Traduit par Bernadette Cosyn

La Sainte Mère de Dieu

par le bienheureux John Henry Newman

vendredi 6 janvier 2017

Dès que nous appréhendons par la foi la grande vérité fondamentale que voici, Marie est la Mère de Dieu [Sancta Dei Genitrix], d’autres merveilleuses vérités suivent ; l’une d’elles est qu’elle a été exempté du destin ordinaire des mortels, qui est non seulement de mourir, mais de devenir terre parmi la terre, cendre parmi les cendres, poussière parmi la poussière. Mourir, elle ne pouvait y échapper, et elle est morte, comme son Divin Fils est mort, car Il était un homme. Mais différentes raisons se sont imposées aux écrivains sacrés selon lesquelles, bien que séparé pour un moment de son âme et relégué au tombeau, son corps n’y était pas resté et devait être rapidement uni de nouveau à son âme et élevé par Notre Seigneur à une vie nouvelle et éternelle de gloire céleste.

Et la raison la plus évidente pour conclure ainsi est celle-ci : d’autres serviteurs de Dieu ont été arrachés à la tombe par le pouvoir de Dieu, et on ne peut supposer que Dieu aurait gratifié quiconque d’un tel privilège sans en gratifier également Sa propre Mère.

Saint Matthieu nous révèle que, après la mort de Notre Seigneur sur la Croix, « les tombeaux s’ouvrirent, et de nombreux corps de saints qui s’étaient endormis » - il veut dire par là le sommeil de la mort - « ressuscitèrent, et sortant des tombes après Sa Résurrection, entrèrent dans la Ville Sainte et apparurent à de nombreuses personnes. » Saint Matthieu dit que « de nombreux corps de saints » – cela veut dire les saints prophètes, prêtres et rois des anciens temps – ont ressuscité en anticipation du dernier jour.

Pouvons-nous imaginer que Abraham, David, Isaïe ou Ezéchias aient été ainsi favorisés et pas la propre mère de Dieu ? N’a-t-elle pas un droit sur l’amour de son Fils pour obtenir ce que d’autres ont eu ? N’était-elle pas plus proche de Lui qu’aucun des plus grands saints qui l’ont précédée ? Et est-il concevable que les lois de la tombe aient souffert un relâchement dans leur cas et pas dans le sien à elle ? Par conséquent, nous disons avec assurance que Notre-Seigneur, l’ayant préservée du péché et des conséquences du péché par sa Passion, n’a pas tardé à déverser tous les mérites de cette même Passion sur son corps aussi bien que sur son âme.

Une autre considération qui a conduit les esprits dévots à croire à l’Assomption au ciel de Notre-Dame après sa mort, sans attendre la résurrection générale du dernier jour, est fournie par la doctrine de son Immaculée Conception.

Son Immaculée Conception signifie que non seulement elle n’a pas commis quelque péché que ce soit, même véniel, en pensée, parole ou action, mais plus encore que la culpabilité d’Adam, aussi nommée péché originel, n’a jamais été sienne, alors qu’elle marque tous les autres descendants d’Adam.

Son Assomption signifie que non seulement son âme mais également son corps ont été enlevés au ciel après sa mort, si bien qu’il ne s’est pas écoulé un long temps après son ensevelissement, comme c’est le cas pour les autres, même les grands saints, qui doivent attendre le dernier jour pour la résurrection de leur corps.

Une raison de croire à l’Assomption de Notre-Dame, c’est que son Divin Fils l’aimait trop pour laisser son corps à la tombe. Une autre raison – qui tombe sous le sens – est celle-ci : elle n’était pas seulement chère au Seigneur comme une mère est chère à son fils, mais sainte de façon transcendante, pleine, débordante de grâce. Adam et Eve ont été créés droits et sans péché, et une généreuse mesure de la grâce de Dieu reposait sur eux ; par conséquent, s’ils n’avaient pas péché, leurs corps ne seraient pas retourné à la poussière. Il est dit à ce sujet : « vous êtes poussière et retournerez à la poussière ». Si Eve, la magnifique fille de Dieu, ne devait jamais devenir poussière tant qu’elle ne péchait pas, Marie, n’ayant jamais péché, ne devait-elle pas conserver le don que Eve avait perdu en péchant ?

Elle est appelée Tour de David [Turris Davidica] parce qu’elle a accompli si manifestement la mission de défendre son Divin Fils des assauts de ses adversaires. Il est habituel pour les non-catholiques de s’imaginer que les honneurs que nous lui réservons à elle interfèrent avec l’adoration suprême que nous devons au Seigneur ; que dans l’enseignement catholique elle éclipse son Fils. Mais c’est l’exact contraire de la vérité.

Car si la gloire de Marie est si grande, comment celle de son Fils ne pourrait-elle pas l’être davantage, Lui qui est le Seigneur et Dieu de Marie ? Il est infiniment au-dessus de Sa Mère, et toute la grâce qui la remplit n’est que la surabondance de Son incompréhensible sainteté à Lui. Et l’histoire nous enseigne la même leçon. Regardez les pays protestants qui ont abandonné toute dévotion à son égard il y a trois siècles, dans l’idée que la sortir de leurs pensées augmenterait les louanges à l’égard de son Fils. Cette conduite profane envers elle a-t-elle eu les conséquences attendues ? C’est tout le contraire : les pays ayant agi ainsi – Allemagne, Suisse, Angleterre – ont dans une grande mesure cessé de L’adorer, Lui, et abandonné la foi en Sa divinité, pendant que l’Eglise Catholique, où qu’on la trouve, adore le Christ comme vrai Homme et vrai Dieu, aussi fermement qu’elle l’a toujours fait, et il serait vraiment étrange qu’il en soit un jour autrement. Donc, Marie est bien la « tour de David ».

Cet immense univers, que nous contemplons jour et nuit, que l’on nomme le monde naturel, est régi par des lois fixes que le Créateur lui a imposées, et grâce à ces lois merveilleuses, il est à l’abri de tout dommage important... mais il y a un autre monde bien plus merveilleux encore. Il y a une puissance qui aide à transformer et maîtriser ce monde visible, à suspendre et contrer ses lois : le monde des anges et des saints, de la Sainte Eglise et de ses enfants, et l’arme utilisée est la puissance de la prière.

Par la prière, tout ce qui est naturellement impossible peut être réalisé. Noé a prié, et Dieu a promis qu’il n’enverrait plus jamais un déluge pour noyer la race humaine. Moïse a prié, et dix terribles plaies ont fondu sur le pays d’Egypte. Josué a prié, et le soleil s’est arrêté dans sa course. Samuel a prié, et l’orage et la pluie sont venus au moment de la moisson. Elie a prié et obtenu que le feu tombe du ciel. Elisée a prié, et le mort est revenu à la vie. Ezéchias a prié, et l’immense armée assyrienne a été frappée et a péri.

C’est pourquoi la Sainte Vierge est appelée puissante, et même parfois toute-puissante, parce qu’elle a, plus que quiconque, plus que tous les anges et tous les saints, ce don immense et primordial de la prière. Personne n’a accès au Tout-Puissant comme Sa Mère, personne n’a de mérites comme les siens. Son Fils ne lui refusera rien de ce qu’elle demande, voilà son pouvoir. Alors qu’elle défend l’Eglise, ni la hauteur, ni la profondeur, ni les hommes ni les esprits mauvais, ni les grands monarques, ni l’habileté de l’homme, ni la violence populaire ne peuvent servir à nous faire du tort ; car la vie humaine est courte, mais Marie règne là-haut, Reine pour toujours.

Notre glorieuse Reine, depuis son Assomption, a été le ministre de services sans nombre envers les élus de Dieu sur la terre, et envers Sa Sainte Eglise. Ce titre de « Secours des chrétiens » [Auxilium Christianorum] se rapporte à ces services, la Liturgie des Heures, tout en enregistrant et mentionnant les raisons de le lui attribuer, les relie plus ou moins au Rosaire.

La première remonte à la première institution du Rosaire par saint Dominique, quand, avec l’aide de la Sainte Vierge, il a réussi à contenir et renverser la formidable hérésie des Albigeois dans le sud de la France.

La seconde a été la grande victoire obtenue par la flotte chrétienne contre le puissant sultan turc, en réponse à l’intercession du pape saint Pie V et aux prières des associations du Rosaire partout dans le monde chrétien. En mémoire de ce merveilleux sauvetage, le pape Pie V introduisit le titre de « Auxilium Christianorum » dans ses litanies, et son successeur, le pape Grégoire XIII, dédia le premier dimanche d’octobre, jour de la victoire, à Notre-Dame du Rosaire.

La troisième a été, selon les propres mots de la Liturgie des Heures, « la glorieuse victoire de Vienne, obtenue sous la tutelle de la Sainte Vierge, contre le plus brutal sultan des Turcs, qui écrasait les chrétiens, en mémoire perpétuelle de quoi le pape Innocent XI dédia le dimanche dans l’octave de sa Nativité à la fête de son auguste nom. »

La quatrième circonstance de son aide a été la victoire contre une armée innombrable de ces mêmes Turcs, lors de la fête de Sainte Marie des Neiges, en réponse à la supplication solennelle des confréries du Rosaire ; à cette occasion, les papes Clément XI et Benoît XIII ont remis à l’honneur la dévotion au Rosaire.

La cinquième a été la restauration du pouvoir temporel du pape, au début de ce siècle (NDT : le 19e), après que Napoléon 1er en eut privé le Saint-Siège. A cette occasion, le pape Pie VII a mis à part le 24 mai, jour de cette bonté, comme fête du « Secours des chrétiens », en merci perpétuel.

Que valent ici les plus vrais témoignages et promesses, pauvres comme ils sont, en regard de ce que nous espérons voir dans l’au-delà comme beautés et raretés ? Quels qu’ils soient, la bienheureuse Mère de Dieu peut les revendiquer pour siens. Et elle le fait. Deux d’entre eux lui sont attribués comme titres – les étoiles là-haut et les fleurs ici-bas. Elle est en même temps la Rosa Mystica et la Stella Matutina (la rose mystique et l’étoile du matin).

Et de ces deux titres, qui lui vont parfaitement, le second est le meilleur, et ce pour trois raisons.

D’abord, la rose appartient à cette terre, mais l’étoile est placée haut dans le ciel. Marie ne joue plus aucun rôle dans ce monde de ténèbres. Aucun changement, aucune violence [terrestre] venue du feu, de l’eau, de la terre, de l’air, n’affecte les étoiles là-haut et elles se montrent, brillantes et merveilleuses, dans toutes les régions du monde, aux hommes de toutes nations.

Ensuite, la rose n’a qu’une courte vie. Son déclin est aussi certain que sa grâce et son parfum en son zénith. Mais Marie, comme les étoiles, dure à jamais, aussi éclatante maintenant qu’au jour de son Assomption, aussi pure et parfaite, quand son Fils viendra au jour du jugement, qu’elle l’est à ce jour.

Enfin, c’est la prérogative de Marie d’être l’étoile du matin, celle qui annonce l’arrivée du soleil. Elle ne brille pas pour elle-même ou par elle-même, elle est le reflet de son Sauveur qui est aussi notre Sauveur, et elle Le glorifie. Quand elle apparaît dans l’obscurité, nous savons qu’Il est à notre porte. Il est l’Alpha et l’Oméga, le Premier et le Dernier, le Début et la Fin. Voici, Il vient bientôt, et Sa récompense avec Lui, pour rendre à chacun selon ses œuvres. « Certainement, Je viens bientôt. Amen. Viens, Seigneur Jésus ! »

Qui peut jauger et estimer la sainteté et la perfection de celle qui fut choisie pour être la Mère du Christ ? Si on donne à celui qui a, et si sainteté et faveur divine vont de pair (et c’est ce qui nous est expressément révélé), quelle a dû être la transcendante pureté de celle que l’Esprit Créateur a consenti à couvrir de Son ombre miraculeuse ? Quelles ont dû être les qualités de celle qui a été choisie pour être la seule parente terrestre du Fils de Dieu, la seule à qui Il est lié par nature, pour la respecter et l’admirer, celle qui était désignée pour Le former et L’éduquer, pour L’instruire jour après jour, alors qu’Il croissait en sagesse et en taille ? …

Rien n’est aussi concerté pour imprimer dans nos âmes que le Christ a réellement partagé notre nature humaine, et a en tout respecté l’homme, à l’exception du péché, comme pour s’associer dans la pensée avec celle par le ministère de laquelle Il est devenu notre Frère.

— -

John Henry Newman (1801-1890) a été nommé cardinal par Léon XIII en 1879 et déclaré bienheureux par Benoît XVI en 1980. Il fait partie des plus importants écrivains catholiques de ces derniers siècles.

Illustration : l’Assomption, par El Greco, vers 1578 [ musée d’art de Chicago]

Source : https://www.thecatholicthing.org/2017/01/01/the-holy-mother-of-god/

Messages

  • Impressionnant article avec la même "fougue spirituelle" qui a accompagné le parcours exceptionnel de Newman !... De plus, venant de l’Eglise anglicane, Mgr Newman, comme bien d’autres convertis au catholicisme, se démarque, on dirait, de ceux nés et baptisés dans cette religion. C’est à dire, à mon sens, qu’ils ont un regard neuf, plus exigeant et plus profond que d’autres. Emettant cette impression, bien entendu sous toute réserve, vu l’incapacité, peut-être, à présenter exactement ma pensée, il est à noter que cette dévotion envers Marie, Mère de Dieu, du bienheureux Newman rejoint quelque part avec force
    celle des fidèles et des pasteurs des Eglises orientales, catholiques et orthodoxes.

    Ayant eu la chance, ou plutôt la grâce, d’avoir bénéficié de cours, de conférences, d’avoir été, avec d’autres, guidés dans la compréhension
    de la merveilleuse exception mariale - je n’arrive pas à trouver les mots justes - le contenu en même temps condensé et grand ouvert de cet article de Newman a de quoi donner toute sa grandeur dans la simplicité à Marie de Nazareth, la Sainte Mère de Dieu.

    Il fut un temps où la dévotion des orientaux chrétiens envers la Sainte Vierge avait été décrite, de manière oh combien farfelue, par d’autres chrétiens qui attribuaient cette dévotion - qui n’est pas adoration car on n’adore que Dieu Seul - à je ne sais quelles incidences ou raisons liées à la "vénération" de "la mère" humaine génitrice, à la femme !... Que d’explications "savantes" sur cet aspect (on sait combien les orientaux chrétiens hommes, même s’ils n’étaient pas assidus pour participer aux offices, messes, etc... étaient, cependant, très proches de la Vierge Marie par la prière, la majorité d’entre eux portant sur eux une médaille), oui, que de "savantes" élucubrations avait-on pu entendre et enregistrer sur le sujet - inutile d’entrer dans les détails -. Alors que la réalité était que la vénération de Marie chez les chrétiens orientaux était mue par le fait qu’elle était la Mère du Sauveur, et que choisie et ayant accepté ce fait, Elle ne pouvait qu’être "tout à fait à part".

    Il y aurait certainement beaucoup à dire sur la vision de Newman de la Sainte Vierge Marie, mais pas par n’importe qui. Une relecture de ce billet, à tête reposée, en y relevant certains passages, ne serait pas un luxe, mais sans doute un repère pour aller plus loin sur la voie mariale.

    Dieu nous préserve des professeurs et des enseignements au rabais...

    En ces fêtes de la Nativité et de l’Epiphanie, encore un billet qui s’avère être, bien qu’ardu, un bon choix. Qui donc oserait s’en plaindre.

    Et comme une raison de plus de poursuivre la route avec TCT...

    Egalement merci pour la traduction.

  • Oui,..je suis obligé de rajouter des mots ......................

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