Chronique n° 316 parue dans F.C. – N° 1664 – 3 novembre 1978

LES VOIES DE LA PROVIDENCE

L’histoire est faite par les hommes, mais jamais comme ils le prévoient

lundi 17 octobre 2016

Charles Péguy disait que quiconque écrit a le droit (peut-être même, disait-il, le devoir) d’embêter le quart de ses lecteurs, à condition que ce ne soit pas toujours les mêmes.

Je n’ai garde d’oublier ici ce charitable précepte [1]. Comment n’« embêterait »-on pas beaucoup de lecteurs en leur parlant, la mine toujours réjouie et se frottant les mains, des dernières trouvailles de la science ? Car (ne peut que se dire tout esprit sage), où cela nous mène-t-il ? À quoi bon ces prouesses, ces projets fantastiques, ces changements échevelés ?

Il y a toujours du vrai dans un sentiment profondément ressenti. À ceux qui ne veulent goûter le brouet du monde moderne que munis d’une très longue cuillère (comme quand on soupe avec le diable) je recommande la revue Sursaut (a). D’une haute tenue, elle se propose de manier en toute occasion la longue cuillère ; c’est le cas dans son dernier numéro par exemple, à l’égard des questions suivantes : l’abolition de la peine de mort, l’« absolu de la liberté », les méfaits du « progrès » en France, le mythe du « bonheur par le sexe ». Je pense que les auteurs de ces articles ont su exprimer avec talent et clarté les excellentes raisons que l’on peut avoir de regarder tout cela avec méfiance ou réprobation. Je partage même largement leurs points de vue [2].

De Pisistrate à Pol Pot

Cependant, qu’ils me pardonnent, je persiste à me frotter les mains avec satisfaction, remerciant Dieu de m’aimer assez pour ne m’avoir pas trouvé indigne de vivre dans cet âge de tempêtes.

Oh oui, des sottises et des crimes, il y en a, dans ce monde de 1978 ! Mais deux ou trois fois par an, je relis Hérodote de la première à la dernière ligne. Hérodote, le père de l’Histoire, passionnant comme un roman, que les petits esprits forts des siècles précédents tenaient pour un conteur de sornettes parce que l’homme est naturellement petit et allergique à tout ce qui n’est pas petit [3], Hérodote que, cependant, l’archéologie ne cesse guère de confirmer – et je frémis de voir l’abîme barbare d’où, tant bien que mal, au prix de beaucoup de temps, d’erreurs et de souffrances, nous sortons. [4]

Le Cambodge, par exemple, c’est affreux. Affreux en ce siècle. Mais dans Hérodote, lisez les guerres de la Perse contre les Scythes, contre les Sauromates, la conquête de l’Égypte, la fin de Pisistrate, sans parler des guerres Médiques. Le Cambodge et quelques autres épisodes de notre temps sont notre honte effrayante et sanglante. Mais enfin, nous avons honte et nous sommes indignés. Pour administrer son charnier, Pol Pot, le boucher de Pnom Penh, est obligé de fermer ses frontières et de se cacher aux yeux du monde [5].

Il y a vingt-cinq siècles, il aurait, se conduisant comme il fait, acquis une considération générale. Pensez ! Cet homme modéré ne tue presque que ceux qu’il considère comme ses ennemis ! Il ne les écorche pas toujours vivants ! Il ne leur crève pas toujours les yeux avant de les abandonner dans un désert ! Sa femme, pour obtenir des dieux de garder sa beauté, ne fait pas enterrer vivants chaque année, la tête en bas, un nombreux choix de beaux jeunes gens de son entourage ! [6]

Supporterions-nous tout cela ? Bien sûr que non. Les Grands les plus cyniques eux-mêmes se feraient une gloire d’y mettre le holà ! On assassine au Liban, et c’est un crime abominable. Mais personne ne s’en vante, chacun rejette la faute sur l’autre. La Syrie n’érige pas des stèles proclamant avec satisfaction que « Moi, le glorieux chef de l’armée syrienne, j’ai ici crevé les yeux à cent mille chrétiens, je les ai écorchés et empalés, j’ai coupé en deux leurs enfants au fil de l’épée et j’ai vendu leurs femmes et leur bétail petit et gros » [7]. Jamais les Syriens ni personne ne feront plus jamais ainsi. Ces horreurs ont disparu de l’histoire.

Ceux qui, en cet automne 1978, se battent et s’entretuent encore dans le monde ne sont plus des assassins triomphants. Ce sont des criminels honteux empêtrés dans des situations dont tous voudraient bien sortir, s’ils savaient comment. Il y a toujours beaucoup de criminels. Mais il y en a moins et ils n’osent plus triompher.

*

Revenons à la science. Il semble que les projets de l’Américain O’Neill, dont j’ai parlé récemment, aient agacé beaucoup de lecteurs. N’est-il pas fou, ce savant qui veut construire dans l’espace des planétoïdes portant des hommes, des femmes, des enfants par millions, avec leurs écoles, leurs hôpitaux, leurs églises, leurs cimetières, enfin toute leur humanité, pour ensuite s’éloigner dans l’infini de l’espace et commencer la Grande Diaspora loin de la terre originelle ? À quoi pensez-vous, Aimé Michel, de nous conter pareilles fariboles ? [8]

Je pense à informer de ce qui se passe les lecteurs de ce journal. Je ne suis pour rien dans les plans d’O’Neill, qui se développent actuellement en boule de neige à Princeton, au MIT et au centre Ames de la Nasa : lisez le livre d’O’Neill lui-même, qui vient de paraître en traduction française (b). Que faire pour arrêter le développement supposé aberrant de ces projets ? N’en pas parler ? Choisir de les ignorer ? [9]

Lisez surtout l’extraordinaire Annexe 1 du livre, où O’Neill raconte la naissance, la stagnation, puis le départ en avalanche des recherches sur son plan d’émigration spatiale : on assiste, avec, je l’avoue, une sorte d’angoisse, aux humbles commencements, dans l’esprit d’un homme seul et lui-même angoissé, de ce qui sera dans quelques décennies peut-être la plus grande aventure de l’homme, son départ sans retour vers les immensités galactiques, autour des milliards de soleils. Peut-on conjurer ce formidable événement ? Le peut-on surtout en choisissant de l’ignorer ?

« On ne passe pas sa vie dans un berceau »

On peut certes choisir de l’ignorer, après nous le déluge, nos enfants se débrouilleront. Mais à mon avis, seul le suicide de l’humanité pourrait arrêter, ou plutôt retarder la Grande Diaspora, car il se trouve que tout se conjure en sa faveur : la perspective ou l’espoir de résoudre à jamais les problèmes de l’expansion démographique et de la pauvreté, de l’épuisement des matières premières, de l’énergie, bien d’autres ; et l’enthousiasme de l’esprit pionnier, ce grain de folie qui a toujours lancé les hommes dans les plus grandes aventures [10].

Extrait de la lettre circulaire du directeur d’un des plus grands laboratoires américains de recherche sur la propulsion, en date du 2 octobre dernier : « Ne pensez–vous pas qu’il est temps de réfléchir sérieusement aux systèmes de propulsion permettant le voyage galactique ? (...). Il est urgent d’exposer ces concepts nouveaux de propulsion en les présentant à la l5e Conférence sur la Propulsion qui se tiendra à Las Vegas les 18, 19 et 20 juin 1979, sous le patronage de l’Institut Américain de l’Aéronautique et de l’Espace (AIAA), de la Société des Ingénieurs de la Propulsion (SAE), de la Société des ingénieurs mécaniciens (ASME) (...). Le titre de la Conférence sera « Idées de Propulsion pour les Navires Galactiques ».

Ces ingénieurs ne parlent pas d’O’Neill. Il s’agit encore d’une autre chose, surgie d’un autre point de la recherche. Mais l’idée est la même. C’est celle qu’exprimait il y a longtemps déjà un autre ingénieur (et écrivain), russe celui-là, Ivan Efremov : « La Terre est le berceau de l’humanité, mais on ne passe pas sa vie dans un berceau. »

Quant à moi, voici ma position simpliste : l’histoire est faite par les hommes, certes, mais jamais (jamais) comme ils la prévoient : « l’avenir est à Dieu » ; bref, je crois à la Providence, et (allez savoir pourquoi) les œuvres de la Providence me plaisent énormément. Plus je les vois, plus elles me plaisent (c).

Aimé MICHEL

(a) Sursaut, « Appel aux minorités créatrices », dirigé et patronné par une impressionnante équipe sous la présidence du Pr André Piettre, de l’Institut : 6, rue Jean-Goujon, 75008 Paris.

(b) Gerard O’Neill : Les Villes de l’Espace (Laffont, éditeur, 1978).

(c) Le Président Carter vient de décider le report des projets O’Neill (12 octobre). Mais ces projets commencent à partir de la Navette spatiale ; le Président a gardé la Navette spatiale, qui d’ailleurs sera bientôt opérationnelle. Sur le fond, une seule certitude est démontrée par l’histoire : rien ne se passera comme MM. O’Neill, Carter, vous et moi l’imaginons [11].

Chronique n° 316 parue dans F.C. – N° 1664 – 3 novembre 1978


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 17 octobre 2016


[1J’essaye de faire de même en évitant de présenter trop de chroniques sur le même sujet à la suite.

[2Je ne doute pas qu’Aimé Michel ne croie ni à l’« absolu de la liberté », ni au « bonheur par le sexe » (voir par exemple sa critique de Racine dans la chronique n° 280, L’âme perdue – Racine est-il le Freud du XVIIe siècle ? 25.11.2013). Je ne suis pas totalement surpris qu’il ne soit pas un inconditionnel de l’abolition de la peine de mort (voir la chronique n° 402, Le gouverneur et le bagnard, 29.08.2016). N’ayant pas lu cette revue je ne peux juger des « excellentes raisons » qui y sont avancées pour se méfier de cette abolition. Peut-être ont-elles à voir avec les criminels impardonnables, d’une inhumanité telle que la société se sente incapable de les rééduquer pour les réinsérer un jour en son sein, d’autant que la prison demeure un lieu d’exclusion et non de préparation à la réintégration ? On sait qu’Albert Camus et Arthur Koestler refusaient à la société le droit de décréter la mort d’une personne humaine, ce qu’ils ont expliqué dans leur livre Réflexions sur la peine capitale, paru en 1957, qui a beaucoup contribué à faire évoluer l’opinion. Mais, je ne tirerai pas argument de la proximité d’Aimé Michel avec ces deux hommes (voir les chroniques n° 372, Prière pour Arthur Koestler – Prends, ô Père, sa main tendue qui n’a pas su te trouver, 02.03.2015 et n° 242, La cathédrale engloutie – La culture français ligotée par les cancres et mise au tombeau, 07.10.2013) pour en déduire qu’il partageait avec eux tous les arguments exposés dans ce livre.

Quoi qu’il en soit, la peine de mort n’a été abolie en France qu’en octobre 1981, trois ans après la présente chronique (voir http://www.france-catholique.fr/LE-GOUVERNEUR-ET-LE-BAGNARD.htmlhttp://www.france-catholique.fr/LE-..., citée ci-dessus), bien que depuis le début du XXe siècle elle était de moins en moins prononcée et appliquée : il n’y avait que cinq à dix condamnations par an que le Président de la république commuait en usant de son droit de grâce. La France fut donc l’un des derniers pays d’Europe occidentale, sinon le dernier, à l’abolir, après le Portugal, 1867, la Hollande, 1870, la Norvège, 1905, la Suède, 1921, le Danemark, 1930, la Suisse, 1942, l’Italie, 1944, la Finlande et l’Allemagne de l’Ouest, 1949, l’Autriche, 1950, la Grande-Bretagne, 1965 et l’Espagne, 1978.

[3« L’homme est naturellement petit et allergique à tout ce qui n’est pas petit » : je souligne cet aphorisme d’Aimé Michel car il est le fruit d’une vie de lectures et de méditation sur l’attitude de l’homme face à l’univers, non seulement de l’homme moyen, mais aussi souvent de grands auteurs d’œuvres littéraires, philosophiques et scientifiques. L’attirance pour le mesquin et le rejet du sublime forment le fond de l’attitude commune, celle des gens « à qui on ne la fait pas » et qui, en conséquence, « s’enferment sans un monde fictif, mais moche. Ils doivent servir à quelque chose puisqu’ils forment le fond de l’espèce, sa majorité, sauf peut-être lors de certaines incandescences héroïques. Ce genre de sottise sert peut-être de garde-fou. Peut-être l’Homme de Boskop est-il mort comme les Grecs de n’avoir pas compté assez de sots. » (lettre du 28.08.1981 dans L’Apocalypse molle, Aldane, Cointrin, 2008, p. 221). On trouvera des illustrations de cette commune « sottise » par exemple dans la chronique n° 337, Et si l’intelligence acceptait ses limites ? Il y a tant de choses que je ne sais pas... – Science et religion sont-elles en guerre à mort permanente ? (21.04.2014, voir en particulier la note 4), mais elle se trouve en filigrane de presque toute les vues présentées dans les présentes chroniques sur le sens de l’aventure humaine dans un univers régi par une Pensée.

[4L’Enquête d’Hérodote est effectivement un livre admirable que l’on peut relire sans se lasser assuré qu’on est d’y trouver toujours des choses nouvelles qui avaient échappé aux lectures précédentes. L’auteur promène son regard curieux et souvent amusé de touriste, de journaliste, d’ethnologue, de géographe ou d’historien, si étonnamment proche de nous par l’esprit malgré les 25 siècles qui nous séparent de lui, sur des mondes disparus dont l’exotisme a souvent le charme d’un roman de science-fiction. Aimé Michel, dont c’était le livre de chevet (voir la chronique n° 358, La science n’efface pas le mystère – L’animal et l’homme dans un monde qui est pensée divine, 09.03.2015), manque rarement une occasion d’y faire allusion et il m’en avait vivement recommandé la lecture. C’est donc avec grand plaisir que je lui emboite le pas. À titre d’illustration et d’incitation à la lecture, je renvoie aux autres passages où il est question d’Hérodote et des anecdotes significatives qu’il conte :

Sur Hérodote lui-même : chronique n° 246, Les ruines d’Athènes – L’effondrement de la civilisation antique et l’irrationnel dans la Nature, 07.09.2015.

Sur les Massagètes : chronique n° 239, Relectures groucho-marxistes – L’austère métier des historiens de la Bible, 24.12.2012.

Sur Xerxès : chronique n° 257, Le Dieu des Savants – Les horreurs de la nature et la loi morale dans un univers animé par une pensée, 25.02.2013.

Sur Léonidas aux Thermopyles : chronique n° 261, Propos d’almanach, ou quel temps fera-t-il demain ? – Les vrais grands événements de l’Histoire ne sont pas politiques (04.03.2013) et n° 358, La science n’efface pas le mystère – L’animal et l’homme dans un monde qui est pensée divine, 09.0.3.2015.

Sur l’anomie : chronique n° 403, Les derniers mots du dernier livre – Comment prévenir la délinquance et où fonder la morale, 12.09.2016.

[5Le Cambodian Genocide Programme, dirigé à l’université de Yale par l’historien Ben Kiernan, a établi, preuves à l’appui, que le régime de terreur instauré par Pol Pot de 1975 à 1979, a provoqué la mort d’au moins 1,7 millions de personnes, soit 20% de la population du Cambodge (7,9 millions d’habitants en 1975). Pol Pot, de son vrai nom Saloth Sar (1925-1998), est né dans une famille paysanne aisée liée aux autorités royales. C’est à Paris, où il a séjourné de 1949 à 1953, en principe pour suivre des études de radioélectricité, qu’il s’est formé au marxisme dans les cercles du parti communiste français. Ce sont les Chinois qui le surnommèrent Pol Pot (Political Potential) en 1962.

[6L’histoire est dans Hérodote, L’Enquête, livre VII, 114 : « La femme de Xerxès Amestris, à ce que l’on me raconte, quand elle vieillit, offrit au dieu qu’on dit habiter sous la terre, pour obtenir ses bonnes grâces, deux fois sept jeunes Perses de familles nobles qu’elle fit ainsi enterrer. » Dans un autre passage (IX, 108-113) Xerxès s’éprend de la fille de son frère Masistès. Amestris « au lieu d’en vouloir à la jeune femme (…) imagina que la responsable de toute l’affaire était sa mère, la femme de Masistès. » Elle extorque au roi la permission d’agir à sa guise et livre la femme à ses gardes : « Elle lui fait trancher les seins qui furent jetés aux chiens, couper le nez, les oreilles, les lèvres et la langue, et la renvoie chez elle ainsi mutilée » Masistès tente de s’enfuir. « Mais Xerxès, informé de son dessein, avait lancé une armée à sa poursuite et le fit massacrer en chemin avec ses enfants et la troupe de ses partisans. »

Le raffinement « la tête en bas » est attribué à Cambyse, fils de Cyrus et son successeur : « Un autre jour il s’en prit sans motif valable à douze Perses du plus haut rang, qu’il fit enterrer vivants, la tête en bas » (III, 35).

On comprend pourquoi on a pu dire que l’enquête d’Hérodote était « le dossier des crimes, de la folie et des malheurs des hommes » (La Pléiade, p. 21).

[7Voir à ce propos la chronique n° 365, Étrange aujourd’hui qui aspire à l’innocence – Crépuscule de cauchemar ou aube d’un changement intérieur ?, 03.08.2015. Aimé Michel y écrivait : « lisez Hérodote quand le temps présent vous paraît dur à porter (…). Je ne prétends pas que la descendance de Caïn se soit, dans le fond de l’âme, améliorée. (…) Mais je dis que l’Histoire, qui n’est pas faite par les hommes, leur devient plus compatissante à mesure que passent les siècles et que s’accomplit le Grand Dessein qui nous dépasse. »

[8Le projet d’O’Neill a fait l’objet des chroniques n° 296, L’espace silencieux – Les questions que pose l’absence de visiteurs extraterrestres (14.03.2016), n° 313, La Grande Diaspora : « Ne craignez point » – Dans le vide inhospitalier de l’espace, nous saurons qu’il ne faut pas avoir peur (18.07.2016) et n° 315, L’homme dans les étoiles ? – Il semble que la destinée de l’homme soit dans l’espace (10.10.2016). Leur auteur signale dans cette dernière chronique que les deux précédentes lui ont valu des critiques : « Quelques lecteurs mécontents (c’est leur droit) m’ont écrit pour exprimer leur réprobation à la suite de mon article sur les projets spatiaux qui succèderont à ceux de la NASA (laquelle tire ses derniers feux avec la « Navette »). Ces lecteurs me reprochent de faire l’apologie des projets délirants, inhumains et peut-être diaboliques d’O’Neill et de ses collaborateurs. » Il y revient donc à nouveau pour exprimer sa confiance en un avenir dont les réalisations et les épreuves dépasseront toute imagination.

[9Une autre façon « d’arrêter le développement supposé aberrant de ces projets » serait de leur trouver une faille technique. Or, il est possible qu’Aimé Michel en ait trouvé une !

Cette faille concerne l’équilibre de l’atmosphère interne de ces vastes cylindres de 50 kilomètres de long et de six kilomètres de diamètre tournant sur leur axe en 22 minutes pour créer une pesanteur artificielle à leur surface interne. Il en avait parlé dans un autre périodique dans lequel il publiait à l’époque, Arts et Métiers Magazine, lu par des ingénieurs et donc bien adapté à ce genre de considérations techniques.

« Sauf erreur, en effet, y écrit-il, un tel volume d’air a une pression suffisante pour permettre tous les cycles biologiques correspond à peu près à une masse atmosphérique d’environ 1,5 · 109 t, un milliard et demi de tonnes. Et l’on ne voit guère pourquoi cette masse fluide tournerait sur elle-même d’un bloc, comme un solide, sous prétexte que son enveloppe métallique tourne. À chaque instant (me semble-t-il) toute molécule libre contenue dans le cylindre tend à poursuivre sa trajectoire selon les lois de la mécanique, c’est-à-dire tout droit, c’est-à-dire en suivant la tangente, et non pas le cercle centré sur l’axe. Si je me permets de poser ici ce qui me semble un problème, c’est qu’étant acousticien, non mécanicien j’ai interrogé quelques amis plus calés que moi, notamment au C.N.E.S., qui admettent qu’il y a lieu de s’interroger. Sans doute la courbe libre de chaque molécule est-elle très brève, sans doute aussi chaque couche de molécules tend à entraîner la couche supérieure (en allant vers l’axe), mais le résultat semble être la formation de tourbillons plutôt que la stabilisation synchrone de toutes les couches. » (« Les villes d’espace : rêve ou solution ultime », Arts et Métiers Magazine, décembre 1978, p. 23).

Il avait fait part de son objection à d’autres scientifiques et ingénieurs mais, pour autant que je sache, il n’a pu avoir confirmation du bien-fondé de son analyse par un homme de l’art.

[10Quoi qu’il en soit des objections techniques ou autres, il n’en reste pas moins, que les idées d’O’Neill avaient de quoi soulever l’enthousiasme car les raisonnements qu’il tenait étaient séduisants et n’ont rien perdu de leur force. Qu’on en juge.

Pour O’Neill une puissante motivation à s’installer dans le système solaire vient des richesses minérales et énergétiques qui s’y trouvent et des facilités qu’offrent le vide et l’impesanteur pour les exploiter. Le grand frein à leur exploitation c’est la pesanteur terrestre dont il faut s’extraire à grands frais pour accéder à l’espace. Il compare de ce point de vue la surface terrestre au fond d’un puits profond, un puits de potentiel. Mais une fois qu’on est sorti de ce puits, à condition de n’être pas trop pressé, on peut se rendre à peu de frais où on veut dans le système solaire, en particulier dans la ceinture d’astéroïdes qui gravite entre les orbites de Mars et de Jupiter. O’Neill pense que l’exploitation de ces astéroïdes (dont certains seraient des blocs d’or pur) équilibrerait et au-delà les frais correspondants, à condition de n’avoir jamais à remonter de puits de potentiel, autrement dit de ne pas avoir à revenir sur Terre. Il suffirait donc de rester dans l’espace, pour que des colonies spatiales autonomes s’y développent. D’où son idée de créer des villes spatiales alimentées en énergie par le Soleil et en matières par la ceinture d’astéroïdes.

Le reste est affaire de technologies adaptées et d’utilisation astucieuse des ressources. Il présente donc dans son livre Les villes de l’espace (traduit par C. Léourier, Laffont, Paris, 1978) le plan de ces villes et explique comment on pourrait construire les premières à partir de matériaux lunaires (de composition parfaitement connue depuis les missions Apollo). Comme le puits de potentiel de la Lune est bien moins profond que celui de la Terre, un dispositif de catapultage électrique suffirait à expédier ces matériaux dans l’espace en leur imprimant une vitesse de 2,4 km/s (à comparer à la vitesse de libération de la Terre : 11,2 km/s).

[11Effectivement… D’autant que la Navette s’est révélée un mauvais choix parce qu’elle combine deux fonctions qui auraient gagné à être séparées : le transport du matériel (dans la soute de la navette) et celui du personnel (dans son cockpit). Aujourd’hui ce sont des véhicules séparés qui apportent les hommes et le ravitaillement à la Station spatiale internationale (ISS ou SSI comme l’appellent les Québécois à juste raison).

En mai 2014, j’ai eu la chance d’assister au CNES, à Toulouse, à la répétition du dernier vol d’un de ces cargos de l’espace baptisé ATV, ce qui signifie Véhicule automatique de transfert. Je connaissais l’existence de ce cargo automatique lancé de Kourou par une Ariane V à destination de la SSI, mais, vu sa fonction ancillaire, je ne pensais pas qu’il méritait une attention particulière. J’avais tort. Ce jour-là, dans une vaste salle sans fenêtre, j’ai vu des dizaines de techniciens attentifs devant leurs écrans d’ordinateur, ce à quoi les images venues de Houston ou d’ailleurs nous ont habitués. Ils surveillaient le bon fonctionnement des systèmes embarqués, échangeaient avec la station et, sur Terre, avec leurs homologues aux États-Unis et en Russie. Un grand écran sur le mur récapitulait entre autres les différentes phases du vol sur différentes orbites, la dernière devant être la même que celle de la SSI, suivi du rapprochement progressif du cargo avant qu’il n’atteigne la station avec une vitesse relative nulle au terme d’un jeu rigoureusement chronométré. Alors, aidé par les explications de mon guide, j’ai compris mon erreur.

C’est que l’opération de rendez-vous n’est pas si facile. Que celle-ci ne se déroule pas exactement comme prévu et qu’une collision se produise, ses conséquences peuvent être dramatiques pour la station et son équipage. D’ailleurs, comme c’était la première fois que les ingénieurs européens s’attelaient à ce problème du rendez-vous spatial, les Américains, méfiants, avaient exigé l’ajout de coûteux systèmes supplémentaires pour garantir la sécurité de l’approche. Finalement, ces précautions se sont révélées inutiles : le cargo a parfaitement réussi son rendez-vous du premier coup et les équipes européennes se sont attiré le respect d’Américains un peu surpris (mais tout sera à prouver à nouveau la prochaine fois !)

Bref, on aura compris l’enjeu : vérifier qu’on a les compétences nécessaires, acquérir un savoir-faire, s’entraîner à travailler avec ses homologues d’autres pays, rester dans la course… Ce sont-là quelques raisons d’aller dans l’espace parmi bien d’autres comme Aimé Michel l’a plusieurs fois rappelé (voir par ex. les chroniques n° 208, Viking et l’autre façon américaine d’être plombier – L’univers aime s’amuser et il aime bien ceux qui s’amusent avec lui, 28.01.2013, et n° 225, Supplément au premier chapitre de la Genèse – À quoi peut bien servir Vénus ? 08.09.2014).

Quelques jours plus tard, les télévisions ont montré les images prises par une caméra de la SSI montrant un minuscule point lumineux là-bas se détachant sur le ciel noir, puis grossissant petit à petit, devenant une forme nette, s’approchant bien dans l’axe dans une apparente lenteur avant de s’arrimer, enfin les spationautes ouvrant le sas et prenant livraison avec le sourire. Les trains qui arrivent à l’heure ne font guère parler d’eux et c’était le dernier train. Mission accomplie.

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