Traduit par Bernadette Cosyn

Le Dieu de la gnose

par Randall Smith

lundi 20 mars 2017

Il y a un vieux dicton qui dit « Dieu pardonne toujours, la nature beaucoup moins ! » La nature peut effectivement être impitoyable.

C’est probablement pourquoi les gnostiques, anciens et modernes confondus, se sont toujours opposés au Dieu de l’Ancien Testament. Le Dieu de l’Ancien Testament a créé la Nature et promulgué la Loi. Il ne me laisse pas faire ce qui me passe par la tête sans conséquence. Il est le Dieu qui a créé les êtres humains mâles et femelles et leur a dit d’être féconds et de se multiplier ; le Dieu qui a averti les humains que, bien que leur liberté soit de grande envergure, elle ne doit pas aller jusqu’à essayer de prendre contrôle sur le bien et le mal. Les hommes ne devraient pas chercher à devenir « comme Dieu » en essayant de créer « le bien » et « le mal ». Leur vocation est plutôt de découvrir l’excellence inhérente au monde créé par Dieu et à agir en adéquation, et non de se permettre de faire que quelque chose soit bon « parce que j’en ai décidé ainsi ».

Le problème de la « clarification des valeurs » est qu’elle laisse entendre que dans le monde, les choses ont la valeur que je leur donne. Mais s’il en est ainsi, la réciproque doit être vraie également. Si je n’accorde pas d’importance à une chose, alors cette chose n’a pas de valeur. Selon l’idéologie de l’individu, l’erreur peut se faire tout aussi facilement à propos de la forêt vierge comme à propos des enfants à naître. Si je choisis de leur accorder une valeur, ils peuvent continuer à exister. Sinon, il est acceptable de défricher l’une et d’exterminer les autres. De plus en plus, les gens se sentent convaincus que les gouvernements existent précisément pour nous « libérer » des contraintes de la Nature, afin que nos actes dictés par nos désirs les remplacent.

Pour des raisons similaires, beaucoup de gens préfèrent le dieu gnostique de la « spiritualité » à l’agaçant Créateur-Dieu de la Nature et de la Loi Morale de l’Ancien Testament. Et pourtant, les règles de ce « dieu » sont-elles meilleures, particulièrement pour les pauvres, les faibles, les veuves et les orphelins ? Dans quelle mesure sont-ils protégés par le capitalisme débridé ou par l’état bureaucratique moderne ? Comment s’en sortent-ils sous le régime de libéralisme des mœurs ?

Je suggère que nous pouvons en apprendre beaucoup sur les gnostiques contemporains en étudiant leurs prédécesseurs. Les gnostiques de l’Antiquité, dévalorisant le corps et prisant seulement « l’esprit » s’engageaient souvent dans un traitement rigoureux de leur corps. Leurs homologues modernes s’engagent souvent dans des jeûnes semblablement rigoureux, d’une spécificité telle et d’une rigueur si impitoyable qu’elles feraient ressembler le jeûne catholique du Carême à un banquet.

Parmi les gnostiques de l’Antiquité, ceux qui avaient atteint de hauts niveaux de « savoir spirituel » (la gnosis) et dont les pratiques ascétiques avaient façonné le corps en temple parfait de « l’esprit » étaient une « élite » qui pouvait toiser d’un lamentable dédain la masse inculte de ceux qui étaient encore attachés à leur corps, à la matière, à la Nature. Parmi la « multitude », il y avait ceux qui auraient souhaité faire partie de cette élite « savante », ou au moins y être associés, alors ils se consacraient à l’étude de leurs cogitations et déclarations, souvent étranges et rarement raisonnables.

Les similitudes avec certaines parties du message chrétien est précisément ce qui rendait les anciennes formes de gnosticisme si dangereuses, ce pourquoi les premiers Pères de l’Eglise ont dépensé tant de leur énergie à les combattre, clarifiant soigneusement en quoi le christianisme orthodoxe différait de la marchandise vendue par ces gnostiques.

Parmi les multiples fronts de cette bataille, le premier consistait à insister sur le fait que le Christ était à la fois le Verbe fait chair et le Verbe par lequel Dieu a créé le monde ; que le Dieu du Nouveau Testament ne pouvait être séparé du Dieu de l’Ancien Testament et que l’enseignement « spirituel » du Sermon sur la Montagne ne pouvait être séparé de la loi morale donné au Mont Sinaï. L’ensemble étant l’expression d’une unique volonté divine.

Bien plus, la méthode qu’ont choisie les Pères pour entamer la lutte contre l’élite spirituelle prétendant être détentrice d’une plus grande « connaissance » reposait sur de solides arguments – la logique (du grec logos). Comme le pape Benoît XVI l’a souvent souligné, ce n’est pas sans raison (au sens premier du terme) que Dieu s’est révélé Lui-même dans l’Evangile comme étant le Logos, l’ultime fondement de la raison.

Les Pères de l’Eglise n’ont pas battu les gnostiques en essayant de prendre l’avantage par les sentiments ; ils ont formulé les meilleurs arguments qu’ils pouvaient trouver, et ce faisant, ils sont devenus les dignes héritiers des meilleurs philosophes grecs et romains. Le patrimoine d’Aristote, Platon et Cicéron s’est perpétué chez les Pères comme Basile de Césarée, Grégoire de Naziance et Augustin d’Hippone. Et ayant prêché les paroles, les Pères en ont montré la vérité en agissant en conformité avec elles – jusqu’au point de vouloir donner leur vie en témoignage.

Quelle sorte de formation devrions-nous fournir à nos jeunes pour contrer les nombreux fournisseurs de gnosticisme moderne ? Puis-je suggérer qu’elle devrait ressembler à celle dispensée par les Pères de l’Eglise ? Elle devrait se consacrer à expliquer l’excellence de la création, à montrer comment la nature sacramentelle des choses matérielles leur permet d’exprimer leur vraie nature comme instruments de l’amour désintéressé de Dieu. Elle devrait également restaurer notre appréciation de la « loi naturelle » telle que révélée dans le Décalogue. Et elle devrait affirmer, en lien avec les Pères et avec les papes Jean-Paul II et Benoît XVI, l’importance de la raison et de la logique humaines.

Pouvons-nous voir maintenant à quel point nous avons laissé les jeunes désarmés, ayant expurgé l’enseignement catholique des cours habituels de philosophie de la nature, de loi naturelle et de logique en faveur de cours « gentillets » sur « religion et spiritualité » ? Cela nous a donné une génération « perdue dans le cosmos » selon les mots du romancier Walker Percy, n’ayant pas sa place, même pas chacun dans son corps, et devenue incapable de communiquer ou d’argumenter : des esprits désincarnés dépourvus d’un corpus de mots signifiants.

Dans un monde virtuel dominé par les fantasmes de Facebook et les illusions d’internet, les parents et éducateurs chrétiens devraient promettre aux jeunes gens rien de moins qu’une vraie rencontre avec la réalité tangible. Toute chose de moindre importance ne serait qu’un nouveau stratagème de médias, absolument indigne du Verbe fait chair.

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Randall Smith est professeur de théologie (chaire Scanlan) à l’université Saint-Thomas de Houston. Il est l’auteur de plusieurs livres.

Illustration : « Moïse brisant les Tables de la Loi » par Rembrandt, 1659 [Gemäldegalerie – Berlin]

Source : https://www.thecatholicthing.org/2017/02/15/the-gnostic-god/

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