La vie dans un système post-totalitaire

Randall Smith, traduit par Yves Avril

vendredi 26 juin 2020

Vaclav Havel à la conférence La liberté et ses adeversaires, Prague, 2009.
© Ondřej Sláma / CCby-sa

Des signes de culture « woke » [1] apparaissent partout dans une société qui est de plus en plus dominée par des blancs qui s’acharnent à montrer combien ils sont plus « woke » que tous les autres et combien ils sont moins tolérants pour tout ce qu’ils considèrent comme « non-woke » ou « pas net ». C’est l’équivalent contemporain de la tentative des Victoriens de montrer combien ils étaient plus « cultivés » que les autres, avec leurs manifestations grandioses d’indignation vertueuse devant tout comportement qui leur paraissait insuffisamment cultivé.

Dans de telles circonstances, les Règles de Saul Alinsky [2] pour les radicaux est devenu le manuel pour l’engagement politique, plus que la Constitution ou ses concepteurs. Mais Pouvoir des Sans Pouvoirs de Vaclav Havel devrait être lu par tous ceux qui veulent défendre, contre des forces apparemment insurmontables, ce qui devient de plus en plus en Amérique le mouvement le plus menaçant de contre-culture : le christianisme et la foi.

Havel a décrit la vie en Europe de l’Est communiste de1970 comme « post totalitaire non parce que le système n’était pas totalitaire mais parce que le moyen que le totalitarisme pratiquait dans la société était radicalement différent du totalitarisme des dictateurs comme Hitler ou Mao. Le biographe de Havel, John Keane, a ainsi décrit la définition que donne Havel d’un monde post-totalitaire de cette façon :

« Au sein du système, chaque individu est piégé dans un réseau dense des instruments dirigeants de l’État…. Eux-mêmes légitimés par une idéologie flexible mais englobante, une « religion sécularisée »… il est donc nécessaire de voir, soutenait Havel, que les relations de pouvoir… sont au mieux décrites comme un labyrinthe d’influence, de répression, de peur et d’auto-censure qui engloutit chacun, pour finalement rendre silencieux, bêtifié et marqué par quelque prévention indésirable de celui qui détient le pouvoir.

Le plus célèbre exemple de Havel était celui du magasin de fruits et légumes qui affiche sur sa vitrine : « Travailleurs de tous les pays, unissez-vous » - non pas qu’il s’intéresse particulièrement aux travailleurs dans le monde, mais parce qu’omettre de le faire serait le signe d’une impardonnable désobéissance à l’idéologie régnant dans la société.

Ceux qui voudraient le contraindre à obéir, en refusant de tolérer qu’on oublie d’afficher le signe de soumission désiré, ne sont pas plus concernés par « les travailleurs de tous les pays » que le marchand de fruits et légumes. Mais ils vont le dénoncer et verront à ce qu’il soit puni pour montrer qu’ils restent pleinement des adhérents fidèles à la nouvelle idéologie, même si le marchand est lui-même un des travailleurs auxquels ils prétendent s’intéresser.

Le marchand serait embarrassé de mettre une affiche disant : « Moi, le marchand de fruits et légumes XY, j’habite ici et je sais ce j’ai à faire. Je me comporte de la façon qu’on attendait de moi. On peut compter sur moi et je suis au-delà de tout reproche. Je suis obéissant et donc j’ai le droit qu’on me laisse en paix. » Afficher ce qu’on lui demande « Travailleurs de tous les pays, unissez-vous » lui permet de cacher sa lâcheté derrière une façade d’intérêt désintéressé. « Mais les travailleurs dans le monde sont opprimés » peut-il dire. Et c’est vrai, indubitablement. Mais ce n’est pas pour cela qu’il a mis son panneau. Le panneau est un signe de soumission, et non de conviction personnelle.

« L’idéologie est une forme trompeuse de relation au monde », écrit Havel. « Cela offre aux êtres humains l’illusion d’identité, de dignité, et de moralité en leur facilitant d’y renoncer. En tant que dépôt de quelque chose de supra-personnel et d’objectif, cela permet aux hommes de tromper leur conscience et de dissimuler leur position véritable et leur médiocre modus vivendi à la fois au monde et à eux-mêmes… C’est un voile derrière lequel les êtres humains peuvent cacher leur propre existence déchue, leur vulgarité, et leur adaptation au statu quo. C’est une excuse que tout le monde peut utiliser, du marchand de fruits et légumes qui cache sa peur de perdre son travail derrière un prétendu intérêt pour l’unité des travailleurs dans le monde, jusqu’au plus haut fonctionnaire, dont peut déguiser son intérêt de rester au pouvoir par des phrases sur le service aux classes travailleuses. » C’est « un monde d’apparences », dit Havel, « qui essaie de se faire passer pour la réalité. »

« Le système post-totalitaire atteint le peuple à chaque niveau, mais il le fait en enfilant ses gants idéologiques. C’est pourquoi la vie dans le système est si complètement pénétrée d’hypocrisie et de mensonges : le gouvernement de la bureaucratie est appelé gouvernement populaire ; la complète dégradation de l’individu est présentée comme sa libération finale ; priver les gens d’information est appelé la rendre disponible ; l’usage du pouvoir pour manipuler est appeler contrôle public du pouvoir, et l’usage arbitraire du pouvoir, c’est observer le légalité ; la répression de la culture est appelée son développement ;l’expansion de l’influence impériale est présentée comme un soutien aux opprimés ; le manque d’expression libre devient la forme la plus haute de la liberté ; des élections farcesques deviennent la forme la plus haute de la démocratie ; bannir la pensée indépendante devient le point de vue le plus scientifique. »  

Havel déclarait que la restauration d’une société libre ne pourrait être accomplie qu’en refusant de donner le pouvoir aux slogans vides de sens et aux rituels absurdes – en refusant de devenir partie du mensonge qui opprime les autres sans libérer personne. Havel appelait cela « la vie dans la vérité ». Et cela, soutenait-il, était le pouvoir le plus important laissé aux sans-pouvoir.

Et pourtant la « vérité » en elle-même est rarement suffisante. « La vérité » doit être défendue par le courage et la volonté de servir les autres et de se sacrifier soi-même. L’épicier va presque certainement perdre son emploi s’il refuse d’exhiber son panneau. Et alors… D’autres gens vont-ils prendre sa défense. Vont-ils l’aider à subvenir à ses besoins, peut-être lui trouver un emploi ? Ou vont-ils rester silencieux pour éviter que le soupçon ne jette son dur regard sur eux ?

Ceux qui disent « vérité au pouvoir » doivent avoir la crédibilité que donne le fait de servir les autres dans la vérité. Quand les gens ne peuvent pas nier que vous vous occupez réellement des travailleurs, il leur devient difficile de démolir votre magasin. Ils le voudront quand même. Mais s’ils le font, cela révèle le système pour ce qu’il est : un fin tissu de mensonges. Nous n’avons que ce choix : nous occuper des autres dans la vérité, ou afficher des signes de notre soumission aux récits qui oppriment sans libérer.

— 

À propos de l’auteur

Randall B. Smith est professeur titulaire de la chaire de théologie. Son livre Reading the Sermons of Thomas Aquinas : A Guidebook for Beginners [« Lire les sermons de Thomas d’Aquin : un guide pour les débutants »] est disponible à Emmaus Press. Et son livre Aquinas, Bonaventure, and the Scholastic Culture at Paris : Preaching, Prologues, and Biblical Commentary [ « L’Aquinate, Bonaventure et la culture scholastique à Paris : prêches, prologues et commentaire biblique »] doit sortir à l’automne à Cambridge University Press.


Voir en ligne : Source


[1« s’éveiller », c’est-à-dire devenir conscient et prêt à lutter contre toutes les inégalités.

[212 Rules for the Radicals de Saul Alinsky, activiste politique.

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