Chrétiens en politique

Le courant des Poissons roses

par Frédéric Aimard

lundi 30 janvier 2012

Philippe de Roux, 37 ans, est co-gérant d’une entreprise de bâtiment de 50 salariés — dont certains en réinsertion — en banlieue parisienne. Il a aussi fondé une ONG qui offre un accès à l’eau potable dans des bidonvilles, aux Philippines ou au Bangladesh… Il s’intéresse beaucoup à la politique française et a pris divers engagements militants par le passé. Et c’est enfin un père de famille qui estime que son devoir est de ne pas rentrer trop tard le soir à la maison… Il trouve sa cohérence interne dans une foi chrétienne sans complexe mais sans ostentation. Il a développé une réflexion sur la manière d’être utile à ses contemporains, notamment sur la nécessité d’être accompagné et de savoir accompagner les autres, où on reconnaît facilement la spiritualité ignacienne qui le nourrit.

Le voilà aujourd’hui, avec quelques amis qui ne sont pas tous chrétiens mais qui sont d’accord sur un certain positionnement anthropologique avec des ancrages philosophiques, politiques et économiques «  de gauche  », en tout cas avec une claire volonté de militer aux côtés, voire à l’intérieur du Parti socialiste. C’est l’aventure du «  courant des Poissons roses  » qui fait beaucoup parler d’elle, dans la presse chrétienne (La Croix, Témoignage Chrétien, La Vie, etc.). «  J’en ai assez, dit-il, du discours faussement pragmatique de la droite qui essaie de faire passer pour une crise de la malgouvernance des États ce qui est avant tout une crise des banques. Assez de l’obsession du "rester liquide" des investisseurs qui refusent de s’ancrer à long terme. Assez que l’on prône pour les peuples une austérité culpabilisante qui ne résoudra rien. Je suis de plus en plus persuadé que l’imagination et les capacités d’innovation économique sont à gauche. »
Pour Nestor Dosso, le second «  poisson-pilote  » de l’association, conseiller municipal dans une municipalité de gauche, un succès du PS français, suivi peut-être par une victoire du SPD allemand, pourrait créer une conjoncture européenne favorable de sortie de crise. «  à condition, précise Philippe de Roux, de renoncer à la monétarisation à outrance de la dette, à l’économie de rente où l’écart des fortunes s’accroît et où il paraît "raisonnable" d’investir 30 ans d’épargne personnelle dans l’immobilier qui ne crée aucun emploi.  » «  Le modèle allemand actuel, un pays économiquement "vertueux" mais trop riche et qui ne fait plus d’enfants, est lié à une idéologie libérale qui me paraît périmée parce malmenant l’éthique sociale.  », complète Nestor Dosso.

Philippe de Roux, Nestor Dosso, et Chantal Hamy, spécialiste du droit social, ont pris leur bâton de pèlerin pour aller expliquer à nombre de responsables ou d’intellectuels de gauche en quoi les chrétiens — qui animent 80 % de l’action sociale associative en France — ont une légitimité pour parler de l’éthique à une gauche que son ralliement à une idéologie libérale, à la fois morale et économique, enferme dans une schizophrénie dont elle tente parfois de sortir par des foucades, dont la récente sortie de François Hollande à propos de la laïcité est un symbole. Mais, après tout, cet incident est aussi pain béni, pas seulement pour faire connaître le dernier livre du cardinal Vingt-Trois, mais pour ce courant des Poissons roses qui souhaite ramener l’éthique au centre du débat. «  On ne veut pas ramener les valeurs chrétiennes à gauche, dit Nestor, mais montrer que l’éthique sociale est le fondement, avec la justice sociale, d’une société de confiance, et que tout se tient.  » «  On peut cependant avoir un discours politique sur la baisse du nombre de divorces ou d’avortements…  », ajoute Philippe.

Question : Justement, comment pouvez-vous discuter avec des socialistes alors que, sur la question du respect de la vie, il y a incompatibilité totale avec le message de l’Église ?

— «  Aux États-Unis, répond Nestor, le président Obama vient de prendre position en faveur d’une législation très libérale sur l’avortement et, pourtant, le débat n’est pas rompu avec les chrétiens qui se répartissent traditionnellement pour presque moitié entre Républicains (droite) et Démocrates (gauche).  » «  Il est vrai, constate Philippe, qu’en France les chrétiens votent surtout à droite. La gauche estime donc inutile de les écouter. Mais cela n’a pas toujours été le cas et je dis aux socialistes qu’ils auraient tort de se crisper sur une laïcité de combat. Peuvent-ils se permettre de froisser tout un électorat en traitant les chrétiens comme, par exemple, ils traitent les agriculteurs, c’est-à-dire comme des catégories d’irrécupérables ? Ensuite sur le fond idéologique, je tente de leur expliquer que ce n’est pas parce qu’on a un droit — celui d’avorter en l’occurrence — que l’exercice de ce droit va vous rendre heureux. La société de l’avortement et du divorce de masse que nous connaissons est en fait une injustice. On est dans la société que décrit Michel Houellebecq dans ses romans, où l’idéologie libérale est passée dans les rapports entre les hommes et les femmes.

Les «  Poissons roses  » ont une dialectique bien rodée et bien fondée, à l’école d’Emmanuel Mounier, Jacques Maritain, Charles Péguy… Il faut lire le site http://www.poissonsroses.org/ Et puis nous nous intéresserons à leurs objectifs précis et à leur parcours et, s’ils le veulent bien, nous leur ouvrirons nos colonnes pour qu’ils nous expliquent leurs projets et leurs éventuels progrès.

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Document joint : les Poissons roses et les 60 propositions de François Hollande.

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