Traduit par Vincent de L.

La vitale analogie de l’être

par le P. Mark A. Pilon

jeudi 11 janvier 2018

Ce sont les petites choses du rituel qui me frappent souvent lors de la célébration quotidienne de la messe. L’une de ces petites choses qui retient mon attention est la petite goutte d’eau mélangée au vin dans le calice lors de l’offertoire. À chaque fois que je procède à ce rite, cela me rappelle deux choses.

La première, c’est que chacun de nous est une petite goutte d’être qui a été introduite dans l’être infini de Dieu, comme les plus petites des créatures qui nagent dans un océan infini qui subvient à notre existence même. Bien sûr, comme toute analogie liée à Dieu, les différences sont beaucoup plus grandes que les ressemblances. Par exemple, l’océan n’a pas créé les poissons qui y nagent, même s’il fournit leur subsistance. Dieu nous crée et soutient notre être tant que nous vivons, bougeons, et nous avons notre existence en Dieu et de Dieu, ainsi que Paul l’enseigna aux philosophes athéniens.

Alors qu’il y a une très, très vaste différence quantitative entre les plus petites créatures marines et l’océan lui-même, on ne peut cependant pas vraiment parler d’une différence quantitative entre notre être et l’être de Dieu. La notion de quantité ne s’applique tout simplement pas ici. C’est exactement la signification de nos propos lorsque nous parlons de l’analogie de l’être en ce qui concerne Dieu et nous-mêmes.

Le mot même s’applique uniquement aux créatures en référence à Dieu. Il y a de manière certaine une ressemblance, sinon il n’y aurait pas d’analogie du tout. Mais l’être de Dieu est si transcendant vis-à-vis du nôtre, si totalement unique, que nous pouvons à peine en parler. Et pourtant cette minuscule ressemblance, ce presque rien de notre propre être en comparaison, demeure la base de la véritable dignité qui appartient à toutes les créatures, et par-dessus tout, à ces créatures qui ont été faites à Son image et à Sa ressemblance. Si nous abandonnons cette analogie, tout est vraiment perdu.

S’accrocher à cette analogie fut une tâche difficile pour les philosophes et les théologiens chrétiens à travers les âges. On peut facilement la refuser ou la déformer. Une des façons dont elle a été historiquement mal comprise ou niée fut de penser à ce petit poisson non pas simplement comme seulement en train de nager dans l’océan d’être, mais comme étant absorbé dans l’océan, comme n’ayant aucun être réel par lui-même, mais ne faisant qu’une réalité avec l’océan lui-même.

C’est là la tendance du mysticisme oriental, où l’homme est destiné à être ou à devenir indifférencié de l’ensemble de l’être, le mystère du panthéisme. C’est vraiment magnifique à sa façon, mais à la fin, cela dépouille l’être individuel de toute réelle dignité, y compris Dieu Lui-même. Cette théologie naturelle erronée est toujours des nôtres dans une grande partie du monde.
Une autre négation de l’analogie est répandue aujourd’hui dans une grande partie de notre monde occidental, la dernière des grandes hérésies chrétiennes selon Hilaire Belloc, sous la forme de l’islam. Notre civilisation occidentale post-chrétienne a délibérément supprimé l’analogie de l’être et l’a remplacée par une notion sans équivoque de l’être qui rend presque impossible de croire en Dieu. Si tout être est univoque, et donc réduit à notre sorte d’être, alors la transcendance de Dieu du théisme classique ne peut tout simplement pas exister. C’est la conclusion de beaucoup de philosophes occidentaux d’aujourd’hui et cela a radicalement transformé notre société et notre culture.

Dante et Virgil rencontrent Mahomet et son gendre, Ali, en enfer par William Blake, c. 1825 [National Gallery of Victoria, Melbourne, Australie]
Et puis il y a l’autre rejet de l’analogie de l’être que l’on trouve dans la seconde religion la plus répandue dans le monde, l’islam, qui pourrait bien devenir la plus importante dans un avenir pas si lointain. L’islam proclame la totale discontinuité de l’être, l’altérité absolue de Dieu.

Ceci peut être compris comme une notion équivoque de l’être, même si je doute que beaucoup d’écoles islamiques aient réfléchi profondément à la question. De telles considérations ont disparu avec la destruction des grandes institutions islamiques d’enseignement supérieur, aux mains de leurs propres extrémistes, à la fin du Moyen-Âge, des hommes qui voyaient une dichotomie absolue entre la foi et la raison. Cette dichotomie est elle-même un produit d’une notion équivoque de l’être.

Il est difficile de dire laquelle de ces deux négations de l’analogie de l’être, la version univoque ou la version équivoque, fait le plus de dégâts. Dans les deux cas, le coût est gigantesque en termes de dénigrement de la dignité humaine et de dévaluation de la personne individuelle.

En Occident, cela a eu pour effet l’impitoyable fin de la vie de millions d’êtres humains innocents in utero, et cette histoire est loin d’être terminée. Tout d’abord, ce fut la dignité et la valeur de l’enfant à naître qui fut compromise. Maintenant, nous passons à la négation de la valeur et de la dignité de la vie humaine des personnes âgées, ou des handicapés, ou de toute personne qui constitue un fardeau pour un autre individu, ou pour la société dans son ensemble.

La résurgence d’une forme militante de l’islam constitue de même une menace très sérieuse dans le monde occidental, dans laquelle seuls ceux qui se soumettent à la volonté absolue d’Allah, telle que dictée dans les livres sacrés de l’islam, bénéficient de la « dignité » d’un endroit sûr, et ne risquent plus d’être tués pour la gloire d’Allah. Ce n’est en vérité guère une dignité en comparaison de la dignité humaine développée dans la tradition chrétienne occidentale. L’homme n’est vraiment rien en lui-même en comparaison de l’être absolu de Dieu.

Aujourd’hui, nous autres catholiques et les autres croyants chrétiens, nous nous retrouvons à vivre entre les serre-livres que constituent ces deux grandes négations de cette notion de la plus haute importance qu’est l’analogie de l’être développée par St Thomas et d’autres grands théologiens du Moyen-Âge. Plus précisément, nous sommes pris entre ces deux formes de la notion équivoque de l’être dans notre propre monde occidental, l’individualisme athée radical et le théisme volontariste radical. Des idées qui ont vraiment des conséquences les plus sérieuses et les plus pratiques. Et c’est de mauvais augure pour notre avenir.


Le père Mark A. Pilon, prêtre du diocèse d’Arlington, Virginie, est titulaire d’un doctorat en théologie sacrée de l’Université Santa Croce de Rome. Il est un ancien titulaire de la chaire de théologie systématique au séminaire de Mount St. Mary, et professeur en retraite mais néanmoins toujours associé au lycée Notre Dame de Christendom College. Il écrit régulièrement sur le site littlemoretracts.wordpress.com.

Illustration : Dante et Virgil rencontrent Mahomet et son gendre, Ali, en enfer par William Blake, c. 1825 [National Gallery of Victoria, Melbourne, Australie]

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