours très présente, de savoir si une force extérieure, comme un éclair lumineux, pouvait transformer des coupes de protéines inanimées et êtres vivants.

Des contractions provoquées par le courant sur des tissus musculaires morts étaient aussi suggestives. Cette théorie également n’a trouvé aucune corroboration, même si des scientifiques s’y accrochent, parce qu’ils n’ont aucune alternative matérialiste. Puis il y avait un article suggérant que l’activité des taches solaires fût reliée à des épidémies de choléra. Bien sûr, elles le sont, par l’intermédiaire d’évènements climatiques comme El Nino.

Les sciences naturelles avancent lorsque les suppositions peuvent faire l’objet d’expériences, et pourtant, il est humiliant et gênant de rencontrer des suppositions fausses. L’essentiel du consensus scientifique de l’époque était inexact, et même parfois de beaucoup, et dans la mesure où un processus naturel ne peut ni être observé, ni inféré avec un minimum d’hypothèses, on doit supposer que le consensus des scientifiques d’aujourd’hui s’avèrera aussi peu fiable que celui de l’époque. Moins fiable, peut-être, dans la mesure où le zèle politique obscurcit l’esprit.

Qu’en est-il des études savantes sur la Bible ? Les archéologues ont fait beaucoup de bon travail qui confirme l’historicité des Écritures : la découverte qu’il existait une piscine de Siloé, par exemple. Mais lorsqu’on vous affirme qu’il n’est pas possible de confirmer par des preuves parce qu’il n’y en a pas et qu’il n’y en aura probablement jamais, je ne vois pas pourquoi les chrétiens devraient répondre par autre chose qu’une écoute polie. De telles études ne peuvent que s’effondrer, comme un pont mal construit. Elles sont comme la bureaucratie, éternelles.

Ou peut-être est-ce un poème sinueux qui a besoin d’un éditeur. Pourrions-nous demander aux biblistes d’être honnêtes et de distinguer la connaissance de l’hypothèse ? Cela rendrait service à leurs frères plus faibles. Pourrions-nous demander aussi aux prédicateurs, s’ils sont sceptiques, de douter des biblistes plus que des apôtres ? Le Seigneur a parlé à Paul, pas au professeur.

Tableau : Un alchimiste dans son bureau par Egbert van Heemskerk, v. 1690 [Collection Fisher du Science History Institute, Philadelphie]

Source : https://www.thecatholicthing.org/2019/03/07/the-lord-spoke-to-paul-not-the-professor/

Anthony Esolen est conférencier, traducteur et écrivain. Parmi ses livres, il y a Ten Ways to Destroy the Imagination of Your Child (« Dix moyens de détruire l’imagination de nos enfants »), Out of the Ashes : Rebuilding American Culture (« Sortir de la cendre : reconstruire la culture américaine »). Il est professeur et écrivain à Northeast Catholic College, à Warner, New Hampshire.

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