Chronique n° 251 parue initialement dans F.C. N° 1541 – 25 juin 1976

LE SCIENTISME DISPARAÎT

Les phénomènes qui relèvent de la pensée et l’avenir de la science

lundi 14 janvier 2013

Je connais quelques savants qui croient et disent, et même écrivent que la science est à bout de souffle, que toutes les grandes découvertes sont faites, et qu’elle va finir, au cours des prochaines décennies, en tant qu’activité de recherche (on se bornera à enseigner ce qu’on sait et à en tirer des technologies).

Les collègues de ces savants font généralement remarquer. non sans malignité, qu’ils se sont mis à croire à la fin de la science depuis qu’eux-mêmes ne découvrent plus rien [1]. La malignité appartient au code de bonne vie et mœurs des laboratoires, comme on sait : ce que disent les autres est soit absurde, soit sans importance et connu depuis X et Y, morts depuis longtemps.

Cependant, il n’est pas interdit d’examiner les raisons de ceux qui prophétisent la fin prochaine de la science, bien que (voir ci-dessus) ce soit absurde, sans importance, et connu depuis Anaxagore de Clazomène. Voici donc quelques-unes de leurs raisons, qui varient de l’un à l’autre et parfois se contredisent.

Le prix Nobel américain de Physique Rabbi m’a dit un jour : « En soi, la connaissance de l’univers ne fait que commencer, si même elle a commencé ; mais pour atteindre quelque part les limites de ce qu’on sait déjà, il faudra bientôt étudier jusqu’à l’âge où l’on devient gâteux et impropre à la découverte, C. Q. F .D. »

Rabbi est de ces savants juifs prodigieusement doués d’intelligence et d’humour, passés presque directement de la Kabbale à la Physique. Trois minutes plus tard, d’un œil moqueur, il me prouvait que les prochaines grandes découvertes seraient faites par des jeunes gens ignorants de tout ce « fatras », et que si un jour la science doit crever, ce sera d’un excès de professeurs de physique. En fait, Rabbi donne d’excellentes raisons, mais ne croit pas à la fin prochaine de la science.

Une raison que j’ai entendue sous diverses formes dans les propos de plusieurs savants ; eux aussi physiciens, est qu’il y a à la base de la physique (qui supporte toutes les autres sciences [2]) une erreur fondamentale et indécelable du genre de celle qui provoqua la mort de la science antique. La science antique est morte d’avoir cru qu’on pouvait atteindre la vérité en la déduisant logiquement de principes sûrs. Ce qui en effet paraît parfaitement sain, quand on ignore que cette évidence est un piège où le dernier à se perdre fut Descartes. Pour en sortir, il fallait découvrir une autre évidence : la nécessité d’imaginer des expériences pour vérifier les déductions logiques [3].

– Mais pourquoi dire que la physique est dans une impasse ?

– Parce qu’elle avance de moins en moins vite au prix d’efforts de plus en plus compliqués, disent les uns (mais on peut contester qu’elle avance de moins en moins vite : par exemple, on vient encore de découvrir une nouvelle particule au CERN et à Stanford. Il est vrai qu’on comprend mal ces découvertes et que les théoriciens nagent) [4].

– Parce qu’elle n’éclaire que les causes, et que les phénomènes « sans cause » sont de plus en plus nombreux et pressants, soulignent les autres. Ce qui est vrai, mais découvrir ces phénomènes, n’est-ce pas de la science ?

Dans ses derniers livres (les Racines du hasard, chez Calmann-Lévy, et the Challenge of chance, non encore traduit [5]), Arthur Koestler réfléchit avec une maestria sans égale sur ces phénomènes « sans cause » au milieu desquels nous vivons, que la science précise de mieux en mieux, mais qu’elle ne parvient ni à expliquer, ni à reproduire : tous ces phénomènes qui relèvent de la pensée, mais surtout les plus embarrassants d’entre eux, télépathie, prémonition, etc. Son ami le physicien Russel Targ, du Stanford Research Institute, a très bien dit pourquoi un phénomène qu’on ne peut rapporter à aucun modèle théorique d’explication est perdu pour la science, comme s’il n’existait pas. Montrer le phénomène ne sert à rien, dit-il, rapportant ses propres expériences avec Ingo Swann, un artiste et écrivain américain qui fait bouger à distance l’aiguille d’un magnétomètre en l’absence de tout champ magnétique [6].

Quand on a bien regardé ce défi aux lois du magnétisme, que peut-on faire de plus ? Le magnétomètre est construit pour que son aiguille bouge quand le champ magnétique varie. Si donc l’aiguille bouge en l’absence du champ magnétique, que peut faire le savant ? Regarder, et s’en aller sans proférer un mot. C’est, dit-il, se qu’ont fait la plupart de ses collègues venus voir l’aiguille bouger. Russel Targ affirme que si Ingo Swann se mettait à marcher sur les eaux, comme le Christ, on le regarderait un peu puis on s’en irait en disant : « Bah, c’est le vieux truc du type qui marche sur les eaux. »

Il y a dans la boutade de Russel Targ, le dépit du savant qui, voulant comprendre, n’a cependant réussi à intéresser à son phénomène inexplicable qu’un petit nombre de collègues, parmi lesquels, il est vrai, de grands noms, comme Gerald Feinberg et Ted Bastin. Mais que peut-il reprocher à ceux qui n’ayant rien à dire, s’en vont et ne reviennent plus ?

Koestler remarque que ce qui manque essentiellement à ces phénomènes, ce sont quelques équations. En d’autres termes, ils ne sont pas intégrables à la science. Ils ont tous les traits de la superstition, sauf un : ils sont presque quotidiennement vérifiables dans notre vie. Mais qu’est-ce à dire, sinon que l’on touche avec eux à une limite de la science ? Si la science doit finir un jour ou perdre de son importance, ce sera peut-être par là. Supposons que les hommes se mettent à découvrir avec une conscience de plus en plus vive que toute leur existence est faite d’un tissu invisible de relations sur lesquelles ils n’ont aucune prise expérimentale, devant lesquelles, en d’autres termes, la science est impuissante, vaine, inutile... Ils auront tendance à tenir la science pour une activité mineure et à l’écarter de leur vie. [7]

C’est ce qu’il advint à Oppenheimer, l’un des plus grands physiciens du milieu du siècle, qui laissa là la physique et se mit à méditer sur les Upanishads.

Quiconque voyage et lit un peu sait que sur ce point Oppenheimer ne fut qu’un précurseur. La Californie. où se trouve la fine pointe de la pensée américaine, laquelle est elle-même la fine pointe de la pensée occidentale, est pleine de ces savants d’une formidable compétence professionnelle et qui cependant, admettent « qu’ils s’intéressent d’abord à autre chose ».

Ce qui est en train de disparaître à jamais, ce n’est pas la science, c’est le scientisme. Non seulement l’homme ne se nourrit pas seulement de pain, mais même son esprit n’est pas désaltéré par la seule connaissance. Lentement peut-être. si l’on mesure le temps à la durée d’une vie humaine, mais irrésistiblement, une autre soif naît dans l’espèce humaine, spontanément, des profondeurs. L’homme rêve d’un homme nouveau, d’une métamorphose de l’âme.

Aimé MICHEL

(*) Chronique n° 251 parue initialement dans F.C. N° 1541 – 25 juin 1976.


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 14 janvier 2013


[1Aimé Michel avait développé ce constat dans deux chroniques parues quelques mois auparavant (n° 222, La science est-elle achevée ?, reproduite dans La clarté au cœur du labyrinthe, pp. 483-485, et n° 223, La ci-devant matière ? – L’inachèvement de la science en général et de la physique en particulier, reproduite ici le 22.11.2011).

[2En principe et jusqu’à un certain point. Il faut cependant ne pas prendre cette formule « réductionniste » trop au pied de la lettre. Ainsi, on peut se demander si la physique pourra jamais servir de fondement à une théorie de l’économie par exemple.

[3La méthode expérimentale a une longue histoire qui remonte à l’antiquité mais c’est surtout à partir du XVIIe siècle qu’elle se développe. Une thèse courante mais exagérément simplificatrice attribue à Galilée (1564-1642) le mérite d’en être l’inventeur. Le problème qui passionne Galilée est celui de la chute des corps pesants. Pour pouvoir observer et mesurer cette chute il faut la ralentir. Il y parvient notamment par l’usage du plan incliné sur lequel il fait rouler des billes mais aussi par l’observation du mouvement oscillant du pendule dont il est le premier à comprendre qu’il s’agit d’un exemple de chute ralentie. Dans les deux cas il résume les résultats expérimentaux par des relations mathématiques créant du même coup la physique mathématique. Sur ces bases, il rejette l’explication verbale d’Aristote selon laquelle les corps auraient un « lieu naturel » qu’ils tendraient à rejoindre. Cependant, bon nombre des « expériences » de Galilée ont été des expériences de pensée. Ainsi Alexandre Koyré a montré que la plus importante d’entre elles, l’expérience de la tour de Pise sur la chute de corps de masses différentes n’avait pas été réalisée. On a même mis en doute la réalité de ses expériences sur plans inclinés.

Un disciple de Galilée, Evangelista Torricelli (1608-1647) a l’idée d’utiliser le mercure dans un tube barométrique pour équilibrer le poids de l’air, c’est-à-dire la pression atmosphérique. Son expérience a un écho considérable en Europe. Le père Marin Mersenne (1588-1648) suggére alors à Blaise Pascal (1623-1662) de vérifier si la pression de l’air diminue avec l’altitude comme on doit s’y attendre. En 1648, Pascal demande à son beau-frère de monter un tube barométrique au sommet du Puy-de-Dôme à une altitude de 1000 m. C’est un succès que Pascal lui-même confirme en répétant l’expérience au sommet de la tour Saint-Jacques à Paris. Il conclut : « L’évidence des expériences me force de quitter les opinions où le respect de l’Antiquité m’avait retenu (…) que la nature n’a aucune horreur pour le vide ». Aristote est à nouveau réfuté.

René Descartes (1596-1650) offre un contre-exemple célèbre. Son objectif est de construire une science rationnelle et déductive, à l’exemple des mathématiques, dans laquelle l’expérience est seconde. Aussi accuse-t-il Galilée de « bâtir sans fondement » en étudiant la chute des corps de façon expérimentale au lieu de s’interroger d’abord sur la vraie nature de la pesanteur. Même s’il fût plus heureux par ailleurs en tant que fondateur de la géométrie analytique et de principes méthodologiques utiles (le doute, les idées claires, la division des difficultés etc.), sa contribution à la physique s’avéra un échec et elle n’inspira aucune grande découverte. Descartes reste un brillant exemple des difficultés de l’esprit humain à accepter la méthode expérimentale.

Fort de ses succès, les principes de cette méthode s’affirment et s’opposent à l’« esprit de système ». L’abbé Edme Mariotte (vers 1620-1684) écrit : « Si, une chose étant donnée, s’ensuit un effet ; et, ne l’étant point, l’effet ne se fait pas, toute autre chose étant posée : ou si, en l’ôtant, l’effet cesse ; et étant toute autre chose, l’effet ne cesse point – cette chose-là est nécessaire à cet effet et en est cause. » Il ajoute qu’entre plusieurs hypothèses il faut préférer celle des qui rend compte du plus grand nombre de phénomènes et qu’une seule expérience contraire suffit à réfuter une hypothèse.

Au siècle suivant, la conception moderne est pratiquement atteinte. Ainsi Joseph Priestley (1733-1804), découvreur entre autres de l’azote, écrit : « Il n’est nullement nécessaire d’avoir a priori des vues exactes et une hypothèse vraie pour faire de réelles découvertes. Des théories même imparfaites suffisent à suggérer des expériences, qui viennent corriger leurs imperfections et donnent naissance à d’autres théories plus parfaites. Celles-ci conduisent à d’autres expériences, qui nous rapprochent encore de la vérité, et, dans cette méthode d’approximation, nous devons nous estimer heureux si nous faisons peu à peu de réels progrès. » Cette dernière formulation souligne un point important : que la méthode expérimentale ne se résume pas à l’expérience, ce qui en ferait un pur empirisme, mais se conjugue à un effort de pensée où l’hypothèse et le modèle théorique jouent un rôle clé.

Pour en savoir plus : Jean Largeault, article « Méthode » de l’Encyclopedia Universalis ; Jean-Pierre Lonchamp, Science et croyance (Desclée de Brouwer, 1992) ; Michel Blay et Robert Halleux, La science classique XVIe-XVIIIe siècle (Flammarion, 1998) ; Alexandre Koyré, Etudes galiléennes (Hermann, 1966) ; Jean Fourasitié, Les conditions de l’esprit scientifique (Gallimard, 1966).

[4En 1976, lorsque cette chronique a été écrite cette « nage » des théoriciens était en train de prendre fin tandis que prenait forme le « modèle standard » d’unification de trois forces fondamentales, électromagnétique, nucléaire faible et nucléaire forte, œuvre d’un grand nombre de physiciens (voir la chronique n° 155, D’embarrassants cadeaux de Gargamelle – La recherche des particules élémentaires, mise en ligne le 09.05.2011). Fait remarquable et presque sans précédent, toutes les expériences conçues et réalisées en physique des particules ont donné des résultats en accord précis avec ce modèle. Le dernier en date de ces succès est la confirmation de l’existence du boson de Higgs prévu par la théorie actuellement en cours dans le grand collisionneur du CERN près de Genève. Il est possible que les progrès futurs dans cette discipline soient plus lents pour des raisons théoriques et pratiques, mais rien ne permet de l’affirmer de manière catégorique.

[5Le livre d’Alister Hardy, Robert Harvie et Arthur Koestler, The challenge of chance. A mass experiment in telepathy and its unexpected outcome (Vintage Books, 1973) a été traduit en français par Michèle Fructus sous le titre Le Hasard et l’infini (Tchou, Paris, 1977). Koestler en a écrit les deux dernières parties. Dans l’avant dernière, il présente une collection de coïncidences significatives qui paraissent résister à une explication, non seulement en termes de causalité physique, mais aussi en termes de télépathie et autres catégories de l’ESP [perception extra-sensorielle] “classique”. » Dans la dernière partie, intitulée « Spéculation sur des problèmes au-delà de notre compréhension présente », Koestler réfléchit sur ces coïncidences (à ce propos voir aussi la chronique n° 77, La science sauvage – Koestler, Kammerer, la loi des séries et l’hérédité des caractères acquis (mise en ligne le 16.05.2011). Il suggère que le concept actuel de hasard est insuffisant et doit être amendé pour rendre compte de l’émergence spontanée d’ordre à partir du désordre. Il s’attache aussi à montrer que les « phénomènes impensables » de la parapsychologie le sont moins à la lumière des « propositions impensables » de la physique moderne, voire de l’histoire des sciences (ainsi Galilée, rappelle-t-il, rejetait la notion de gravitation universelle déjà défendue par Kepler comme pur mysticisme contraire aux lois de la nature). Enfin, il suggère l’existence d’un principe acausal et résume ses spéculations en paraphrasant Spinoza : « La Nature a horreur du hasard ».

A noter que cette chronique, parue en écrit en juin 1976 a due être écrite peu avant ou peu après la visite d’Aimé Michel chez Arthur Kostler à Londres, visite qui sera évoquée dans une prochaine chronique.

[6Cette expérience de Puthoff avec Ingo Swann est relatée au chapitre 2 du livre de Riussel Targ et Harold Puthoff, Aux confins de l’esprit. Une étude expérimentale sur les phénomènes paranormaux, trad. par R. Génin, préface de O. Costa de Beauregard, Albin Michel (1978). Elle eut lieu en juin 1972 à l’université de Stanford avec un magnétomètre destiné à détecter des quarks et mis en œuvre par Arthur Hebard. « Avant l’expérience, un champ magnétique décroissant au cours du temps avait été mis en place à l’intérieur du magnétomètre. Il fournit un signal témoin qui s’inscrivit en une courbe oscillante sur le graphique d’un appareil enregistreur (…). Le système avait fonctionné sans bruit de fond pendant une heure environ, et l’enregistreur avait noté l’oscillation et donné d’elle un graphique stable.

On présenta le dispositif à Ingo et on lui dit que s’il influençait le champ magnétique du magnétomètre, il y aurait une modification du diagramme. Alors, selon sa propre expression, il “concentra son attention” sur l’intérieur du magnétomètre. Cinq secondes plus tard environ, la fréquence de l’oscillation doubla pendant trente secondes (…). Le Dr Hebard en resta suffoqué. La caractéristique essentielle de cet appareillage, ce qui en avait fait son renom, était justement son imperméabilité aux influences extérieures, et les travaux d’Hebard reposaient sur son bon fonctionnement.

Il n’y avait qu’une interprétation possible : le champ magnétique décroissait deux fois plus vite que la normale. (…) Hebard se reprit en disant que “peut-être quelque chose n’allait pas dans l’appareillage”, et il laissa entendre qu’il serait bien plus impressionné si Ingo pouvait interrompre complètement la variation du champ. (…) Ingo dit qu’il allait essayer, et au bout d’environ cinq secondes il réussit à stopper la variation du champ (…) pendant à peu près quarante-cinq secondes. A la fin de cette période, il dit qu’il ne pouvait “tenir plus longtemps” et qu’il “abandonnait”. Au même moment le système revint à la normale. (…) Il expliqua qu’il avait une vision directe de l’appareil et qu’apparemment le fait d’en voir les différentes parties produisait l’effet attendu. Tout en parlant, il fit sur le graphique un croquis sommaire de l’intérieur tel qu’il le “voyait”, évoquant même une lame de métal dorée qui s’y trouvait effectivement, et dont je n’avais rien dit dans notre précédente discussion. Pendant qu’il expliquait ce qu’il avait fait, d’autres perturbations se produisirent (…).

Je devais apprécier par moi-même si le système était bruité et si ce que nous observions était une simple coïncidence. Je priai donc Ingo de ne plus penser à l’appareil et lui parlai d’autre chose. Alors pendant plusieurs minutes ; le graphique retrouva sa courbe normale (…). Quand nous reprîmes notre discussion sur le magnétomètre, le tracé manifesta une perturbation de haute fréquence (…). Ingo dit qu’il était fatigué, et nous décidâmes d’aller déjeuner. » Ensuite « le dispositif fonctionna pendant plus d’une heure sans aucune trace de bruit de fond ou d’activité irrégulière. » (Les différents tracés sont reproduits dans le livre).

L’expérience fut retentée le lendemain mais elle échoua parce l’appareil ne fonctionnait plus correctement. En outre, il n’y avait aucun moyen de décider après coup si l’effet s’était produit à la sonde, ou dans le système électronique, ou dans l’enregistreur. Pour des raisons qu’il ne précise pas, Puthoff ne put pas poursuivre l’étude. Ne reste donc qu’une expérience isolée : le type même de l’expérience qui impressionne beaucoup ceux qui la font mais dont le poids scientifique ne peut être que très faible. Par la suite Targ et Puthoff préférèrent s’orienter vers l’aptitude apparente de Swan à « voir » des choses cachées. C’est ainsi qu’ils travaillèrent huit mois durant avec lui en 1973 sur des expériences de « vision à distance » avec des résultats qu’ils jugèrent très positifs (rapportés dans leur livre) et qui sont souvent cités et commentés (les critiques leur reprochent des imprécisions sur la méthode de sélection des cibles et la procédure pour décider les succès).

[7Dans cette chronique, Aimé Michel, au terme d’une longue réflexion, résume bien à sa manière le statut des phénomènes paranormaux et ce qu’il faut en retenir au-delà de toute (souvent stérile) polémique. Les points qu’il souligne sont tous cruciaux : les phénomènes dits paranormaux ont fait l’objet de très nombreuses études expérimentales, certaines d’une grande qualité ; ces phénomènes, s’ils existent, ne sont pas reproductibles à volonté ; ils ne sont expliqués précisément par aucune théorie.

Quiconque veut se faire une idée du premier point lira avec profit les chapitres 5, 6 et 7 du livre de Dean Radin, la conscience invisible (trad. G. Veraldi et V. Lesueur, Presses du Châtelet, 1997), ou les discussions qui ont suivies les expériences de Charles Honorton (voir http://www.metapsychique.org/Le-Psi-existe-t-il-Preuve.html) ou plus récentes de Daryl Bem. Il ne s’agit pas d’abord de prendre partie pour ou contre mais simplement de ne pas ignorer la somme de travaux expérimentaux consacrés au sujet (surtout, mais pas uniquement, aux Etats-Unis) et la technicité des débats scientifiques auxquels ils ont donné et donnent encore lieu (voir note de la chronique n° 44, L’étrange expérience d’Apollo XIV, 05.10.2009). Une connaissance, même superficielle, de ces débats montre que la controverse est des plus sérieuses et ne peut pas être balayée d’un revers de manche.

Le second point est la croix (reconnue) des parapsychologues : nombreux sont ceux, partis plein d’espoir (par exemple John Beloff ou Susan Blackmore en Grande-Bretagne) dont les expériences n’ont pas permis de mettre en évidence le moindre effet qui ne soit pas imputable au hasard. Certains parapsychologues prennent maintenant en compte de manière positive ces phénomènes d’irreproductibilité et de déclin (voir dans le dernier numéro du Bulletin Métapsychique, les articles de Renaud Evrard et Bertrand Méheust, http://www.metapsychique.org/Acces-au-Bulletin-Metapsychique-en.html#bulletin13).

Quant au troisième point, il ne doit pas être pris à la légère. En effet, il ne suffit pas de dire que les phénomènes paranormaux ne sont pas expliqués ; il faut ajouter que leur indépendance vis-à-vis de l’espace et du temps semble résolument contraire à l’image du monde proposée par la physique contemporaine. Certes, la non-séparabilité en physique quantique est pleinement reconnue : une action sur une particule peut affecter aussitôt l’état d’une autre particule qui n’interagit plus avec la première et n’aurait même pas le temps de le faire selon la relativité (nous aurons l’occasion d’y revenir car Aimé Michel a été très attentif à ce sujet). Pour autant aucune information ne peut être communiquée de cette façon disent les mêmes physiciens. En effet, cela violerait le principe de causalité et ouvrirait sur un monde absurde où les fils pourraient tuer leurs pères avant d’être nés. L’irreproductibilité même des phénomènes paranormaux peut-elle éviter une violation frontale du principe de causalité ? D’autres vues sur le temps et l’espace prévaudront-elles susceptibles de faire une place au « paranormal », comme le suggéraient Aimé Michel et Arthur Koestler ? Certains le pensent et y travaillent mais on ne peut encore l’affirmer, même si l’unification de la relativité et des quanta reste à faire ce qui atteste de l’inachèvement de notre compréhension intime du monde. Pour l’heure les phénomènes paranormaux demeurent donc profondément inassimilables. Les critiques ont raison de souligner ce point mais torts de conclure que, pour cette raison, ils n’existent pas et ne peuvent pas exister (voir la chronique n° 107, La question de Ponce Pilate – La parapsychologie et la nature de la science, 05.10.2010). Ne donnent-ils pas ainsi l’exemple d’un« esprit de système » opposé à l’esprit expérimental ?

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