Chronique n° 83 parue initialement dans France Catholique – N° 1319 – 24 mars 1972

LES MYSTIQUES AU LABORATOIRE (*)

lundi 11 janvier 2010

Le respect particulier que je porte à la connaissance expérimentale ne fait pas, je dois le dire, l’unanimité. Quelques lecteurs m’écrivent qu’il ne faut pas sous-estimer la connaissance philosophique, celle qui s’acquiert par le seul exercice de la raison.

N’y aurait-il pas un malentendu ? La connaissance philosophique peut aller très loin. Certaines de ses réussites sont stupéfiantes. En 1755, âgé de trente ans à peine, et alors que Herschell n’avait pas encore établi la véritable nature de la Voie lactée, Kant tirait de la seule puissance de son raisonnement un exact tableau de l’univers cosmique [1]. tel que l’astronomie de la fin du XXe siècle le découvre. Et l’on ne peut même pas dire qu’il vit la vérité par hasard : quand on suit son exposé, on constate que tous ses raisonnements étaient justes, appuyés sur des arguments qui sont ceux-là mêmes que la science expérimentale a péniblement retrouvés au prix de deux siècles d’efforts. En quelques pages, il démontre souverainement que le Soleil est une étoile, que la Voie lactée est un fourmillement de soleils, et que ces pâles petites taches oblongues que les télescopes de l’époque commençaient à discerner sur le fond du ciel sont d’autres voies lactées formidablement perdues dans le lointain. Il a fallu, pour en avoir la preuve, attendre la loi de Hubble, c’est-à-dire deux siècles !

Kant a eu tort jusqu’en 1920

Certes, il y a quelque chose de terrifiant dans cette clairvoyance. Quelle responsabilité pèse sur nos épaules, à nous autres hommes qui disposons d’un instrument tel que notre pensée ! Cependant, réfléchissons. En face de Kant, d’autres philosophes, par d’autres raisonnements tout aussi vraisemblables au XVIIIe siècle que ceux de Kant, démontrèrent qu’il se trompait. Et comment départager les adversaires ? Les raisonnements de Kant étaient justes. Mais, pendant tout le XIXe siècle, et jusque vers 1920, tout le monde crut et écrivit le contraire de ce qu’il avait « démontré » : que nos lecteurs qui l’ont encore dans leur bibliothèque consultent l’œuvre du bon abbé Moreux, ou celle de Camille Flammarion. Mais laissons là Hubble et Kant pour un débat plus proche de nous.

Comme on le sait, les théoriciens « rationalistes » tiennent les extatiques pour des malades mentaux : « Les phénomènes extatiques, écrit le docteur Held, sont l’expression d’une personnalité immaturée, hystérique, labile, dont le Moi se laisse submerger par des “vaguesˮ instinctivo-affectives venues de l’inconscient élémentaire et correspondant à la résurgence d’expériences vécues très archaïques remontant à la toute première enfance [2]. »

Peu importe ce que signifie au juste ce beau pathos. Seul m’intéresse le fait qu’il exprime l’opinion d’une foule d’esprits respectables éduqués de longue date (et pas seulement par Freud) à se payer de mots : voilà pourquoi votre fille est muette, ou éventuellement extatique. Et ne vous avisez pas, si votre temps est précieux, d’aller écrire ou discourir contre la théorie du docteur Held : je l’ai vu à la télévision, il est intarissable. A supposer qu’il ne vous ait pas, si l’on me passe cette vulgarité, à l’usure, tout ce que vous pourrez espérer l’un et l’autre d’une discussion de trois ou quatre ans assortie de force livres et articles, c’est d’être à la fin chaudement félicités par vos partisans respectifs. Lesquels savaient d’avance que vous aviez raison, et se seraient donc passés de vous sans douleur.

Renonçons donc à discuter. On nous dit que les extatiques sont des débiles mentaux. Pourquoi ne pas demander poliment à quelques-uns d’entre eux de se laisser conduire dans un laboratoire pour examen ? Nous n’aurons pas, bien sûr, la folie de vouloir faire des expériences et des mesures sur l’indicible, l’inexprimable et le transcendant. Mais les états mystiques s’accompagnent de phénomènes physiques [3]. Ces phénomènes, eux, se produisent dans le champ d’investigation de la science : nous verrons bien si ce sont ceux que l’on observe sur les débiles mentaux. (a)

Eh bien ! cela a été fait, et même un grand nombre de fois, et dans divers pays ; Par les Japonais sur les extatiques Zen de leur pays, par les Américains sur les Zen des États-Unis et les Yogis des Indes, et aussi, semble-t-il (Fischer) [4], sur des chrétiens, par d’autres sans doute encore que j’ignore. On a enregistré les activités électriques du cerveau (électro-encéphalographie) ; on a mesuré l’absorption d’oxygène, l’émission de gaz carbonique, le métabolisme basal, le métabolisme anaérobie, les variations du taux de lactate sanguin, de l’acidité sanguine, de la pression artérielle, de la vitesse de circulation du sang, de l’électro-résistance cutanée, du volume et du rythme respiratoires, de l’activité nerveuse sympathique et parasympathique, de l’émission d’acétylcholine et de norépinéphrine. On a enregistré et mesuré toutes les concomitances connues des états de sommeil, d’hypnose, de névrose, d’anxiété et de tous les désordres mentaux ou nerveux susceptibles de fournir des comparaisons (b).

Et ce qu’on a trouvé sur tous ces extatiques est remarquablement concordant.

D’abord, les états mystiques sont limités dans le temps. Ils se déclenchent au plus profond de la méditation. Ils n’ont aucun rapport avec un état antérieur, permanent, de la personnalité. Ils ne doivent rien à un « terrain », à une pathologie quelconques. Ensuite, ils correspondent à un état de profond repos du corps, d’hyper-relaxation, accompagné d’un hypométabolisme qui met la physiologie périphérique en veilleuse. En revanche, le cerveau est en état de haute vigilance (au sens physiologique). C’est-à-dire qu’il dispense une activité intense, quoique parfaitement calme. Les corrélations mesurées sont opposées à celles de l’anxiété elles n’ont aucun rapport avec celle de l’hypnose ; en fait, elles ne ressemblent à rien.

Le chapeau et les mesures

Elles évoquent cependant quelque chose, mais par opposition : elles sont exactement inverses de l’état que W. B. Cannon a appelé la « réaction de fuite ou combat », correspondant à l’alarme de l’être menacé (fight-or-flight state) (c ).

La dernière fois que j’ai vu le docteur Held à la télévision, il m’a paru très nerveux et agité. Il ne cessait pas de mettre et d’ôter son chapeau. Je suis sûr que la pratique de l’oraison lui ferait le plus grand bien. Et s’il doute de ce bon conseil, il peut toujours recommencer les mesures.

Aimé MICHEL

(*) Chronique n° 83 parue initialement dans France Catholique – N° 1319 – 24 mars 1972.


Notes de Jean-Pierre Rospars

(a) Outre l’ouvrage classique de Thurston mentionné ci-dessus et l’étude d’Aimé Michel (Metanoia, Albin Michel, 1988, coll. Spiritualités vivantes n° 57), on peut citer les ouvrages plus récents de Joachim Bouflet : Les stigmatisés (Le Cerf, Paris, 1996, coll. Bref n° 51), l’Encyclopédie des phénomènes extraordinaires dans la vie mystique (Le jardin des livres, Paris, 2001-2003, en trois tomes), et La lévitation chez les mystiques (Le jardin des livres, Paris, 2006).

(b) Les expériences les plus récentes sont celles de Mario Beauregard et Vincent Paquette publiées par le journal scientifique Neuroscience Letters en 2006 (vol. 405, pp. 186–190) et 2008 (vol. 444, pp. 1–4). Ces deux neuropsychologues de l’université de Montréal ont étudié l’activité cérébrale durant une expérience mystique au moyen de l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) et de l’électroencéphalographie (EEG). Ils ont demandé à des religieuses carmélites de se rappeler et de revivre d’une part l’expérience mystique d’union à Dieu la plus intense de leur vie contemplative (condition mystique), d’autre part l’état d’union le plus intense avec un autre être humain qu’elles ont connu durant cette même période (condition témoin). Bien que les religieuses se disent incapables d’atteindre l’état mystique à volonté, Beauregard et Paquette estiment que leurs déclarations après l’expérience indiquent qu’elles avaient atteint cet état. Les résultats obtenus montrent que, lors de l’état mystique, les activités de plusieurs aires cérébrales sont modifiées. Ces activations multiples signalent des changements perceptifs, cognitifs et émotionnels qui s’accordent avec les descriptions subjectives de l’expérience mystique, par exemple la vision mentale du Christ, l’altération du sens spatial de soi, et les sentiments de paix, de joie, d’amour inconditionnel. Ils montrent aussi que les deux conditions étudiées, mystique et témoin, activent des aires cérébrales distinctes. En outre, ils confirment la corrélation entre l’expérience mystique et l’activité du lobe temporal médian signalée par d’autres auteurs. Les conclusions des articles sont prudentes, moins affirmatives que celles qu’on peut lire sous la plume des journalistes qui ont commenté ces expériences.

Ce type d’expérimentation soulève des objections liées, par exemple, à la diversité possible des états mystiques, à la faible spécification des états témoins et à la longue durée des enregistrements effectuées (5 minutes) sans qu’on sache comment l’état mystique évolue au cours du temps. Mais il faut bien commencer l’étude par quelque part, donc accepter une certaine imprécision au début. L’étude scientifique de ces états exceptionnels ne doit être ni négligée, parce qu’on ne croit pas en Dieu, ni dévaluée, parce qu’on y croit. « Une des hypothèses de base des neurosciences spirituelles, écrivent Beauregard et Paquette dans leur article de 2006, est que les ERSM [expériences religieuses, spirituelles, mystiques] font intervenir le cerveau, comme toutes les autres expériences humaines ». Toutes les connaissances actuelles sur le cerveau confirment cette affirmation, comme nous avons déjà eu l’occasion de le rappeler (voir les chroniques n° 14 Matière et mémoire et n° 19 L’histoire du gros ordinateur). Les auteurs poursuivent : « Eu égard à cette question, il est de la plus grande importance d’apprécier pleinement le fait que clarifier le substrat neuronal de ces expériences ne diminue ou ne déprécie en rien leur signification ou leur valeur, et que la réalité externe de “Dieuˮ ne peut être ni confirmée ni infirmée par une détermination des corrélats neurophysiologiques des ERSM. » Les craintes symétriques d’intrusion spiritualiste en science et de dévaluation matérialiste des expériences spirituelles sont l’une et l’autre mal fondées.

Mario Beauregard est avec Denise O’Leary l’auteur de Du cerveau à Dieu, Plaidoyer d’un neuroscientifique pour l’existence de l’âme (G. Trédaniel, Paris, 2008 ; trad. de The Spiritual Brain : A Neuroscientist’s Case for the Existence of the Soul, Harper One, 2007). Ce livre dénonce l’idéologie matérialiste et donne des exemples d’approches scientifiques non-matérialistes. On en trouvera une critique favorable par Guy Morant sur www.forumdesforums.com. Pour une vue plus conforme à celle qui s’exprime dans les médias et les magazines de vulgarisation scientifiques on pourra lire l’article de Noémi Mercier « Pourquoi on croit » sur www.cybersciences.com.

(c ) Le livre de W. B. Cannon La sagesse du corps (trad. par Z.M. Bacq, Editions de la Nouvelle Revue Critique, Paris, 1946) est un classique de la physiologie. L’auteur, de l’Université de Harvard, mort en 1945, montre comment l’organisme préserve la constance du milieu intérieur par les interventions du cœur, des poumons, des reins et des glandes à sécrétion interne, interventions contrôlées et coordonnées par le système nerveux autonome. Il fonde le concept de système neuro-endocrinien.

Son collaborateur et traducteur, le physiologiste wallon Z.M. Bacq, qui fut professeur à l’Université de Liège, dresse de Cannon le portrait d’un homme attachant dans son remarquable petit livre Les transmissions chimiques de l’influx nerveux (Gauthier-Villars, Paris, 1974). « Walter Bradford Cannon, écrit-il, portait en lui toutes les vertus profondes du peuple américain, mais sans ostentation, avec une modestie naturelle et charmante qui plaisait à ses amis européens et chinois. On ne pouvait trouver chez lui que désintéressement, générosité, gentillesse, mais aussi grande fermeté. Ces qualités, jointes à une étonnante jeunesse de caractère, faisaient qu’il s’entourait sans effort d’un grand nombre de collaborateurs et d’amis qui avaient pour lui la plus vive affection. Mais, inévitablement, une telle personnalité devait soulever une volumineuse contestation pas toujours scrupuleuse qui forçait W.B. Cannon à défendre vigoureusement ses idées, non sans humour. Rien n’était mieux dans la ligne de son caractère que la part importante qu’il prit de 1936 à 1939 à soutenir aux États-Unis l’effort des républicains espagnols. Dès 1935, au Congrès international de Moscou-Leningrad où il retrouva pour la dernière fois son ami Ivan P. Pavlov, il avait compris que le fascisme, le nazisme, menaient tout droit à la guerre. Il prononça en séance plénière un éloge de la liberté qui déplut souverainement à certaines délégations. Jusqu’à ses derniers jours, le souci de préserver des contacts amicaux entre savants soviétiques et américains resta au premier plan de ses préoccupations. (…) W.B. Cannon en 1894 eut le premier l’idée de faire absorber un corps opaque au rayonnement X (un sel de bismuth) pour observer les mouvements de l’estomac et de l’intestin, (…) il fut le grand pionner des recherches sur les effets physiologiques des émotions, (…) son concept d’homéostasie a été si bien adopté que de nos jours beaucoup de physiologistes et de biologistes l’utilisent couramment sans plus savoir que c’est W.B. Cannon qui l’a forgé.

À mon sens (mais ceci est une opinion toute personnelle fondée sur un bon nombre d’indices, de petits faits qu’il serait fastidieux d’énumérer), W.B. Cannon ne jouit pas, dans son pays, de la réputation que ses travaux devraient lui assurer. Il est plus justement apprécié en Europe. Un certain silence s’est organisé autour de sa personne parce que sa vie, son caractère, son activité extrascientifique ne correspondent pas aux standards recommandables aux U.S.A. Un certain non-conformisme et le fait d’avoir eu raison trop tôt, sont des prétextes suffisants pour écarter le souvenir de certains hommes exceptionnels. » (pp. 107-108) Il est bien vrai que Cannon n’est pas toujours cité au nombre des pionniers, comme Otto Loewi, Sir Henry Dale et Sir John Gaddum qui entre 1920 et 1950 ont proposé et démontré la théorie de la transmission chimique de l’influx nerveux dans les synapses.


[1Dans son Histoire naturelle universelle et Théorie des cieux

[2Dictionnaire rationaliste, Paris, 1964, Article « Extase », p. 175.

[3H. Thurston, S. J. : les Phénomènes physiques du mysticisme (Gallimard, Paris).

[4R. Fischer : On creative, psychotic and ecstatic states (Jakob, Bâle, 1969).
- Kasamatsu et Hirai : An electroencephalographic study on the Zen meditation (Folia Psychiatr. Neural. Japonica, 20 : 315, 1966).
- Anand, China et Singh : Some aspects of electroencephalographic studies in yogis (Electroenceph. clin. Neurophysiology, 13 : 452, 1951).
- R. K. Wallace et H. Benson : The Physiology of Meditation (Scientific American, février 1972).

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