Le colloque Newman, 7 au 9 novembre 2014 à Paris

La pertinence de Newman

par Henri PETER

mercredi 3 décembre 2014

Le quinzième colloque consacré au Cardinal Newman, plus exactement à la pertinence de Newman a été une bonne occasion de remettre le projecteur sur une personnalité attachante, qui par son histoire, ses écrits, son rayonnement nous charme. Il s’est tenu à Paris à l’enclos Rey, rue Violet, du 7 novembre au 9 novembre, organisé par la Newman Association of America, coorganisatrice du Colloque avec l’Association française des Amis de Newman.

Une vingtaine de spécialistes s’était déplacée en majorité du monde anglo–saxon. L’assemblée était présidée par le très affable Keith Beaumont, oratorien spécialiste du Cardinal, auteur d’une excellente introduction à la vie de John Henry Newman- [1], qui a su donner un ton bonhomme et savoureux à ce colloque très universitaire, mais où l’humour britannique n’était jamais loin, pour donner la touche de légèreté, nécessaire.

Il s’agissait bien de faire revivre non seulement la pensée, mais le charisme et la vie d’un homme, qui nous apparait chaque jour plus proche, comme nous accompagnant dans nos défis, un homme qui après ses conversions et celle de son retour à Rome en 1843 a su tant convertir et faire revenir nombre des plus éminents de ses compatriotes dans le sein de l’Eglise catholique.

Newman a aussi su accompagner les plus pauvres, tout en prenant à bras le corps les problèmes de son temps et pressentir les difficultés de la notre. Le but des organisateurs était donc clair : mettre en lumière « Combien la parole que Newman propose, est forte et féconde sur notre temps. Qu’il s’agisse du dialogue entre non-croyants et croyants, la sécularisation, l’éducation, le rôle de la conscience personnelle, les relations entre la foi et la science, le rôle des laïcs dans l’Eglise, le dialogue interreligieux ».

Il est quasiment impossible de rendre compte de la richesse des interventions, chacune mériterait un long développement. Il faudra attendre les actes du colloque pour en tirer la substantifique moelle.

Citons rapidement quelques-unes : celle très fine de Keith Beaumont, qui nous parle du thème de « la connectedness » ou d’une saisie connectée des chose chez Newman qui, depuis l’âge de 15 ans sa première conversion, cherche à relier. La théologie et la vie spirituelle, l’autorité et la conscience etc. On connaît sa fameuse phrase de l’Apologia : » Si je crois en Dieu, c’est parce que je crois en moi et il m’est impossible de croire ne ma propre existence dont je suis sur, sans croire en l’existence de celui qui vit en moi. Il y a bien une inhabitation de Dieu en moi », Keith Beaumont ose le néologisme : « endemeurement » de Dieu.

Tout autour s’ordonne tout le grand thème de Newman qui ne peuvent être récupérés par aucune idéologie. Newman défenseur de la conscience, l’est aussi du développement. On peut déjà mentionner la très savante communication de Gregory Solari sur « Corporéité certitude » chez Newman qui explore un possible « cogito newmanien » ou l’exposé passionnant, mais de haute volée, de Didier Rance, qui tente de faire dialoguer Newman avec le philosophe Schütz. N’oublions pas l’émouvant témoignage du diacre Jack Sullivan sur le miracle de sa guérison par l’intercession de Newman (qui a permis sa béatification) et sa foi en la communion des saints ni aussi celui de Romuald Ebuo, du Centres Sèvres, sur l’apport de Newman au dialogue interreligieux. Il n’est pas possible de citer tous les intervenants.

L’exposé du professeur Christie de la Seton Hall University du New Jersey sur Newman et le principe du développement était particulièrement en résonance avec notre temps. Il nous jetait vraiment dans les défis de notre époque tentée par la « post modernité » c’est à dire ceux qui pensent que le temps du christianisme est achevé et qui jugent que nous pénétrons dans une époque nouvelle lui succédant. Robert Christie cite les chiffres des Etats-Unis.37% de adultes se revendiquent comme des postchrétiens, comme, 48% des enfants nés après 1980. Donc la moitié des enfants, des jeunes aux USA se considèrent comme athées et sans appartenance religieuse. Mais bonne nouvelle, corrige le professeur, ceux des enfants attirés par la religion restent fidèles à la tradition et aux pratiques religieuses. L’explication à ce phénomène selon lui viendrait du milieu universitaire qui imprègne notre culture. Comment remédier à cette crise de l’université libérale, qui aboutit à une totale sécularisation de la culture ? Ici aussi Newman dans son « idée de l’université » pourrait venir à notre secours. Comment ? En tentant de dépasser l’antagonisme entre la religion et la science, de faire « converger les lignes parallèles », donc en introduisant la théologie qui est marginalisée care elle peut justifier nt un savoir issu de la Révélation et ses vérités inaccessibles à la raison humaine et de montrer qu’il n’y pas désaccord entre Nature et Révélation et réconcilier la raison et la grâce Newman invite les étudiants à partir de la vie, de l’expérience religieuse pour surmonter leur manque de confiance. Pour Newman on ne peut réduire la foi, hier comme aujourd’hui à la somme des opinions particulières de l’individu. Penser de la sorte, ce serait nier une vérité objective.

Pierre Gauthier professeur émérite à la faculté de Théologie catholique de Strasbourg a parlé des rapports de Newman avec Benoit XVI. Tous deux ont une vision commune du savoir et de l’expérience universitaire, une commune interrogation qui réunit à près de cent ans de distance. Sur les rapports de la raison et de la foi et sur la rencontre de la pensée biblique et du monde grec, thème relevé »et approfondi par Benoit XVI, mais nous verrons plus loin de quand date son influence sur le pape émérite.

Quelle conclusion peut-on donner de ce colloque trop riche ? Un compte rendu ne saurait qu’à peine effleurer les pistes explorées. Derrière son caractère parfois bien savant, mais enthousiaste il ne peut que nous stimuler à nous relier à Newman, dont la vie remplit l’œuvre, dont l’œuvre illumine sa vie et la notre. « Le cœur parle au cœur » est bien sa devise. - [2] De Newman on pourrait dire qu’il ne nous lâchait pas ou plus » quand il s’adresse à nous. Ses sermons n’ont pris aucune ride. Il donne bien l’impression de ne rien lâcher une fois qu’il s’était mis en tête d’éclairer notre chemin. Ne rien lâcher, n’est ce pas un slogan qui est récemment redevenu d’actualité en France ? Mais ceux qui le disent, ont-ils pris conscience de ce que cela exige d’eux, à quoi cela les engage et du chemin à parcourir ?

Newman a tellement semé qu’il semble avoir imaginé les défis dramatiques des époques qui lui ont succédés. Pour illustrer ce propos je ne prendrais qu’un exemple historique encore mal connu, où l’on voit les fils se croiser.
Par exemple, qui sait ce que l’on vient tout juste de découvrir ? Oui quelle relation peut-il exister entre le cardinal Newman, l’écrivain catholique allemand Théodore Haecker, l’inspirateur secret du mouvement de résistance allemande « la Rose Blanche »« et le pape Benoit XVI – (pour lui c’est mieux connu). Un chercheur italien, Tomaso Ricci, est allé retrouver ce fil d’Ariane, qui non seulement n’est pas indifférent à notre temps mais nous interpelle comme on dit familièrement !

1936, le régime nazi prend une interdiction d’enseigner puis de publier contre un philosophe allemand Theodore Haecker. Traducteur de Kierkegaard, il s’est converti en 1922 au catholicisme sous l’influence de Newman [3], suivant en somme son parcours. Maintenant Haecker avait, il est vrai, traité Hitler de « bête féroce » dès 1922 et avait récidivé en 1932, décrivant la croix gammée comme signe de l’Antéchrist. Après 1936 Il ne lui reste plus qu’à traduire Newman pour le mettre à la disposition d’un public allemand sevré et perverti par la propagande.

1943, un jeune lieutenant de la Wehrmacht est envoyé sur le front près de la mer d’Azov. Sa fiancée lui envoie un livre de Newman traduit par Haecker Kirche und Welt ». Il la remercie pour son envoi et ces paroles qui sont pour lui comme des gouttes de vin précieux ». Il lui envoie alors une lettre pour se plaindre que le régime ne lui propose comme modèle de conduite que la nature et il dénonce la très grande cruauté qui en résulte ; tout le monde comprend les exactions diverses dont il est le témoin. [4] Mais ajoute—t-il, inspiré par Newman : « Nous savons par qui nous sommes crées et que nous sommes dans une relation d’obligation morale avec nôtre créateur. Cette conscience nous donne la capacité de faire la distinction entre le bien et le mal. » Ainsi dans son désarroi le jeune officier trouve un réconfort spirituel et une ligne de conduite dans les prédications de Newman. Par chance cet officier peut échapper à l’encerclement de l’armée allemande à Stalingrad et il rentre en Allemagne pour apprendre que sa fiancée a été décapitée. Cet officier s’appelle Fritz Hartnagel, sa fiancée Sophie Scholl. Elle vient d’être condamnée à mort par le tribunal du peuple le 22 février 1943 et exécutée quelques heures après.

Sophie Scholl, véritable Antigone de notre temps, était membre du groupe « la Rose Blanche » à l’université de Munich. Theodor Haecker était devenu leur mentor. Par des rencontres secrètes fréquentes il les avait familiarisés avec la pensée de Newman, de la conscience comme « voix de Dieu » Il voyait donc en elle un bouclier sûr contre les idéologies athées d’alors, avant tout le national-socialisme »5 .Sophie Scholl très sereine et lumineuse pendant son interrogatoire par la gestapo en février 1943 a avoué que c’est sa conscience qui l’a incitée à se joindre à « la Rose Blanche pour résister.
Freising 1946, au séminaire du diocèse de Munich un très jeune séminariste lit avec un grand intérêt les écrits de Newman grâce aux traductions de Haecker qui vient de mourir. Voila ce qu’il en dit le 28 avril 1990 à l’occasion du centenaire de la mort du Cardinal. Il s’appelle alors le Cardinal Joseph Ratzinger :

« La doctrine de Newman sur la conscience fut pour nous la base du personnalisme théologique qui nous attirait tous par son charme. [5]

Nous avons expérimenté la prétention d’un parti totalitaire qui se comprenait lui-même comme la plénitude de l’histoire et qui niait la conscience individuelle. Quelqu’un vint dire de son chef : « Je n’ai pas de conscience, ma conscience c’est Adolf Hitler » [6] L’énorme désastre humain qui suivit était devant nos yeux.

A la béatification de Newman à Birmingham le 19 septembre 2010 le pape Benoit XVI tint à officier personnellement et à prononcer le discours de béatification en signe de gratitude pour cet homme de réflexion qui a pu éclairé la lanterne des Allemands (Windlicht) [7] des catholiques troublés et désemparés par la nuit qu’ils ont connue.

Ne retrouve-t-on pas dans les tracts de la « Rose blanche « distribués en 1942 son influence, si on en juge par l’interpellation qui conclut le quatrième tract :

« Nous sommes votre mauvaise conscience »

La fécondité de Newman ne s’arrête pas là bien sûr, et en attendant la publication des actes du colloque, espérons que le public français va pouvoir aussi se familiariser un peu plus à ses écrits. Remercions le cardinal Jean Honoré, Grégory Solari d’avoir publié quelques-uns de ses livres et bien sûr [8] de les avoir rendu accessibles. [9] Espérons que cet effort va se poursuivre.


[1Desclée de Brower 2010 A noter que Keith Beaumont vient de faire paraitre un livre sur Newman, Dieu intérieur : La théologie spirituelle de John Henry Newman aux éditions Ad Solem, qui approfondit sa réflexion. Et aussi un recueil de textes ciselés de Newman faciles à lire chez Artège : John Henry Newman

[2John Henry Newman - Le cœur parle au cœur - du cardinal Jean Honoré

[3A la même époque se sont converties au catholicisme en Allemagne Edith Stein et Gertrud von le Fort, et n’oublions pas les autres conversions en Europe, Julien Green, Graham Greene, Chesterton, etc.. ; )

[4N’oublions pas que les lettres envoyées du front sont lues.

[5« Ses paroles tombent lentement comme des gouttes que l’on voit s’accumuler à l’avance. Elles tombent au cœur de cette attente avec un poids considérable. Il a un visage très paisible, un regard qu’on dirait tourné vers l’intérieur. Jamais encore personne ne m’avait à ce point convaincu comme lui par son visage « ; <écrit Sophie Scholl le 7 février 1943 dans son journal quinze jours avant son exécution

[6Phrase attribuée à Goering

[7« Windlicht » était à l’initiative d’Otl Aicher une revue plus ou moins clandestine éditée pendant la guerre en particulier par les étudiants gravitant autour de « la Rose Blanche »où Hans Scholl a écrit en particulier une très belle méditation sur le Saint Suaire de Turin

[8Keith Beaumont, John Henry Newman Textes choisis par Keith Beaumont Artège 2010

[9Sans oublier douze sermons sur le Christ publié dans Livres de vie

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