Marie-Joëlle Guillaume

« La France, puissance spirituelle »

propos recueillis par Aymeric Pourbaix

vendredi 17 mai 2019

Le cardinal de Richelieu au siège de La Rochelle, Henri-Paul Motte, 1881. Le principal ministre de Louis XIII combattait les protestants
à l’intérieur du pays, mais à l’extérieur, n’hésitait pas à conclure des alliances avec des états protestants.

Richelieu, Fénelon, Bérulle, Bossuet… à travers les portraits de douze grands prélats français de l’Ancien Régime, Marie-Joëlle Guillaume, journaliste et écrivain, redonne vie à une période charnière. Elle part des guerres de religion pour aboutir à la Révolution.

Pourquoi l’alliance de l’Église et de l’État est-elle la clé de compréhension de notre histoire de France ?
Marie-Joëlle Guillaume : Dans cette alliance de prélats et de rois, il y a une sorte de symbiose très révélatrice de l’esprit de notre pays. On parle beaucoup des « racines chrétiennes », mais c’est tout l’arbre qu’il faudrait regarder : il est très riche intellectuellement et spirituellement. Si vous enlevez les 1 300 ans de présence de l’Église, qui a irrigué les institutions, l’éducation, la santé, l’art, avant la Révolution, il n’y a plus de France. Dans les deux siècles que j’étudie, on voit que c’est la sève même du pays qui est chrétienne, et même catholique. Et la politique aussi est vue à cette aune-là. Tous ces prélats exercent une forme de paternité sur la France, qu’aujourd’hui on a du mal à comprendre. Mais nos contemporains doivent accepter l’idée que notre vision du monde apparaîtra sans doute décalée, elle aussi, aux yeux de nos descendants. Pendant des siècles a ainsi subsisté un caractère très humain, incarné, de la politique, grâce à l’influence de l’Église. Il suffit de voir le nombre de prélats qui ont été des prédicateurs de la Cour, et dont l’éloquence sacrée ne ménageait pas les rois. Un Bossuet par exemple, prêchant à Louis XIV au sujet de ses maîtresses, tout en s’adressant fictivement au roi David… Personne n’était dupe. C’était courageux.

D’où lui venait ce courage ?
De leur foi commune. Le roi est dans son rôle, l’évêque également en prêchant la morale. Mais ce qui les transcende et les rassemble, c’est la foi. Louis XIV, sur son lit de mort, a fait appeler le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, bien que ce dernier eût été chassé de la Cour pour avoir expulsé les jésuites contre la volonté du roi. Mais à l’approche de la mort, Noailles envoie au roi une lettre émouvante. Il n’attend rien de Louis XIV, celui-ci est à l’agonie. Mais il est l’archevêque de Paris, et il s’agit de son roi. De son côté, Louis XIV est pris de remords, il a la foi, il va mourir. Il convoque l’archevêque par ces mots : « Mon plus grand plaisir serait de mourir entre [vo]s bras. » C’est très révélateur d’une commune espérance, d’une charité et d’une compréhension du jugement divin partagées. Seuls les impératifs du pouvoir les empêcheront de mettre cette réconciliation finale à exécution. Bernanos a écrit que la France est « une puissance de l’âme et l’esprit ». À travers ces douze grands personnages de notre histoire, on touche du doigt combien la France est une puissance spirituelle.

Vous dites que ces grandes âmes ont été aux prises avec de grands débats du temps. Les conséquences des guerres de Religion en sont un, et de taille…

À ce moment-là s’est posée la question de la légitimité. Les deux légitimités, catholique et royale, se sont opposées à propos d’Henri IV, alors que d’habitude, elles marchaient de concert. Le cardinal de La Rochefoucauld offre un bon exemple de ce dilemme de conscience. Après la conversion au catholicisme d’Henri IV, dont il faudra du temps pour qu’elle soit perçue comme sincère, le prélat refuse de faire allégeance au roi, jusqu’à son absolution par le pape en 1595.

Bérulle et Richelieu résoudront aussi différemment ce conflit entre les deux légitimités. Pour le cardinal de Bérulle, un des inspirateurs de la Réforme catholique en France, l’unité religieuse et politique prime avant tout. Il voudrait, si cela était possible, effacer la Réforme protestante et retrouver l’alliance de toujours entre l’Église et l’État. Il y a une part d’utopie, mais il veut servir d’abord l’Église, et voit le roi comme un délégué divin sur terre, que cette mission oblige. Mais sur le plan politique, il n’a pas eu autant d’efficacité qu’un Richelieu, à qui il s’est opposé à la fin de sa vie…

Retrouvez l’intégralité de l’entretien dans notre magazine.

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