Canonisation de Jean XXIII et de Jean-Paul II

La Miséricorde et les quatre papes

Entretien avec Anita BOURDIN, propos recueillis par Natalia BOTTINEAU

lundi 28 avril 2014

La canonisation de Jean XXIII et Jean-Paul II, c’est la marche du siècle : la marche de Dieu dans l’histoire des peuples et la marche des peuples, dans la miséricorde de Dieu, créateur et maître de l’histoire, estime Anita Bourdin, rédactrice en chef de l’édition en français de l’agence Zenit et consacrée à l’Ordo Virginum du diocèse de Paris. Professeur certifié en lettres, avec une licence canonique en théologie biblique, elle propose une lecture quasi biblique des deux canonisations de dimanche dont le vrai protagoniste, ce 27 avril, à Rome, a été le Peuple de Dieu, en marche ! Selon les dernières estimations : 500 000 personnes, en majorité des jeunes, autour de la place Saint-Pierre, jusqu’au Château Saint-Ange, et des centaines de milliers agglutinés sous les écrans géants, Place Navone, Place Farnèse, aux Forums impériaux, etc., soit un million de personnes venues du monde entier.

La miséricorde divine est souvent présentée sous son aspect dévotionnel : c’est réducteur ?

Anita Bourdin  : La dévotion populaire c’est comme un printemps de la foi. Le Christ lui-même a enseigné à sainte Faustine le chapelet de la miséricorde et le tableau de la miséricorde comme des portes pour se laisser entraîner dans le mystère de la miséricorde et faire ainsi entrer la miséricorde dans tous les milieux, toutes les activités humaines. La même main qui fait glisser les grains du chapelet en invoquant la Miséricorde devient capable de travailler à la transformation du monde avec la force humble de la miséricorde.

Le regard lavé dans la contemplation de Jésus miséricordieux se pose ensuite différemment sur les réalités humaines. Une conversion de l’agir humain et du regard humain : voilà à quoi conduisent les formes de dévotion authentiques. Elles sont une pédagogie. Pas de césure entre la dévotion et l’action, la miséricorde exercée en pensée, en paroles, en actes. L’allergie de certains à des formes de dévotion est parfois une invitation à plus d’authenticité, à laisser purifier aussi les formes de dévotion qui ne peuvent jamais être un but mais des instruments, à proposer, avec une grande liberté. Ce serait une erreur de vouloir se les approprier et en quelque sorte d’y réduire le message — cosmique ! — de la Miséricorde divine. Mais ne serait-ce pas une erreur aussi de les balayer d’un revers de la main, sans en comprendre le sens profond, avant d’avoir fait l’expérience de leur force transformante ? En d’autres termes, la «  dévotion  » authentique aide à chercher et trouver ce que Jean-Paul II poète indique dans le Triptyque romain comme «   Source   » : « Où es-tu, Source ?   ».

Mais comment la miséricorde peut-elle entrer dans l’économie, la politique ?

Si l’on est vraiment pénétré de l’amour miséricordieux, si l’on commence à le mettre en pratique en paroles, en pensées, en actes, cela pénétrera de façon créative dans tous les milieux de la société, de l’économie et de la politique ! Ce sont des personnes «  miséricordiées   » — comme le suggère la devise du pape François «   miserando atque eligendo  » — et miséricordieuses qui opèrent cette transformation, dans l’Esprit Saint. La miséricorde fait comprendre que le Dieu créateur est aussi le Maître de l’histoire. Comme le dit l’oraison inscrite au pied du tableau du Christ miséricordieux peint sur les indications de sainte Faustine : «   Jésus, j’ai confiance en toi  ». Rien d’intimiste dans cette confiance pourtant si personnelle. Imaginez-la prononcée par un chef d’entreprise ou un syndicaliste : voyez le défi… de la confiance.

Cela ne dépasse pas le message de Faustine ?

C’est le message confié par le Christ à sœur Faustine qui nous dépasse ! Faustine est née dans un pays qui allait être le théâtre des crimes nazis les plus abominables, ensuite envahi par les soviets, et qui sera dépecé à Yalta ! Si l’on extrait l’intervention du Christ de la réalité historique, on ne comprend pas ce que c’est que la miséricorde de Dieu dans l’histoire. Celui qui conduit son Peuple Israël de génération en génération, chemine à ses côtés, le console, le corrige, l’enseigne, le porte sur ses ailes comme un aigle ses oisillons. Qui aurait cru, en août 1978, qu’un pape polonais allait être élu, pétri de l’enseignement de Faustine dont il avait conclu le procès de canonisation diocésain à Cracovie ? Et que le Mur de Berlin allait tomber, les Philippines changer de régime — le chapelet arrêtant les chars — et tomber aussi les dictatures d’Amérique latine ? Des petits signes dans l’histoire : la maison de bois de Faustine, à Vilnius, où Jésus lui est apparu plus d’une centaine de fois, est la seule de ce quartier qui n’ait pas été abattue à l’époque de la domination communiste. Elle est entourée de deux blocs d’habitations en béton… La miséricorde, c’est la façon d’agir de Dieu, qui transforme l’homme pour qu’il puisse agir… à sa ressemblance.

Mais le pape, en canonisant Jean XXIII et Jean-Paul II, a très peu parlé de la miséricorde…

La phrase de son homélie qui parle le plus de la miséricorde, c’est la dernière. Comme un résumé de tout le reste. Comme pour dire que le dernier mot de l’histoire est à la miséricorde qu’il décline en espérance, pardon, amour. Le pape exprime ce vœu que les deux saints papes «  nous apprennent à ne pas nous scandaliser des plaies du Christ, et à entrer dans le mystère de la miséricorde divine qui toujours espère, toujours pardonne, parce qu’elle aime toujours  ». Une invitation à se laisser enseigner, à faire un chemin à l’école de ces deux papes. Et puis on ne peut pas ne pas noter le soin qu’a le Pape d’indiquer la source où puiser la Miséricorde : les plaies du Christ. Si l’on sépare le message de Faustine des plaies du Christ et des plaies de l’humanité, on a une miséricorde à l’eau de rose. Comme si l’on faisait un pèlerinage de la miséricorde à Vilnius dans toutes les églises où a été exposé le tableau de Jésus miséricordieux sans passer par la fosse, en dehors de la ville, où la Shoah par balle a massacré, englouti et camouflé les corps des dizaines de milliers de juifs de Lituanie, et par le «  musée  » des horreurs soviétiques qui a jugulé dans le sang, les tortures et le goulag la résistance lituanienne.

Le pape François parle de miséricorde à un autre endroit de son homélie, justement en soulignant la place de ces deux saints au cœur de l’histoire : les saints Jean XXIII et Jean-Paul II ont été «   des prêtres, des évêques , des papes du XXe  siècle : ils en ont connu les tragédies, mais ils n’en ont pas été écrasés. En eux, Dieu était plus fort ; plus forte était la foi en Jésus Christ rédempteur de l’homme et Seigneur de l’histoire ; plus forte était en eux la miséricorde de Dieu.  »

Et puis, le pape François est un jésuite, un «  contemplatif dans l’action   ». Son enseignement ne se réduit pas à ses paroles. Il enseigne par ses gestes. Par le choix même du jour de la canonisation, qui se passe de commentaire : tout est dit en quelque sorte dans la date. Comprenne qui veut...

Pourquoi la canonisation le même jour du Bon Pape Jean et de Jean-Paul II ?

L’historien, petit-neveu du pape Roncalli, Marco Roncalli a souligné que «  Jean-Paul II se sentait le fils de Jean XXIII  », et qu’il était significatif de canoniser ensemble le pape qui a ouvert le concile et celui qui en a donné une interprétation authentique, d’abord comme archevêque, à Cracovie, et ensuite, comme évêque de Rome pour toute l’Église.

Et puisque le lien le plus fort entre les deux papes canonisés ensemble, c’est le concile — la plus grande grâce du XXe s. pour Marco Roncalli — ne peut-on pas lire le concile comme un don, une manifestation de la Miséricorde pour l’Église et pour le monde ?

Le pape François a aussi parlé de deux papes «  courageux  », deux «  papes courage  » : il en fallait, pour lancer l’Église dans le processus du concile et de l’aggiornamento, il en fallait lors de la crise de missiles de Cuba… Et parler du courage de Karol Wojtyla c’est presque un pléonasme.

Les canoniser ensemble c’est inviter à relire l’histoire, à faire un effort pour y discerner la continuité du dessein de Dieu, comprendre comment il conduit l’Église d’une main sûre et miséricordieuse : la sainteté du pape Jean, né au XIXe s., en 1881, et celle du pape Jean-Paul II mort au XXIe s., en 2005 : un siècle de marche de Dieu avec les peuples. Leur sainteté atteste que Dieu n’abandonne pas les hommes à leurs folies destructrices. Lorsqu’une liberté s’en remet à lui, s’engage dans ce chemin de liberté avec son Dieu, le monde lui-même en est transformé. Le prophète Michée le dit : «  Homme, on t’a fait connaître ce qui est bien, ce que le Seigneur réclame de toi : rien d’autre que respecter le droit, aimer la fidélité, et t’appliquer à marcher avec ton Dieu.  » «  Rien d’autre que   », quel programme !

Cette canonisation se propose comme un condensé de la «  marche du siècle  » passé, pour éclairer la marche du siècle actuel, marche pour la vie, la paix, la justice, la liberté. On n’est pas vraiment arrivé, mais cela devrait aller mieux avec de tels premiers de cordée. Dans Pacem in Terris, Jean XXIII a balisé le chemin. Et, comme le dit George Weigel, Jean-Paul II a non seulement vécu mais aussi compris les terribles drames de l’humanité du XXe s. pour «  indiquer à l’humanité un chemin nouveau  ».

À propos de la marche des chrétiens vers l’unité, le pape François a dit récemment que la marche ensemble c’est déjà être unis. C’est la marche l’important. Un million de personnes en marche vers Rome, avec leur Dieu : voilà l’image la plus forte du sens profond de cette canonisation, la longue marche des peuples avec leur Dieu, Père des miséricordes.

Messages

  • "Cette canonisation se propose comme un condensé de la «  marche du siècle  » passé, pour éclairer la marche du siècle actuel, marche pour la vie, la paix, la justice, la liberté. On n’est pas vraiment arrivé, mais cela devrait aller mieux avec de tels premiers de cordée. "

    Quel aveu en forme d’impuissance devant les forces qui régissent a globalisation dont l’Eglise est la spectatrice prudente voire peureuse, faute d’oser tenir un discours original, c’est-à-dire novateur sur le plan des idées en nette rupture avec la dictature de la pensée unique mondialiste. Quand on pense que Benoît XVI et François ne conçoivent le monde actuel que sous la houlette de la haute autorité morale représentée par la gouvernance définie par la "communauté internationale", on reste éberlué devant tant d’aveuglement volontaire. Après tout, l’Eglise n’a rien à perdre à se démarquer nettement de l’idéologie humanitaro-mondialiste, puisque celle-ci s’ingénie à multiplier les persécutions contre les chrétiens. Alors pourquoi ne pas proposer un modèle de société plus en accord avec l’ordre naturel des choses et l’enseignement de la Bible qui parle explicitement des nations gouvernés par des Rois que l’on se plaît à imaginer soumis à l’autorité divine dont ils sont les représentants sur la Terre ? Après tout la France a longtemps représenté un modèle monarchique bâti autour du concept de la suzeraineté du Christ sur le royaume de France qui était confié au Roi de par l’autorité divine qui constitue le fondement du droit comme de l’organisation de la société, dont les corps intermédiaires s’ordonnent par rapport à cette soumission de chacun à la volonté divine. Encore faut-il rappeler que le Christ est la pierre angulaire de la société (mais où est donc passé l’antique concept du Christ-Roi, relégué au musée des bibelots moyen-âgeux ?)et non les valeurs humanistes représentées par les droits de l’homme, même christianisés, contenus dans la charte de l’ONU. Pourtant tout le monde voit bien qu’elles ont servi de marche-pied à une nouvel ordre moral totalitaire, faisant régner la terreur par une répression technologique et juridique qui ne connaît plus de bornes, précipitant l’humanité dans l’abîme du chaos et de la violence généralisée. Apparemment nos souverains Pontifes ont raté le virage idéologique de ces dernières années marquées par un éloignement croissant de la société civile par rapport à l’Etat confisqué par des élites mafieuses. Le printemps des peuples que Benoît XVI saluait au Moyen Orient ne doit pas être confondu avec l’offensive du Nouvel Ordre Mondial pour conquérir les derniers lambeaux de souveraineté nationales qui auraient encore échappé aux oukases de la communauté internationale pressés d’imposer partout la dictature bancaire foulant aux pieds le "droit des peuples à disposer d’eux-mêmes". Il s’agit de bien autre chose, à savoir un retour à l’identité nationale par la redécouvertes des racines culturelles et religieuses nationales, seuls gages durable d’indépendance et de liberté individuelle et collective face aux prédateurs internationaux. Il est dommage que François comme Benoît ne manquent pas une occasion d’appeler à l’aide la "communauté internationale, par exemple dans le confit ukrainien auquel il souhaite une "issue rapide", alors qu’elle est la cause du problème plutôt que la solution du fait de son origine politique. Tony Blair avait en effet inventé le concept de la "communauté internationale" comme justification de "l’ingérence humanitaire" dans les affaires nationales, dès lors qu’un peuple était agressé par un tyran ne répondant pas favorablement aux injonctions pacifiques de l’ONU. On connaît la suite avec les tapis de bombes recouvrant les pays refusant l’ouverture de leurs frontières à la libre concurrence des produits et services anglo-saxons, à commencer par les banques avides se s’emparer de nouveau actifs servant de support de trading sur les marchés financiers. On souhaite donc plus de courage et de discernement à nos Papes, avant qu’ils ne disparaissent à leur tour dans la tourmente, lorsque le chaos qui s’installe aux portes de l’Europe de l’Este se sera étendu aux pays de l’UE embourbés dans une crise qui n’en finit pas et dont l’Eglise catholique ne brille pas par la proposition de solutions issues de sa doctrine sociale et non de ses conseillers socialisant au goût du jour. Une première mesure courageuse de la part du Pape François serait de dénoncer le système de l’usure bancaire tenant prisonnier les peuples européens de la crise et d’annoncer la sortie du Vatican de la zone euro. Nul doute que son saint prédécesseur Jean Paul II implorerait les grâces divines devant cette dénonciation exemplaire de la tyrannie bancaire qui serait accompagnée par l’adoption d’une monnaie en or par le Vatican qui clôturerait ses comptes bancaires. On peut toujours rêver.

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