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L’HOMME CHIFFRÉ

Les sciences humaines aussi permettent de prévoir : l’exemple du QI

lundi 23 avril 2012


C’est un fait qu’en France on se méfie des « sciences humaines ». Nos compatriotes initiés au sérieux des sciences exactes (physique, chimie, et je dirai maintenant aussi biologie) sont toujours déçus et souvent indignés quand, curieux, ils essaient de pousser une prospection dans le champ de ce qu’on enseigne et publie chez nous sous ce nom de « sciences humaines ». Ils n’y trouvent que de vagues discours, aucune théorie vérifiable, aucun contrôle expérimental, mais, en revanche, beaucoup de prédication et un énorme abus de néologismes plus obscurs les uns que les autres.

À quoi sert au juste l’épistèmè de Michel Foucault, par exemple ? Et la différance (avec un a) de Jacques Derrida ? Et les noèmes et noèses de tels autres ? [1]] L’obscurité et la gratuité sont, si l’on peut dire, compensées par la virulence. Celui-ci enseigne que la raison humaniste va prochainement mourir, ou plutôt crever, et qu’il est équitable et salutaire de l’aider un peu à crever. Cet autre tire de ses obscures vaticinations la condamnation de telle société, l’apologie de telle utopie, la mort de Dieu, que sais-je ?

Comme toutes les idéologies, celles que l’on nous sert en France sous le nom de « sciences humaines » n’ont aucun mal à mobiliser les passions.

Plutôt que de chercher (ce qui est l’objectif de la science), on s’engage, mot qui justifie toutes les aberrations : on sait d’ailleurs qu’une certaine théologie est elle-même pleine de ces « engagements » douteux.

Ce faible d’esprit : Albert Einstein

Et pourtant il existe de véritables sciences humaines, que de véritables savants font progresser en appliquant les méthodes les plus irréprochables, comme leurs collègues physiciens ou biologistes. J’ai eu l’occasion de donner déjà des exemples de recherches authentiques faites en France ou ailleurs (notamment les admirables travaux de M. Oléron sur les processus mentaux des sourds-muets [2]). Voici encore un cas particulièrement frappant et qui sans doute intéressera les parents en cette saison de rentrée scolaire.

Quand nous voyons nos enfants penchés sur un devoir ou plongés dans leurs réflexions ou quand, les écoutant bavarder et raisonner, nous nous interrogeons sur leur avenir, notre première question est généralement de savoir si l’adulte est déjà contenu dans l’enfant, si, en somme, l’essentiel de ce que l’on sera est déjà présent et mesurable dans ce que l’on est à l’école primaire.

Cela a été étudié par une foule de psychologues. Mais avant d’exposer leurs résultats, soulignons qu’il s’agit de résultats statistiques, valables pour la généralité des cas, et qu’il y a des exceptions. Lors d’un congrès de psychiatrie, il y a quelques années, un chercheur donna lecture à ses collègues du dossier d’un enfant de onze ans ayant des difficultés scolaires et leur demanda leur opinion sur l’orientation à suggérer aux parents. La réponse unanime fut que cet enfant peu doué pour les études à cause de sa lenteur et de sa faible motivation, devait être orienté vers quelque métier subalterne. Le psychiatre alors révéla le nom de l’enfant. Il s’appelait Albert Einstein et le dossier psychologique datait de 1890 (a) !

Cependant, les exceptions sont des exceptions, et plus les méthodes s’affinent, plus les exceptions se raréfient. En rassemblant les résultats obtenus dans des milliers de pouponnières et écoles américaines sur des centaines de milliers d’enfants suivis pendant douze ans, L. J. Cronbach [3] a pu montrer qu’à cinq ans tout est pratiquement joué, du moins en ce qui concerne le quotient intellectuel (Q.I.) : le Q.I. mesuré entre quatre et six ans ne varie plus, ou presque plus par la suite. À partir de neuf ans, il ne varie plus du tout. Le tableau ci-dessous résume les observations de Cronbach :

Ce tableau donne les corrélations entre les valeurs du Q.I. mesuré deux fois à des âges différents. Sans tenter ici de définir rigoureusement ce qu’est une corrélation, disons que, par exemple, une corrélation de 1 signifie que les deux valeurs comparées sont égales, qu’une corrélation de 0,80 signifie qu’elles sont presque égales, que plus la corrélation tend vers l, plus il y a égalité, que plus elle tend vers 0, plus il y a inégalité.

Prenons à titre d’exemple la troisième ligne. Nous y lisons que si le premier test de Q.I. a été passé à l’âge de trois ans et le deuxième un an plus tard, c’est-à-dire à quatre ans, il y a une corrélation de 0,64, c’est-à-dire plutôt bonne : on peut donc prévoir assez bien les performances intellectuelles qu’un enfant de trois ans montrera à quatre ans. Mais si l’on continue de suivre la même troisième ligne vers la droite, on constate que la corrélation baisse très vite à mesure que le temps s’écoule et qu’il est de plus en plus hasardeux de prédire ce dont un enfant de trois ans sera capable dans un futur de plus en plus éloigné.

Prêchi-prêcha idéologique

Un rapide coup d’œil sur l’ensemble du tableau (qu’il est très intéressant d’étudier aussi dans le détail), montre que la prévision est d’autant plus sûre que l’enfant testé est plus âgé. On constate en particulier que la validité de la prévision se fixe tout d’un coup à un très haut niveau entre quatre et six ans. Par exemple, la corrélation n’est que de 0,33 (plutôt faible) entre ce qu’est un enfant de trois ans et ce qu’il sera douze ans plus tard, à quinze ans. Mais elle monte soudain à 0,70 (bonne) entre ce qu’il est à six ans et ce qu’il sera douze ans plus tard, à dix-huit ans. À partir de neuf ans, la prévision se fait pratiquement à coup sûr. À onze ans, la corrélation est constante, comme on peut le voir en parcourant la dernière ligne de gauche à droite : à douze ans d’intervalle, elle ne diminue que de trois centièmes et ne descend pas au-dessous de 0,90 (très bonne).

Le lecteur attentif aura sans doute remarqué que le tableau de Cronbach contient quelques résultats paradoxaux : les deux derniers chiffres de la septième ligne donneraient à croire que la corrélation peut s’accroître avec le temps ! A priori, ce n’est pas forcément exclu. En fait, l’explication est plus simple : l’auteur américain a rassemblé des données établies en une foule de lieux par des méthodes différentes. Loin donc que cette anomalie nous surprenne, le fait qu’elle soit à peine perceptible montre la finesse atteinte par la psychologie expérimentale, puisque des méthodes différentes aboutissent à des résultats sensiblement identiques (b). C’est là de la vraie science, mesurable, contrôlable, pure de tout prêchi-prêcha idéologique.

Certes, le quotient intellectuel (qui se mesure) n’est sans doute pas l’intelligence, sur laquelle on peut discuter à l’infini [4]. Mais dans la pratique, par exemple en pédagogie, connaître le Q.I. suffit, C. W. Taylor et R. L. Ellison ont pu prédire la productivité intellectuelle de 600 savants de la NASA après avoir seulement étudié leurs réponses à des questionnaires (c). Il y a là peut-être de quoi effrayer : quoi ! l’on pourrait donc, par des mesures et des calculs, prédire la fécondité de l’esprit ? Mais la science, c’est la prédiction calculée. Il n’y a pas de sciences, humaines ou non, là où la prédiction calculée fait défaut, Et il faut bien se résigner à la prédiction si l’on veut des sciences humaines qui ne soient pas de fausses sciences.

Cependant, rappelons-nous l’histoire du petit Albert Einstein : là où il y a liberté, le déterminisme est toujours en défaut par quelque côté. L’être profond de l’homme échappera toujours à la mesure.

Aimé MICHEL

(a) Ce fait m’a été rapporté par un psychiatre : je n’en ai pas la référence. Se non e vero, e ben trovato, car l’histoire, vraie ou non, exprime un fait démontré. Je serais heureux qu’un lecteur mieux renseigné me donne la source de l’anecdote.

(b) L. J. Cronbach : Essentials of Psychological testing (Harper, New York, 1960) ; W. B. Dockrell : On Intelligence (Methuen, Londres, 1970).

(c) C. W. Taylor et R. L. Ellison : Predictions of Creativity with the biographical inventory (in : Creativity de P. E. Vernon, Penguin Books, 1970). Voir aussi : G. et B. Veraldi : Psychologie de la Création (CEPL, 114, Champs-Élysées, Paris, VIIIe, 1972).

Notes de Jean-Pierre ROSPARS et Bertrand MÉHEUST

(*) Chronique n° 114 – F.C. – N° 1349 – 20 octobre 1972

Notes

[1] L’auteur auquel Aimé Michel fait ici allusion à propos des « noèmes » et des « noèses » est Jacques Lacan. Comme souvent, quand il fait allusion aux maîtres à penser de l’époque, sa plume se fait désinvolte et la référence approximative. [B.M.

[2] Les recherches de M. Oléron sont décrites dans la chronique n° 36, Le sourd-muet, le sage et le savant, parue ici le 08.03.10.

[3] Lee J. Cronbach (1916-2001) est un psychologue américain connu pour ses travaux en psychométrie (la discipline qui traite des méthodes et des théories relatives à la mesure en psychologie), en particulier pour ses travaux sur la fidélité des tests psychologiques. Le coefficient alpha de Cronbach permet de s’assurer de la cohérence interne des questions posées dans un test psychologique, de manière à ce que les réponses obtenues mesurent bien une même « dimension psychologique », par exemple l’attitude politique (savoir si on est de « droite » ou de « gauche »).

[4] Dans l’éditorial du Wall Street Journal du 13 décembre 1994 que nous citions la semaine dernière, à propos d’un exposé du psychologue Hans Eysenck sur l’adhésion aux partis politiques, 52 professeurs d’université, tous Américains ou Britanniques, spécialistes de la recherche sur l’intelligence, dont un tiers des membres du comité éditorial du journal scientifique Intelligence, signèrent un texte destiné au grand public résumant en 25 points les conclusions du « courant dominant de la science » sur ce sujet. On y reconnaît notamment les noms de Hans Eysenck (Londres), Arthur R. Jensen (Berkeley) et J. Philippe Rushton (Ontario), tous psychologues connus du grand public.

Les six premiers points de l’éditorial présentent « la signification et la mesure de l’intelligence » en ces termes (voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Mainst...) :

1. L’intelligence est une capacité mentale très générale qui implique, entre autres, l’aptitude à raisonner, planifier, résoudre des problèmes, penser abstraitement, comprendre des idées complexes, à apprendre rapidement et à par l’expérience. Elle reflète une capacité plus large et plus profonde à comprendre notre environnement.

2. L’intelligence, ainsi définie, peut être mesurée, et les tests d’intelligence la mesurent bien. Ils sont parmi les plus précis (en termes techniques, fiables et valides) de tous les tests et examens psychologiques. Ils ne mesurent pas la créativité, le caractère, la personnalité, et autres différences importantes entre les individus, et ne visent pas à le faire.

3. Bien qu’il y ait différents types de tests d’intelligence, ils mesurent tous la même intelligence. Quelques uns utilisent des mots ou des nombres et requièrent des connaissances culturelles spécifiques (comme le vocabulaire). D’autres ne le font pas et utilisent à la place des formes ou des dessins et ne requièrent que la connaissance de concepts simples et universels (nombreux/peu, ouvert/fermé, haut/bas).

4. La répartition des personnes le long du continuum du QI, de faible à élevé, peut être représentée correctement par la courbe normale. La plupart des gens se groupent autour de la moyenne (QI 100). Peu sont très brillants ou très obtus. Environ 3% des Américains dépassent un QI de 130 et à peu près le même pourcentage sont en-dessous de 70 (un QI de 70-75 est souvent considéré comme seuil du retard mental).

5. Les tests d’intelligence ne sont pas biaisés culturellement et leurs résultats sont indépendants de la race et de la classe sociale.

6. Les mécanismes du cerveau qui sous-tendent l’intelligence sont encore peu compris. La recherche actuelle examine, par exemple, la vitesse de la transmission nerveuse, la capture de glucose (énergie) et l’activité électrique du cerveau.

Les autres points décrivent les différences constatées entre groupes ethno-raciaux. L’importance pratique de l’intelligence (en particulier en environnement complexe) est soulignée, même si elle n’est pas le seul facteur en jeu dans la performance des individus. La génétique est tenue pour plus importante que l’environnement dans les différences de QI entre individus. Les individus ne naissent pas avec une intelligence fixée, non modifiable, mais le QI se stabilise au cours de l’enfance et change peu par la suite (en accord avec les résultats de Cronbach présentés par Aimé Michel) . En outre, on ne sait pas encore comment modifier l’environnement pour l’augmenter de manière définitive. Les cinq avant-derniers points notent l’absence de preuves d’une diminution des différences entre groupes ethno-raciaux et estiment qu’il n’y a pas de raisons de penser que les différences entre ces groupes et entre individus soient dues aux mêmes causes. Le dernier point souligne que les conclusions de ces recherches « ne dictent ni n’interdisent aucune politique sociale particulière, parce qu’elles ne peuvent en aucun cas fixer nos objectifs. Cependant, elles peuvent, nous aider à estimer le succès probable et les effets secondaires de la poursuite de ces objectifs par des voies différentes. »

Comme le note Aimé Michel il y a bien là matière à discussions infinies et souvent fort passionnées. Nous aurons donc probablement l’occasion d’y revenir.

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