La liberté et les exigences de la vérité

par Hadley Arkes, traduit par Yves

lundi 23 mars 2020

Michael Novak

Nous allons célébrer cette semaine l’anniversaire de la mort de Michael Novak, un ami si cher, qui fut l’un des fondateurs de ce site (NDLT : The Catholic Thing) et à l’origine de bien d’autres initiatives de grande valeur. Sa voix d’écrivain, sur la théologie et la politique, les arts et le sport, pourrait toujours se faire entendre dans cette atmosphère de rancœur et de confusion qui entoure ce qui reste de notre discours public.

Michael me manque à tout instant et j’aurais aujourd’hui, plus que jamais, besoin de son assistance quand je me trouve moi-même en conflit – même avec ceux des juges conservateurs qui sont des amis – sur la question de supprimer de la loi le jugement moral quand il s’agit de juger le contenu du discours et de tout ce qui se passe sur la place publique.

Car mes amis juges finissent par succomber à la tendance qui se répand partout dans le pays et qui consiste à dénoncer la conception conservatrice et religieuse du mariage et de la sexualité comme une sorte de “discours de haine”. Certains d’entre eux semblent être persuadés aujourd’hui que le chemin le plus sûr pour mettre le discours à l’abri de la morale conservatrice est de nier, purement et simplement, la possibilité de porter sur toute espèce de discours un jugement moral, réputé donc blessant ou faux et méritant à juste titre d’être refoulé.

Appelons cela une certaine touche de “relativisme”.
Et ainsi, deux de mes juges préférés ont pour cela trouvé, il y a trois ans (dans le procès Matal versus Tam), une formulation plus rude : partant d’un propos de feu le juge Brennan, ils ont déclaré, avec un accent nouveau, qu’à la base du Premier Amendement il n’y avait ni plus ni moins ceci, qu’”un discours ne peut pas être écarté pour la raison qu’il exprime des idées qui offensent”.

Ce qui est vraiment nouveau ici est de considérer ce qui “offense” comme une chose entièrement subjective. Toute blessure ou tout dommage dépend entièrement de ce que ressentent les gens qui entendent les propos, et la diversité des ressentis peut être infinie. Mais ce qui est exclu, c’est de reconnaître qu’on peut faire, aussi bien avec des mots qu’avec n’importe quel autre instrument de notre liberté, des choses réellement agressives et injustifiées dans le principe.

Mais, on le sait, depuis longtemps déjà il était sous-entendu dans la loi que les paroles, aussi bien que tout autre élément de notre liberté, pouvaient servir à infliger des blessures injustifiées. Strictement parlant, les “agressions” n’avaient pas besoin de se traduire par des atteintes physiques et des dommages matériels. Un coup de téléphone menaçant en pleine nuit constituait une agression aussi bien qu’une attaque physique. Cet appel pouvait produire un traumatisme, comme le pouvait un appel qui apporte la nouvelle d’un décès dans votre famille. Et nous pouvions considérer un appel comme justifié et un autre comme injustifié, avec les mêmes standards auxquels nous recourions pour juger de tout autre acte qui inflige un dommage.

La rupture radicale survient quand on sépare la “liberté” d’expression du jugement moral qui implique des obligations. Et c’est le problème que Michel Novak abordait centralement. Car ce qu’il voyait était que “la liberté” ne pouvait pas être séparée de la vérité morale. La liberté doit toujours être orientée vers une fin, et c’est ainsi qu’il faut aborder la question de savoir si la liberté est orientée, dans tous les cas, vers des fins bonnes ou mauvaises. Au cours de notre histoire, on avait conscience que la notion de liberté avait des rapports avec ce qui est « licence » : quand on fait un mauvais usage de la liberté en poursuivant des fins injustes et perverses. Ce que Novak voyait, au cœur de la liberté, c’était le défi posé par le nihilisme. Il rappelait le trop fameux ”mystery passage” du juge Anthony Kennedy selon lequel “au cœur de la liberté il y a le droit de définir ses propres conceptions de l’existence, du sens de l’univers, et du sens de la vie humaine”. C’était, disait Novak, “pur nihilisme”1.

Je suis libre de façonner mon propre univers, aucune loi ne me lie. Le nihilisme signifie n’avoir jamais à être jugé, et c’est en cela qu’il donne l’illusion d’une liberté totale et d’une autonomie sans entrave.

Et comme le voyait Jean-Paul II, “S’il n’y a pas de vérité ultime pour guider et diriger l’activité politique, alors idées et convictions peuvent facilement être manipulées pour des raisons de pouvoir”.

Quand les vérités morales sont exclues, le jugement se transforme en acte de volonté brutale ou en fléchissement du pouvoir.

Le glissement s’est produit en fait en 1971 avec le procès Cohen vs California et le fameux axiome du juge Harlan selon qui “la grossièreté d’un homme est le lyrisme d’un autre homme”. La signification de paroles morales devait être considérée comme entièrement du ressort de l’émotivité, sans que le contenu pût être jugé vrai ou faux. Et ainsi le jugement sur le type de langage qu’on peut admettre comme légitime sur la place publique était, selon lui, un jugement que “la Constitution laisse … dans une grande mesure à l’individu.”

Auparavant prévalait l’idée que les gens avaient en public et par respect pour les autres une obligation de modération. Mais ensuite on a présumé que la liberté voulait qu’on pût produire même de grossières démonstrations en public. Les autres n’avaient qu’à détourner les yeux, se durcir le cuir ou tout simplement éviter la place publique.

Excepté pour une seule classe d’orateurs : les manifestants pro-life. Eux seuls pouvaient être contraints et empêchés d’approcher d’autres gens si leur présence pouvait être ressentie comme un blâme pour les femmes qui se rendaient à la clinique pour un avortement.

Le résultat a été la progression constante de la vulgarité dans notre discours et nos loisirs publics, tandis que le mouvement qui défendait un “relativisme protecteur” ne garantissait dans les campus aucune sécurité aux orateurs conservateurs. En même temps, cela a même supprimé aussi les bases morales d’une défense de la liberté en tant que bien à préserver.


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