La sécurité vient en dernier

par Robert Royal, traduit par Bernadette Cosyn

mercredi 18 mars 2020

Un critique musical a un jour écrit du pianiste austro-américain Artur Schnabel qu’il était grand parce que sa devise semblait être « la sécurité en dernier ». Il voulait prendre des risques, particulièrement dans les concerts, que les autres ne prenaient pas, à la poursuite de quelque chose de transcendant.

Cette devise m’est revenue à l’esprit quand une autre personnalité universitaire a annoncé qu’un orateur conservateur devait être décommandé en raison de menaces de violence : « notre priorité première est de s’assurer que tout le monde sur le campus est en sécurité ».

On sous-entend par là les menaces à la sécurité physique, alors que selon toutes les estimations fiables, un campus américain est déjà l’une des places les plus sûres au monde.

Et de toute façon quand la « sécurité » est-elle devenue la « priorité première » en public ?

Si nous étions toujours un peuple civilisé, nous reconnaîtrions que bien sûr, la sécurité physique a de l’importance, mais qu’il y a d’autres menaces d’égale importance, voire pires – tout d’abord touchant à notre véritable « priorité première », l’obligation de vivre dans la vérité.

La « sécurité » est devenu maintenant une construction idéologique, et signifie typiquement que discuter d’immigration illégale ou de quelques autres sujets pourrait causer chez certaines personnes un « sentiment d’insécurité ». Dans cet étrange nouveau code des convenances, l’argument s’applique aux immigrés illégaux, à certains groupes ethniques, aux musulmans, aux gays, aux trans et autres groupes spécialement protégés – jamais aux chrétiens, aux pro-vie, aux défenseurs du véritable mariage, etc., qui font face à des menaces âpres et grandissantes.

Antérieurement à ces nouvelles dispositions sociales, les autorités idoines auraient empêché les gens de menacer l’orateur, et non l’orateur de présenter simplement une argumentation, que cette dernière soit juste ou erronée.

Une université, mais la société dans son ensemble également, courent des risques différents mais bien réels en ce qui concerne la sécurité quand elles ne recherchent pas convenablement la vérité.

Il y a une vieille maxime : « un bateau au port est en sécurité, mais les bateaux ne sont pas construits pour rester au port ». Il en est de même pour les êtres humains. Si la simple sécurité physique est votre « priorité première », vous éviterez peut-être, à court terme, certains dangers. Mais il y a des dangers à long terme, bien plus préjudiciables, en ce sens que vous prenez le risque de ne jamais vivre une vie pleinement humaine.

Même les chrétiens semblent être devenus faibles dans ce domaine. Quand C.S. Lewis a écrit la première des histoires de Narnia (Le lion, la sorcière et la garde-robe) en 1950, ce grand esprit chrétien avait déjà une intuition de là où mènerait le désir de confort et de sécurité :

« Aslan est un lion – le lion, le grand Lion ». « Oh ! » dit Susan. « J’avais cru que c’était un homme. Est-il tout-à-fait inoffensif ? Je me sens plutôt nerveuse à l’idée de rencontrer un lion »... « Inoffensif ? » S’exclama M. Beaver... « Qui a jamais dit ça ? Bien sûr qu’il n’est pas inoffensif. Mais il est bon. Il est le Roi, je vous dis. »

En définitive, nos vies sont dans les mains de Dieu, ce qui signifie de bien meilleures mains que les nôtres. Mais en même temps, cela ne signifie pas seulement que nous pourrions affronter toutes sortes de menaces mais qu’il est de notre responsabilité de le faire en vue d’être ce pour quoi nous avons été créés.

Au commencement de la « Divine Comédie », le personnage « Dante » a la frousse d’embarquer dans ce grand pèlerinage spirituel vers la Vision Béatifique. Saint Paul a été emporté au « troisième ciel » (2 Corinthiens 12:2), Dante reconnaît Virgile et Enée venus de l’autre monde (Enéide, livre VI). Mais qui suis-je, dit-il, je ne suis ni Enée ni Paul. Eux étaient destinés à de grandes choses : bâtir l’Eglise, fonder Rome.

La réponse de Virgile (qui est également celle de Dante, l’auteur) est brève et judicieuse : « si j’ai bien compris vos paroles/ … votre esprit a été marqué par la lâcheté. » (Enfer II). Le voyage hors de notre ordinaire confortable et sûr, y compris celui de nos a-priori de tous les jours, est quelque chose que nous devons tous faire, d’une façon ou d’une autre. C’est ainsi que Dieu nous a fait et a fait le monde.

Dante enfonce le clou quelques lignes plus loin, quand Virgile et lui rencontrent une grande troupe d’âmes damnées, si importante qu’il fait cette remarque : « je n’aurai jamais pensé que la mort a défait tant de personnes ». Leur punition, appropriée à leur péché, est d’être piqués par des guêpes et des taons alors qu’ils courent derrière un drapeau blanc.

Ceux-là sont des âmes non engagées et des anges « neutres » qui n’ont jamais risqué leur vie pour suivre soit Dieu soit le diable :

Ces âmes immortelles n’ont aucun espoir de mourir
Et leurs vies aveugles rampent si servilement
Qu’ils lorgnent avec envie tout autre sort que le leur.
Le monde ne leur accorde pas même une rumeur.
La miséricorde et la justice les méprisent.
N’en disons rien de plus. Regardons, et passons notre chemin. (Enfer III 46-51)

En d’autre mots, ces misérables êtres se sont rendus eux-mêmes si insignifiants que le Ciel (la miséricorde) et l’Enfer (la justice) les rejettent tous deux. Ils n’ont jamais voulu faire l’effort d’entrer dans le grand jeu de la vie spirituelle. Jouer la sécurité était la décision la plus désastreuse de toutes.

Nous entrons dans le Carême (NDT : gros retard de traduction, désolée), un temps de prière, de jeûne et d’aumône – tout cela en gardant un œil sur là où nous en sommes dans notre vie spirituelle et l’autre sur là où nous avons besoin d’aller.

Je suis de plus en plus convaincu ces jours-ci que là où nous achoppons le plus n’est pas dans notre recherche du bien et de la sainteté. C’est dans le manque de courage pour faire ce qui doit être fait en privé mais surtout en public.

Les chrétiens de Chine, d’Afrique, du Moyen-Orient sont persécutés en ce moment même – et pas qu’un peu, jusqu’au martyre – et ils le subissent en sachant très bien que leur fidélité et leur mort changera peu de chose. Mais cependant, ils tiennent bon.

Il y a une scène poignante dans le récent film « La vie cachée ». Franz Jâgerstätter, un martyr autrichien du nazisme, est pressé par le prêtre de sa paroisse de prononcer le serment protocolaire de fidélité à Hitler, serment qui « comme chacun le sait » est sans valeur : « votre sacrifice ne sera d’aucun bénéfice pour personne ». En prison, les procureurs lui disent que personne ne saura jamais ce qu’il a fait. A côté de cela, les Alliés sont sur le point de vaincre l’Allemagne et le nazisme s’écroulera bientôt, de toute façon. Signez le serment de fidélité. Il ne signifie rien.

Mais cette grande âme savait ce que cela signifiait. Cela signifiait renoncer à tout ce qui est grand et bon en échange d’une sécurité dérisoire.

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