Histoire

La foi des pieds-noirs

par Jacqueline Picoche

mercredi 13 novembre 2019

Oran (Algérie), vers 1920. Au premier plan, à gauche, tour-clocher (1873) et chapelle de 1851 de Notre-dame du Salut à Santa-Cruz.
CC by-sa : Tmouchentois

Ce roman historique retrace les origines des pieds-noirs en Algérie. La documentation de base est solide, les personnages vivants, l’ambiance de l’époque bien reconstituée. Pour mieux comprendre une histoire troublée.

Nous sommes en 1848, la France en est à sa troisième révolution, réprimée dans le sang. La toute neuve Deuxième République, dont Lamartine se verrait bien président, a échoué à régler le problème du chômage au moyen des Ateliers nationaux. Germe l’idée d’utiliser à cette fin le cadeau que Charles X a laissé à la France, quelques mois avant de fuir devant l’émeute : l’Algérie à coloniser.

« Une belle entourloupe  »

Au prolétariat de Paris, très déchristianisé – artisans sans clientèle, fils de paysans attirés par la grande ville – on fait miroiter une bonne terre, largement vacante, du blé, des bananiers et des orangers faciles à cultiver, de belles maisons à l’ombre des palmiers. Nombreux sont les candidats au départ, y compris des bourgeois qui espèrent monter des affaires dans ce pays neuf. Inutile de dire que la déception est à l’arrivée. Dans ce roman historique très bien documenté et très vivant, Michèle Perret, née en Algérie et professeur d’université honoraire, a voulu rendre hommage à ces «  pauvres bougres  » qui ont été victimes «  d’une belle entourloupe  ». Après trois semaines à naviguer sur les canaux et sur le Rhône, de Paris à Marseille, ils ne trouvent pour les accueillir, dans la région d’Oran, qu’une petite garnison, quelques baraquements et un «  village de Saint-Cloud  » à construire de leurs mains.

Tous sortent d’une société coupée en deux où les idées antireligieuses et anticléricales se répandent, mais où le sang des martyrs de la grande Révolution a été semence de chrétiens. Les séminaires sont pleins, et surgit toute une floraison de congrégations religieuses. La plupart des émigrants ne croient qu’en ce qui peut assurer leur survie, quelques-uns sont anarchistes, «  sans Dieu ni maître  ».

Le bourgeois Machicoine ne pense qu’à ses affaires mais sa femme est sincèrement pieuse. Sans le vouloir, ces incroyants apportent avec eux en Algérie, non seulement les idées de la République, mais aussi quelques éléments de catholicisme. Léonie, issue du sous-prolétariat le plus sordide, porte au cou une petite croix d’or.

Au cours d’escales de la longue navigation fluviale, elle acquiert de la respectabilité en accompagnant à la messe quelques-autres femmes qui, un autre jour, sont heureuses de recevoir des mains de religieuses venues accueillir les émigrants, des éléments de layette pour leurs enfants. À l’arrivée, ils rencontrent de très fervents Espagnols, poussés comme eux à l’émigration par la misère.

On pourvoit d’une église le village en construction, un curé y est nommé, et Noël y est joyeusement fêté. Lors du premier anniversaire de l’installation des colons, la messe, outre les autres réjouissances, est de rigueur.
Tout n’est pas toujours aussi rose. Peu d’eau, de la chaleur, aucune d’hygiène, le choléra sévit à Oran, et des processions demandent à la Vierge la fin de l’épidémie. Mais elle gagne pourtant le village de Saint-Cloud, où madame Machicoine se dévoue à soigner les malades, en meurt, et y gagne la réputation de «  sainte  ».

Avec des «  si  »…

Si le curé avait été un autre Père de Foucauld… Si ses ouailles, attentives à ses prédications et à son exemple, s’étaient sanctifiées et étaient devenues des modèles et des amis pour les indigènes du douar voisin ! Si la République n’avait pas empêché les prêtres de faire leur travail (baptêmes de musulmans)…Si Léonie, au lieu de s’enfuir au bras d’un sous-lieutenant, n’avait pas laissé fusiller le malheureux Ahmed qui lui avait sauvé la vie ! Ni la France ni l’Algérie n’en seraient peut-être où elles en sont. Mais on ne refait pas l’histoire…

— 

Michèle Perret, Le premier convoi, Montpellier, octobre 2019, éd. Chèvre-feuille étoilée, 278 p. 15 €.

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