Chronique n° 268 parue dans France Catholique-Ecclesia – N° 1568 – 31 décembre 1976

LYSSENKO EST TOUJOURS VIVANT

À propos d’un livre de Pierre-Paul Grassé

lundi 8 juin 2015

ON FAIT, EN LISANT LE dernier livre du Pr P.-P. Grassé (a), deux navrantes découvertes.

La première est que cet éminent zoologiste, ce puits de science, l’un des derniers savants du monde à pouvoir, après des dizaines d’années de travail assidu, embrasser d’un coup d’œil l’ensemble de la biologie, ce grand savant, dis-je, prend ses adversaires pour des imbéciles [1].

Le livre est rédigé sous forme de dialogue. Il donne donc la parole à l’adversaire, ici marxiste ou freudien. Eh ! bien, celui-ci, quel qu’il soit, ne dit que des sornettes. Or, il est tout à fait irréaliste, l’expérience quotidienne le montre, de prêter aux tenants de Freud et de Marx une telle façon de s’exprimer. Aucun ne dira jamais, comme dans le livre du Pr Grassé, qu’il est troublé par votre argument, qu’il va y réfléchir, ou bien que c’est tout vu, qu’étant donné son image de marque il ne peut plus changer d’idée sans se ridiculiser aux yeux de ses disciples et sectateurs.

Le Pr Grassé ignore-t-il donc qu’avec eux on n’a jamais le dernier mot ? Plus clairement vous montrez les erreurs de Freud ou de Marx, et mieux votre cas personnel se dessine. Si par malheur il vous advient de trouver quelque preuve sans réplique, tirée de l’expérimentation répétable et contrôlable, alors votre compte est bon : vous êtes un dangereux névrosé, et vous avez de la chance de n’être pas en Union soviétique, où l’on sait traiter de la belle façon l’expérimentateur incapable de trouver les résultats assignés (b).

De plus, le freudien, de même que le marxiste préposé au dialogue, sait s’exprimer avec l’obscure élégance qu’il faut. Il ne se laisse jamais acculer à des idées simples et testables. Dans le cas du marxiste, la merveilleuse invention de la dialectique permet, grâce à un système éprouvé, de prendre des prémisses aux conséquences claires (claires pour un esprit « sans éducation politique ») et d’en tirer indifféremment n’importe quoi et son contraire. Vous avez dit oui ? vous avez tort. Vous avez dit non ? vous avez tort. Vous avez dit p’têt ben qu’oui p’têt ben qu’ non ? vous avez tort. Vous n’avez rien dit ? Misérable, vous avez archi tort. Au Goulag !

Je sais bien que les communistes français ne sont plus comme ça, et même qu’ils sont de braves gens. Mais leur système a des lois qu’on ne peut pas changer. Ils seront les premiers à partir au Goulag, où nous les retrouverons un peu plus tard, pour des crimes contraires aux leurs.

Revenons aux freudiens. Le Pr Debray-Ritzen a écrit du freudisme (c) une réfutation pleine de verve. Son cas a été aussitôt expliqué par les freudiens : il faut soigner ce professeur, dont la « résistance » tient à ci et à ça ; dangereuse névrose ! déplorable aberration ! J’ai moi-même signalé ici, l’autre année, que les statistiques tirées des services de consultation d’hôpitaux américains sur les temps de guérison comparés des névrosés non soignés et d’autres névrosés « soignés » par les psychanalystes montrent que les « soignés » guérissent en moyenne deux ans plus tard, ou jamais [2]. Seigneur ! Quelles lettres ! Mon cas est pour ainsi dire désespéré (cependant je me porte bien, merci).

Mais je m’éloigne du livre du Pr Grassé. On a l’impression qu’il tient ses adversaires pour des imbéciles parce qu’il leur prête, mais en clair, ce qu’ils insinuent dans les esprits sans l’exprimer jamais. Et l’on se dit qu’il est trop facile d’écraser quelqu’un à qui l’on fait dire, et plutôt mal, de pareilles bourdes, à qui l’on prête une telle ignorance des faits démontrés par la biologie. Si ces gens-là étaient si bêtes, ils n’auraient pas une telle influence. Feindre qu’ils le sont, ce n’est pas de la bonne littérature.

J’en viens donc à la deuxième découverte navrante qu’à la réflexion le livre de Grassé suscite.

C’est qu’hélas ! en prenant ses adversaires pour des imbéciles, il a raison. En vérité, il ne prend pas ses adversaires pour des imbéciles. C’est le contraire. Il prend certains imbéciles pour adversaires. Car les minables raisonnements qu’il met dans leur bouche, et qu’ils ne tiennent jamais, sont ceux qu’ils devraient tenir, s’ils parlaient français.

Le hasard a voulu qu’en même temps que le sien, je reçoive l’un des derniers livres à la mode chez les freudologues chrétiens, engeance très remarquable dont le pansexualisme bondieusard a des grâces de fin de siècle. Ah ! certes, ce livre-là est paré de toutes les habiletés littéraires que Grassé écarte de sa vieille main impatiente ! La confusion intellectuelle y est enveloppée de soie. Je n’en citerai qu’un exemple, suffisant, car il est indéfiniment répété du début à la fin, et son principe, aux ingrédients variés, de chapitre en chapitre, est toujours le même. Il impressionne le non-scientifique, qui ne voit pas l’erreur, monumentale, élémentaire, irrémédiable.

Ce principe, appelé ici « cas clinique », pour faire médical, est le suivant.

On décrit l’état d’un malade mental, dont d’ailleurs la « maladie » n’est pas toujours évidente : par exemple, une jeune fille veut se faire religieuse, mais au couvent où elle fait son temps d’épreuve elle a parfois des sortes d’attaques de paralysie ; le psychanalyste intervient alors, fait comprendre à la jeune fille qu’en réalité la paralysie n’est que le refoulement déguisé de son désir sexuel menacé par la vie religieuse, et la voilà guérie. Sous-entendu : donc elle a été guérie par la reconnaissance de son désir sexuel refoulé et l’abandon de la vie religieuse.

Le pieux auteur semble considérer de tels récits comme autant de preuves. Je le renvoie à ceux qui ont étudié ce qu’est une preuve scientifique et ce que l’on peut penser du « cas clinique » en matière de preuve scientifique (d). Jamais, dit Popper, nul ne parviendra à aligner des « cas cliniques » aussi nombreux et convaincants que les astrologues, lesquels excipent toujours un incalculable tableau de « succès » à l’appui de leur pseudo-science [3].

Le nombre des succès n’a de sens que si on le compare dûment au nombre des échecs en utilisant les bonnes vieilles lois des nombres, qu’il faut savoir, ou se recycler dans un métier sérieux. À propos de Freud, Popper propose d’appeler « effet Œdipe » l’erreur méthodologique (assortie de tromperie) consistant à ne citer que les cas qui viennent « confirmer » la théorie. Dans le cadre de l’« effet Œdipe », j’ai moi-même découvert une théorie médicale qui compte un nombre de succès cliniques littéralement fabuleux, bien plus impressionnant que tous les cas rapportés par Freud et ses disciples réunis : c’est qu’on guérit toujours un vendredi. Et je le démontre.

Admettons qu’il y ait actuellement dans le monde cent millions de malades sur le point de guérir. Ma calculette me permet d’annoncer pour ma théorie, et pour la seule semaine en cours, 14 285 710 succès cliniques environ, comptés les femmes et les petits enfants. Qui dit mieux, et qu’attend le Conseil de l’ordre pour demander au gouvernement que tous les jours de la semaine soient des vendredis ? [4]

Grassé, lui, fait simplement remarquer qu’on ne sait quasi rien des malades mentales et qu’on peut en guérir à l’occasion de n’importe quoi : coup de bâton sur la tête ou visite d’un charlatan. En biologie, un charlatan comme Lyssenko, que Grassé a bien vu à l’œuvre, et dont il raconte l’histoire atroce et véridique, a pu régner sans partage sur la science d’un aussi grand pays que l’URSS, grâce à l’« effet Œdipe », à un culot inébranlable et à une totale absence de scrupule [5].

Grassé révèle même ce fait incroyable, pourtant évident, hélas ! que le lyssenkisme, balayé d’Union soviétique, se survit en France sous sa forme la plus virulente et désastreuse, dans les systèmes élucubrés par nos pédagogues pour l’éducation, si l’on peut dire, de la jeunesse.

À mon avis, il n’est pas près d’en disparaître, puisqu’il n’est pas diffusé sous ce nom, que ses plus ardents propagateurs n’ont aucune notion de biologie, n’ont jamais entendu parler de Lyssenko, et ont acquis leurs conceptions dévastatrices par le biais confus de l’idéologie. Le lyssenkisme, c’est la croyance qu’il n’y a pas d’hérédité fixe chez les végétaux, qu’on la modifie à volonté par le jardinage. Mais ce qui a été reconnu faux pour le chou et la salade reste dogme sacré pour l’homme : il suffit de jardiner le crétin pour le faire entrer massivement à Normale supérieure. Si vous en doutez, vous êtes un fasciste [6].

J’arrête. Si vous aimez les auteurs qui disent naïvement ce qu’ils pensent et qui pensent depuis longtemps, lisez Grassé. C’est une lecture instructive.

Aimé MICHEL

(a) La Défaite de l’amour ou le Triomphe de Freud (Albin Michel, 1976).

(b) Le cas le plus récent et le plus comique (je veux dire, vu d’ici) est celui de cet Institut soviétique chargé de faire des sondages socio-économiques. Les résultats obtenus contredisant la Seule Vraie Doctrine, l’Institut a été dissous. Personne ne sait où les membres de ce dangereux Institut sont maintenant en train d’apprendre à trouver des résultats convenables.

(c) Pr Debray-Ritzen : la Scolastique freudienne, Fayard, 1972.

(d) Karl R. Popper : Conjectures and Refutations (Édit. Rouledge and Kegan Paul, Londres, édition de 1969, p. 37 et, surtout la note de la page suivante).

Chronique n° 268 parue dans France Catholique-Ecclesia – N° 1568 – 31 décembre 1976


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 8 juin 2015


[2Le livre de Pierre Debray-Ritzen fait partie avec ceux de Hans Eysenck (sur ce dernier, voir la note 1 de la chronique n° 113, Des durs, des mous et des psychologues – Les partis politiques de France et d’Angleterre vus par la psychologie statistique, 16.04.2012) des attaques les plus documentées menées par des spécialistes de la psychologie (Eysenck) et de la psychiatrie (Debray-Ritzen) contre la psychanalyse dont l’influence est alors considérable. Il est surprenant qu’il ait fallu attendre les années 2000 pour que survienne une véritable prise de conscience et un recul du prestige de la psychanalyse dans l’opinion (voir la note 4 de la chronique n° 150, Un cas clinique – Une dernière salve contre la psychanalyse, 24.06.2013).

Le fait que le prestige des idées marxistes ait connu en parallèle le même déclin est peut-être plus qu’une coïncidence. Ces deux piliers de l’ambiance intellectuelle des années 70 ont disparu presque en même temps, ce qui est heureux, car ils laissent ainsi place à des solutions « tirées de l’expérimentation répétable et contrôlable », car la méthode scientifique expérimentale, prudente et patiente, est la seule qui puisse véritablement nous éclairer.

[3C’est la reprise de l’argument de Karl Popper qu’il citait déjà dans Un cas clinique : « Les “observations cliniques” où les psychanalystes croient naïvement trouver des confirmations de leur théorie sont l’exact équivalent des confirmations quotidiennes que les astrologues trouvent dans leurs pratiques. »

[4Aimé Michel poursuit sa démonstration par l’absurde de la valeur « non pas faible, mais bel et bien nulle » du cas clinique qu’il avait commencée trois ans plus tôt dans Un cas clinique citée plus haut. Même si le nombre de cas favorables à la thèse est « grand » on ne peut rien en conclure dès lors qu’on ne décompte pas en parallèle le nombre de cas défavorables. Cent million est un « grand nombre », cent million divisé par sept est encore un « grand nombre » mais grand par rapport à quoi ? Sans point de comparaison la notion tourne à vide. Si l’erreur de raisonnement paraît si évidente dans l’exemple pris par Aimé Michel, c’est que le lecteur voit d’emblée tous les éléments du problème et est donc en mesure d’éviter le piège. Mais en général plusieurs éléments du raisonnement demeurent invisibles ce qui provoque des erreurs. Le sociologue Raymond Boudon a consacré tout un livre à ce sujet (L’art de se persuader des idées douteuses fragiles ou fausses, coll. Points Essais n° 242, Fayard, Paris, 1990 ) où il montre que les plus grands esprits peuvent se trouver piégés. Et Karl Popper lui-même n’est pas complètement épargné !

[5Trofim Lyssenko (1898-1976) a régné sur la biologie soviétique pendant 30 ans, de 1935 à 1965. Cet agronome opposé à la théorie génétique de l’hérédité s’est voulu le fondateur d’une « biologie prolétarienne » qui prétendait pouvoir transformer du blé en seigle, de l’avoine en orge et du pin en sapin (voir la note 4 de la chronique n° 361, Le pain et le scorpion – L’incohérence fondamentale du désespoir des prophètes du chaos et de l’absurde, 16.03.2015). Le biologiste Denis Buican a analysé l’incroyable emprise de ce charlatan paranoïaque dans un chapitre de son livre Darwin et l’épopée de l’évolutionnisme (Perrin, Paris, 2012). C’est un témoignage de première main car ce généticien d’origine roumaine a subi le lyssenkisme à Bucarest dans la période 1957-1962. Les laboratoires où il travaillait ont été démantelés par trois fois ; il fut banni de certains postes pour n’avoir pas courbé l’échine mais il réussit à faire paraître en 1969 le premier livre critique de Lyssenko dans le monde communiste.

On pourra se faire une idée de l’argumentaire de Lyssenko, qui ne fut jamais un homme de science, par un fragment du discours glaçant qu’il tint devant le IIe Congrès des paysans kolkhoziens de choc (équivalent des stakhanovistes de l’industrie), en présence de Staline lui-même : « Pour défendre la vernalisation dans les différentes discussions que nous avons eues avec ces prétendus savants, pour imposer son application, il a fallu ne pas hésiter à verser le sang, à porter des coups. Dites-moi, camarades, sur le front de la vernalisation, ne s’agit-il pas toujours de lutte des classes ? (…) Un ennemi de classe est toujours un ennemi, qu’il soit savant ou non. » À la fin, Staline s’écria en public « Bravo, camarade Lyssenko, bravo ! ». Ce discours extrait du journal Pravda du 15 février 1935 inaugura sa domination de la biologie soviétique.

Lyssenko attaqua le représentant le plus connu de la génétique classique en URSS, Nicolai Vavilov, internationalement connu et toujours cité pour ses travaux sur les centres d’origine des plantes cultivées, déjà en butte aux tracasseries des bureaucrates du ministère de l’Agriculture et du parti communiste. En 1939, Lyssenko mit en cause sa direction de l’Institut pour la culture des plantes et déclara à cette occasion « Le marxisme est la seule science. Le darwinisme n’en est qu’une partie. La véritable théorie de la connaissance du monde a été donnée par Marx, Engels et Lénine. ». En août 1940, Vavilov fut arrêté avec brutalité au cours d’une expédition scientifique, et condamné à mort en juillet 1941 lors d’un procès truqué dont les soi-disant experts étaient des agents du NKVD. Bien que cette sentence ait été commuée en une peine de prison, il mourut dans sa geôle, victime de mauvais traitements, en janvier 1943. Plusieurs autres généticiens subirent le même sort.

L’Académie des Sciences (l’équivalent de notre CNRS) fut épurée, des thèses truquées soutenues, des travaux aberrants récompensés, leurs auteurs promus à des postes de responsabilité où ils continuèrent de sévir longtemps après la chute du lyssenkisme et la mort de Lyssenko. L’influence néfaste de Lyssenko se poursuivit après la mort de Staline (1953) grâce à l’aide de Khrouchtchev et elle ne cessa qu’au déclin de son protecteur (1964). En 1965, il fut révoqué de son poste de directeur de l’Institut de génétique de l’Académie des sciences. La biologie soviétique put alors être réformée mais elle ne se releva jamais complètement de sa ruine.

Denis Buican s’oppose à ceux qui, comme Dominique Lecourt dans son livre Lyssenko (Maspéro, Paris, 1976) préfacé par Louis Althusser, entendent faire de Staline le seul coupable et démontrer l’innocence de Lénine et de Marx. « En réalité, les rhizomes de l’affaire Lyssenko se trouvent dans le scientisme déterministe – pour ne pas dire dans le messianisme – de Marx lui-même, exagéré encore par Engels, puis par Lénine et Staline. » (p. 214). L’une des idées directrices de Lyssenko, le néolamarckisme, s’oppose au probabilisme de Darwin et de la génétique mais s’accorde au déterminisme scientiste de Marx. L’autre idée-force, la victoire inéluctable de la « science prolétarienne » sur la « science bourgeoise », s’accorde à la thèse de Marx selon laquelle les fondements économiques d’une société (infrastructures) déterminent ses formes politiques, idéologiques et culturelles (superstructures) dont la science ; le système économique socialiste engendre donc une science différente du système capitaliste et supérieure à celle-ci. La physique, accusée par Jdanov de suivre l’école indéterministe, aurait d’ailleurs subi le même sort que la biologie si le physicien Piotr Kapitza n’avait convaincu Staline que le démantèlement des laboratoires et de leurs chercheurs l’empêcherait d’obtenir à temps la bombe atomique.

Le lyssenkisme eut en France une résonnance exceptionnelle. Bien que des expériences « d’hybridation végétative » d’inspiration lyssenkiste aient été faites et leurs résultats négatifs reconnus par une commission officielle du PCF, l’impression générale que laissent les exemples donnés par Buican est celle d’un soutien inconditionnel. Le poète communiste Louis Aragon défendit Lyssenko avec zèle dans un article d’octobre 1948 : « rien n’y manque : ni les références à Staline comme critère suprême de vérité, ni les injures adressées aux adversaires de Lyssenko, ni l’apologie des pires inexactitudes scientifiques. » Jean Rostand, Jacques Monod et d’autres biologistes sont dans le camp adverse. Francis Cohen, Ernest Kahane, Roger Garaudy et d’autres montent au créneau dans l’Humanité, tandis que Maurice Thorez dans un discours parle du « triomphe » des principes développés par Lyssenko. François Billoux écrit que l’étude des trente pages écrites par Staline sur les matérialismes dialectique et historique « permet de comprendre par exemple pourquoi, en biologie, la théorie de Mitchourine, appliquée et développée par Lyssenko, devait obligatoirement triompher de la génétique classique bourgeoise ». Waldeck Rochet s’élève contre l’indéterminisme et le hasard des mutations et défend la transmission des caractères acquis au nom de « la conception matérialiste et dialectique de la nature ». En 1955, Roger Garaudy fait de même « [g]uidés par la connaissance des lois les plus générales du mouvement de la nature et la société, c’est-à-dire par le matérialisme dialectique, et notamment par la critique philosophique de l’évolutionnisme vulgaire faite par Staline ».

Un quart de siècle plus tard, les protagonistes éclairent les raisons de leur attitude et leurs explications sont conformes à celles concernant l’affaire Kravtchenko (voir n° 372, Prière pour Arthur Koestler – Prends, ô Père, sa main tendue qui n’a pas su te trouver, 02.03.2015). En 1973, Buican s’entretint avec Aragon qui reconnait « qu’il fut trompé dans l’affaire Lyssenko… Qu’il ne savait pas à l’époque que les Soviétiques pouvaient mentir ainsi, même en science… » mais qu’il ne voulait pas l’écrire pour ne pas « faire le jeu d’une certaine droite… malgré le fait qu’il a beaucoup souffert de l’incompréhension du Parti – par trois fois, il a essayé de se suicider. » Le biologiste communiste (et staliniste revendiqué) Marcel Prenant rencontra Lyssenko à Moscou et remarqua « son ambition et ses escroqueries ». Dans un livre publié en 1980 il témoigne : « À mon retour de Moscou, je n’avais pas caché aux dirigeants du Parti ma défiance croissante à l’égard du lyssenkisme, sentiment que je tenais à étaler publiquement le moins possible pour ne pas gêner la politique adoptée par le Parti. En réponse, je dus subir un harcèlement aggravé. » Tout est dit.

[6Denis Buican confirme cette remarque : « Dans le monde occidental, les cercles marxistes ou marxisants rejoignent les groupes rétrogrades d’une certaine droite guidée par des dogmatismes ou des sectarismes religieux dans le combat contre la génétique. Ils rejettent ainsi dans les ténèbres extérieures à la science l’hérédité du comportement et l’hérédité psychologique, notamment dans l’espèce humaine, avançant ainsi à reculons vers une période d’avant la découverte du darwinisme et antérieure à la redécouverte des lois de Mendel. En France, de telles attaques contre la génétique, la science de l’hérédité, se trouvent favorisées par les séquelles du néolamarckisme hypertardif et du lyssenkisme. » (op. cit., p. 218 ; c’est moi qui souligne).

Il est probable que ces cercles ne soient pas les seuls concernés. Dans le domaine de l’éducation, le lyssenkisme est sans doute une tentation permanente de l’esprit confortée par une générosité apparente et un fréquent manque de pragmatisme. Bien que la controverse sur les rôles respectifs de l’hérédité et de l’environnement dans le développement de l’intelligence semble s’être apaisée, il n’est pas certain que les esprits soient mieux informés aujourd’hui qu’hier.

Pour tenter d’éclairer ce sujet délicat on peut s’appuyer sur un article signé de 52 spécialistes de l’étude de l’intelligence publié dans le Wall Street Journal du 13 décembre 1994 intitulé « L’intelligence selon le courant majoritaire de la science » (« Mainstream Science on Intelligence », voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Mainstream_Science_on_Intelligence). Dans la chronique n° 114, L’homme chiffré – Les sciences humaines aussi permettent de prévoir : l’exemple du QI, mise en ligne le 23.04.2012, j’en ai traduit les six premiers points (sur 25) consacrés à la mesure de l’intelligence. Voici maintenant les points 14 à 18 concernant le sujet qui nous occupe :

« 14. Les individus diffèrent en intelligence à cause de différences dans leurs environnements et leur héritage génétique. Les estimations d’héritabilité se situent dans une fourchette de 0,4 à 0,8 (sur une échelle de 0 à 1), indiquant que la génétique joue un plus grand rôle que l’environnement dans les différences entre individus. (L’héritabilité est la corrélation au carré du génotype avec le phénotype). Si tous les environnements étaient identiques pour tout le monde, l’héritabilité grimperait à 100 % parce que toutes les autres différences de QI serait nécessairement d’origine génétique.

15. Les membres d’une même famille tendent aussi à différer de manière substantielle en intelligence (d’environ 12 points de QI en moyenne) pour des raisons à la fois génétiques et environnementales. Ils diffèrent génétiquement parce des frères et des sœurs biologiques partagent exactement la moitié de leurs gènes avec chaque parent et, en moyenne, seulement la moitié entre eux. Ils diffèrent en QI parce qu’ils vivent dans des environnements différents dans la même famille.

16. Que le QI soit hautement héritable ne signifie pas qu’il ne soit pas affecté par l’environnement. Les individus ne naissent pas avec des niveaux d’intelligence fixés, non modifiables (personne ne le prétend). Cependant, les QI se stabilisent graduellement durant l’enfance et, en général, changent peu par la suite.

17. Bien que l’environnement soit important dans la genèse des différences de QI, nous ne savons pas encore comment le manipuler pour élever les faibles QI de manière permanente. Le point de savoir si les récentes tentatives sont prometteuses est encore un sujet de débat scientifique considérable.

18. Les différences d’origine génétique ne sont pas nécessairement irrémédiables (comme le montre le diabète, la mauvaise vision, la phénylcétonurie) ni celles d’origine environnementale nécessairement remédiables (comme le montrent les blessures, les poisons, les négligences sévères, et quelques maladies). Les deux peuvent être évitées dans une certaine mesure. »

Pour une discussion plus large, je renvoie aux chroniques n° 190, Avortement et biologie – Les effrayantes perspectives ouvertes par les progrès de la biologie (11.07.2011) et n° 127, Le café, le lactate et l’âme – Qu’est-ce qu’un état d’âme, sujet à des manipulations chimiques ? (11.06.2012).

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