La renaissance des Ostensions limousines

par Marie-Gabrielle Leblanc

vendredi 28 octobre 2016

Dernières des Ostensions limousines de 2016, celles de Guéret en Creuse ont renoué, le 9 octobre, avec une tradition interrompue pendant 63 ans, grâce à un groupe d’une dizaine de jeunes fervents, enthousiastes et persévérants.

En janvier dernier, France Catholique avait consacré un dossier aux Ostensions limousines et à la refondation en 2010 à Guéret, par des jeunes, d’une confrérie qui a rejoint la fédération des Ostensions en 2013. Nous avons voulu voir le résultat de leur travail et avons assisté aux premières Ostensions à Guéret depuis 1953, le 9 octobre.

Dans l’église magnifiquement décorée aux couleurs de la toute jeune confrérie de Guéret, la foule des grands jours se presse et la longue procession des confréries limousines, portant les reliquaires de leurs saints, entre au son de l’orgue et des cantiques, et prend place dans le chœur. Les jeunes confrères de Guéret, portant leurs trois saints (voir encadré) dont le précieux bras-reliquaire de saint Pardoux, du XIIIe siècle, peuvent être fiers : après six ans d’efforts, grâce à leur foi, leur persévérance et leur implication, Guéret renoue avec les festivités ostensionnaires, après une interruption de 63 ans.

© Arnaud Guillot

Rappelons le principe des Ostensions septennales limousines : tous les sept ans depuis le Xe siècle, des processions solennelles (vingt sur sept mois), à la fois liturgiques et historiques, où les confréries amènent leur saint dans sa châsse chez les autres saints. Tous les dimanches, les saints reçoivent à tour de rôle et partent à leur tour en pérégrination. C’est l’occasion pour les habitants de décorer et pavoiser les rues par une profusion de verdure et de fleurs naturelles et en papier.

Le sommet incontesté fut, en juin dernier, la procession de 1 500 figurants dans les rues de Saint-Junien, devant 150 000 personnes, trois heures de cortège pour reconstituer l’histoire de l’Église depuis la vie du Christ jusqu’aux saints du XXIe siècle. Pendant sept ans, 900 bénévoles, pratiquants et non-pratiquants, ont œuvré pour la préparation. Il est paradoxal que Saint-Junien, dont la municipalité est communiste depuis presque un siècle (la ville possède toujours une place Lénine…), soit la seule commune de Haute-Vienne où les processions n’ont pas été interdites dans les rues entre 1880 et 1953 ou 1960, selon les communes.

Les célèbres gardes suisses de Saint-Junien étaient présents en 2015, lors de la remise solennelle du diplôme de l’Unesco, représentant toutes les confréries. Les Ostensions limousines ont en effet été inscrites au patrimoine immatériel de l’Unesco sous la définition suivante : «  Grandioses cérémonies et processions organisées tous les sept ans en vue de l’exposition et de la vénération des reliques de saints chrétiens  ».

Église Saint-Pardoux © Arnaud Guillot

C’est une autre ambiance qui prévaut ce 9 octobre dans la petite ville de Guéret, 13 000 habitants, où le citadin verrait plutôt un gros bourg. Une «  grande paroisse  » de 58 clochers desservie par trois prêtres.

Si la Creuse est réputée déserte, et n’a pas vraiment une réputation de «  pilier d’Église  », il n’en est rien ce jour où la vieille église en granite est bondée de fidèles attentifs, beaucoup devant rester debout. Mgr Kalist, évêque de Limoges, préside sa dernière Ostension avant de partir pour Clermont-Ferrand où il vient d’être nommé archevêque. Une heure et demie d’une belle messe solennelle très recueillie, dans une région qui n’est généralement pas connue pour sa ferveur religieuse. La procession de toutes les confréries limousines portant les reliquaires de leurs saints suit immédiatement dans les rues décorées, escortée par les chevaliers de l’ordre de Saint-Lazare, et suivie par tous les fidèles. Une procession simple mais belle, qui évidemment n’a pas l’envergure de celle de Saint-Junien, mais qui constitue le bel aboutissement de trois ans de travail. Une organisation minutieuse dans les moindres détails.

La jeunesse de la confrérie de Guéret, garçons et filles, est évidente. Mgr Kalist, qui les fait ovationner à la fin de la messe, fait remarquer que leur moyenne d’âge n’atteint pas 30 ans. Les dix servants d’autel, impeccablement formés dans la meilleure tradition liturgique à manier l’encensoir ou à porter le candélabre, surprennent dans une paroisse rurale, ils sembleraient plutôt sortir d’une église de Versailles…

La cheville ouvrière, c’est Arnaud Guillot, 28 ans, le fondateur de la confrérie, Arnaud, comme on dit dans le diocèse. L’abbé Larribe, aumônier de la confrérie qui fut pendant onze ans le curé de Guéret, en parle avec une visible affection. «  Je l’ai connu gamin. Une famille recomposée plutôt très anticléricale, deux grand-mères catholiques. À 14 ans, il vient me voir, désireux de connaître le Christ. Je l’ai préparé à sa première communion. Il s’est enthousiasmé pour la liturgie. Il n’y avait plus d’enfants de chœur depuis dix ans, les curés n’en voulaient pas. Il a attiré les enfants et adolescents vers le service de l’autel et est devenu leur formateur, a cousu les aubes sur mesure, cousu les bannières, fait le catéchisme, a appris à jouer de l’orgue, bref il s’est passionné pour la vie paroissiale sous tous ses aspects, et s’est engagé avec persévérance. Tout cela en poursuivant ses études et sans renier ses origines paysannes. L’autre jour il a tué le cochon chez sa grand-mère et a préparé les saucisses !…

Arnaud Guillot © Mireille Chabrelie

Il a fondé la confrérie avec une dizaine de jeunes de l’aumônerie, et ils sont allés demander à l’évêque de pouvoir organiser des Ostensions à Guéret en 2016. L’un des premiers confrères est maintenant séminariste en 3e année au séminaire d’Orléans ; Arnaud, lui, a épousé une consœur de la confrérie, je les ai mariés l’été dernier.  »

Arnaud Guillot, un jeune homme affable aux cheveux châtains coupés court, impeccable en ce jour de fête dans son costume et sa cravate sombres, est instituteur à Limoges dans une école catholique sous contrat. Il fait tous les jours le trajet jusqu’au petit village près de Guéret où il habite. «  Tout cela, je le fais pour l’Église, dit-il avec conviction. J’ai la chance d’arriver à m’entendre avec tout le monde, même si certains me taxent de "tradi". Les enfants de chœur aiment énormément participer à la liturgie, même s’ils sont de familles non pratiquantes. Certains viennent au début pour le plaisir de sonner la clochette à l’élévation ! Puis ils entraînent leurs parents à la messe. Deux d’entre eux veulent entrer dans la confrérie.

Nous avons relancé les pèlerinages annuels à nos saints ; il y a dix ans, la procession était suivie par une demi-douzaine de personnes âgées, maintenant il y en a plus de cent.  »

L’abbé Larribe, qui exerce depuis quatre ans son ministère à Limoges, témoigne de l’apostolat d’Arnaud à l’école Jeanne-d’Arc où il enseigne : «  Il amène, deux fois par semaine, quarante enfants de l’école à ma messe à l’église Sainte-Marie, alors qu’au début j’avais trois vieilles dames comme assistance. Et il en a déjà formé quatre comme servants d’autel.  »

 © Mireille Chabrelie

Des difficultés pour l’organisation des Ostensions ? «  Oui, de la part de la municipalité anticléricale. Ils nous ont mis des bâtons dans les roues jusqu’au dernier moment, ont refusé de prêter les services techniques de la ville pour pavoiser les rues, nous avons dû tout faire nous-mêmes et louer un élévateur pour accrocher les décorations, et deux jours avant nous n’étions toujours pas sûrs que le musée municipal nous prêterait le bras-reliquaire de saint Pardoux, alors qu’il figurait sur les affiches et programmes puisqu’ils avaient donné leur accord depuis longtemps. Ce n’est pas comme à Saint-Junien, où la mairie est communiste depuis un siècle mais très fière des Ostensions. Pour le maire de Guéret, c’était une affaire de cathos, il ne pensait pas que nos Ostensions attireraient autant de monde.  »

D’ailleurs, il était choquant de voir que la mairie avait choisi le jour des Ostensions pour faire faire un exercice aux pompiers sur la place principale, comme pour narguer les «  cathos  : très mesquin. La laïcité sans tolérance a encore de beaux jours devant elle semble-t-il (cf. notre dossier sur la laïcité en pages 8 à 13 du n° 3513 de France Catholique)

Les Ostensions limousines, qui avaient été ouvertes à Limoges le 2 avril, y seront solennellement closes le 13 novembre. Rendez-vous en 2023, pour les 73es Ostensions !

La confrérie de Guéret
 
La confrérie Helix Tri Sancti de Guéret honore trois saints dont la «  grande paroisse  » possède les reliques.
 
Saint Pardoux ou Pardulphe (658-737 ou 743) – qui a donné son nom à la nouvelle grande paroisse de 58 clochers autour de Guéret – fut au début du VIIIe siècle, après avoir été ermite et thaumaturge, le premier abbé du monastère de Waractum, le futur Guéret. Ses reliques sont conservées à Sardent, son village natal.
 
Saint Valéric vint de Belgique à la fin du IVe siècle, attiré par la renommée de saint Martial, premier évêque de Limoges et apôtre de l’Aquitaine. Il se fit ermite dans la forêt du Puy de Bernage, près de Saint-Vaury.
 
Saint Roch de Montpellier (1350-1378) est le plus connu des trois mais ne vécut pas en Creuse. Il était d’une famille riche de Montpellier et avait fait des études de médecine. Il décida de distribuer ses biens aux pauvres et de partir en pèlerinage à Rome. Ayant contracté la peste à Rome en soignant les pestiférés pendant trois ans, il s’éloigna de la ville et s’isola dans une forêt près de Plaisance pour ne contaminer personne. Un chien inconnu lui apportait quotidiennement un pain dérobé chez son maître. Guéri, il revint à Montpellier où personne ne le reconnut et où il fut jeté en prison comme vagabond, et reconnu seulement après sa mort à 28 ans. Si sa tombe est dans la grandiose église San-Rocco à Venise, une partie de ses reliques est conservée dans la belle église du Moutier-d’Ahun en Creuse, dont les boiseries baroques sont célèbres.
 
La paroisse vénère aussi saints Marien, Léobon et Goussaud, ermites.
 
Le blason, bien composé, comporte trois quartiers : le canton dextre du chef figure le buste de saint Valéric et les trois monts de son ermitage, le «  Puy des trois cornes  » ; le canton senestre du chef le chien de saint Roch avec un pain dans sa gueule ; la pointe, la mitre et la crosse de saint Pardoux, abbé.
 
Chaque confrérie limousine possède ses propres couleurs qui apparaissent sur son drapeau et sur les écharpes portées en sautoir par les confrères : amarante et blanc pour la Grande Confrérie de Saint-Martial, jaune et blanc pour Saint-Loup, vert et blanc pour Saint-Aurélien (les trois à Limoges), rouge et bleu pour Saint-Léonard, rouge et vert pour Saint-Junien… L’écharpe de la confrérie Helix Tri Sancti est jaune, verte et rouge, les couleurs de ses trois saints. Jaune pour Pardoux, couleur de l’or de sa crosse d’abbé. Vert pour Valéric, couleur de la forêt de son ermitage. Et rouge pour Roch, couleur de sa plaie, c’est un «  presque martyr  ».

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