Chronique n° 276 parue dans F.C.-E. – N° 1578 –11 mars 1977

LE CŒUR ET LA RAISON

Retour sur le choc de la drogue : le poids de la trahison et le prix de la fidélité

lundi 29 juin 2015

Plusieurs lecteurs, en lisant ma chronique du 18 février dernier sur « le choc de la drogue » (a) [1], en ont retiré l’impression que je trouvais des excuses à son usage. J’y écrivais en effet que, pour les rares chanceux qui en sont sortis (de l’intoxication) la drogue a agi paradoxalement comme un révélateur de l’âme. Phrase imprudente, c’est vrai, sortie de son contexte. Un lecteur de Pontcharra (lsère) me rappelle avec raison que « les futurs drogués sont en général des esprits faibles : ne vont-ils pas (après vous avoir lu) être entraînés vers des expériences dont ils ne se relèveront pas ? ».

Du danger d’écrire : on finit toujours par dire inconsidérément le contraire de ce qu’on croit.

L’enfer, la mort, sont d’infaillibles « révélateurs de l’âme ». La drogue est à la fois l’enfer et la mort. Il me semblait l’avoir dit dans cet article. Quand on écoute des drogués s’expliquer, il y a dans leur ton, à l’arrière-plan de ce qu’ils disent, un tel désespoir que l’on ne peut pas ne pas penser à l’enfer. Ils ont à la fois découvert leur âme, et qu’ils l’ont perdue, qu’une monstrueuse fatalité s’est emparée d’eux.

Je citais dans cet article un savant que ses études avaient conduit à se soumettre aux rites indiens d’intoxication par le peyotl [2]. Et c’est vrai que, me racontant cette expérience, il me dit que « sous le choc, l’âme engourdie s’éveille ». Elle s’éveille, découvre sa propre existence, et, en même temps, qu’elle est en enfer.

Il y a d’autres « révélateurs de l’âme » : par exemple, la torture. Est-ce prêcher la torture que le dire ? M’entendra quiconque souffre ou a souffert dans son corps. Le cri d’horreur muette, l’appel désespéré à autre chose qu’à l’insupportable épreuve tirent du supplicié ce propos que j’ai entendu de la bouche d’un mourant très cher : « Qui me délivrera de ce corps de mort ? » [3], mot qu’on reconnaîtra, je pense.

Mais je veux revenir sur le sens de mon article, sur la raison qui me l’avait fait écrire après lecture d’un texte américain.

Rien n’arrête la science, il faut se faire à cette idée. Il faut se faire à l’idée que le temple mortel de l’âme, notre corps, est engagé sans retour dans la voie indiscrète et irrésistible de sa propre investigation [4]. Tôt ou tard viendra le jour où l’on se maudira d’en savoir trop sur lui ; et d’ailleurs, quand on pense à l’avortement, à l’euthanasie par arrêt des soins, ce jour n’est-il pas déjà en vue ?

Il faut se faire à l’idée que, de plus en plus, l’homme devra choisir par libre décision ce qu’avant il recevait, selon sa foi, de la providence ou du hasard [5]. Le jour n’est pas loin où tout moribond devra de lui-même décider de son départ : « Veuillez, je vous prie, débrancher ce tube, ou couper ce courant ». Rappelons-nous la mort de Franco [6].

Il en sera de même de la douleur. Les mécanismes physiques de la douleur sont étudiés dans une foule de laboratoires. Il existe des revues scientifiques uniquement vouées à la publication d’études sur la douleur. Un propos que l’on entend de plus en plus souvent chez les médecins engagés dans la lutte contre certaines maladies qui refusent de se rendre est qu’il serait sage de ne plus consacrer tous les crédits et les efforts à essayer de les vaincre, et d’en réserver une partie à chercher les moyens de rendre plus douce une fin inéluctable.

J’ai lu, toujours venant d’Amérique, parce que là-bas tout ce qui est imaginable se produit, le récit de la mort d’un jeune ingénieur de 31 ans frappé d’une maladie incurable. Le jeune homme organisa son décès comme une fête. Une fête païenne. Il invita tous ses amis, qui burent, mangèrent, dansèrent, firent de la musique autour de lui, sans l’importuner, espère-t-on. Puis, au plus haut du divertissement, il ordonna à son médecin de le piquer. J’allais dire comme un chien. Ce fut, dit-on, très gai. Voilà ce que l’on peut faire maintenant.

Il y a dans cette histoire récente et vraie une horreur sur laquelle on ne saurait que méditer. Ainsi, même la mort peut être éludée, déguisée ? On peut donc se décharger même de ce suprême effort où toute une vie, une seule fois et à jamais, décide de son sens ? Confronter cela à la pensée des êtres chéris que j’ai vu mourir en y mettant toute leur âme et qui un jour seront là, près de moi, pour m’accueillir à mon tour [7], me fait, quand j’y pense, me demander si nous ne sommes pas dans un monde damné. Il n’en est rien, bien sûr, mais vraiment si jamais nous ignorâmes ce qu’est l’arbre de la science du bien et du mal, il est venu le Fructidor de ses fruits empoisonnés. C’est maintenant qu’il faut sans faiblir affronter sa vue terrible. Tout nous devient possible. Les cauchemars d’un Edgar Poe, Jules Verne de l’âme, prennent forme sous nos yeux.

Allons plus au fond. Cette vision précisée, cette liberté toujours élargie, sont-elles un mal ? Non ! Ce n’est pas l’arbre du mal, mais du bien et du mal, et d’abord, remarquez, du bien. J’ai en ce moment avec un éminent ami, dont le cœur autant que l’esprit me sont chers, une petite querelle qui touche à ce point. Il me dit son admiration pour la spiritualité hindoue, dont il a vu, sur place, les beautés. Je ne les nie pas, même je les admire aussi. Certainement la méditation indienne sur l’âme et sur Dieu est allée très loin, peut-être aussi loin que l’esprit peut aller, peut-être même plus loin que quiconque. Mais il me semble qu’aussi loin que l’on aille par l’intelligence vers la connaissance de Dieu, cela n’atteindra jamais où nous fait voir, non l’intelligence, mais l’amour [8], et que les beuglements désespérés d’une vache à qui l’on a pris son veau en savent et en disent plus là-dessus que les plus sublimes méditations.

L’homme dépasse la vache en tout, sauf en l’amour de son veau. Elle mourra pour lui, s’il faut. Car nous sommes supérieurs aux bêtes en tout sauf en cela : l’amour, qui traverse toute la nature d’un bout à l’autre, toujours égal, on peut peut-être dire infini. Il est le fil de la création, c’est lui qui l’a conduite vers la pensée, et qui après nous la conduira au-delà, vers une invisible destinée [9].

Mais avec l’homme, quelque chose de nouveau se passe : il peut trahir. Et plus avancera sa science, plus profondément il pourra trahir, s’il veut, plus donc aura de prix sa fidélité. C’est cela que révèle la drogue à des malheureux qui ne croyaient à rien : qu’il y avait quelque chose à trahir, et que c’est fait ; comme, dit-on, le fantôme de ce général russe qui apparut à son ami pour lui dire : « Il y a un enfer, et j’y suis » [10].

Aimé MICHEL

(a) France Catholique-Ecclesia. 18 février. p. 10.

Chronique n° 276 parue dans F.C.-E. – N° 1578 –11 mars 1977


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 29 juin 2015


[1Il s’agit de la chronique n° 273, Le choc de la drogue – L’âme endormie se réveille mais se découvre en enfer, mise en ligne la semaine dernière.

[2Il s’agit probablement de Roger Heim, voir la note 8 de la chronique n° 273, ci-dessus.

[3Saint Paul, Épître aux Romains, chapitre 7, verset 24.

[4L’importance de cette élucidation progressive par la science des mécanismes à l’œuvre dans notre corps est mise en perspective dans note 9 de la chronique n° 273 de la semaine dernière.

[5Cette idée que « de plus en plus, l’homme devra choisir par libre décision ce qu’avant il recevait, selon sa foi, de la providence ou du hasard » revient régulièrement sous la plume d’Aimé Michel, ainsi quand il écrit « plus la science progresse et plus elle alourdit le fardeau de notre liberté » (chronique n° 190, Avortement et biologie – Les effrayantes perspectives ouvertes par les progrès de la biologie, 11.07.2011) ou encore « les découvertes les plus importantes vont désormais toutes dans le même sens : elles tendent à nous révéler le poids de notre liberté » (chronique n° 45, Le cou de la girafe ou le poids de la liberté, 13.09.2010). Cette tendance à l’autonomie croissante s’inscrit dans un mouvement à l’œuvre depuis les origines de l’homme, visible dans ce qu’il appelle les « extériorisations de fonction » (voir la chronique n° 237, L’homme dénudé par la machine – Tout ce qui n’est pas son âme sensible et contemplative sera bientôt évacué dans la machine, 08.12.2014), et même depuis les origines de la vie, puisqu’une tendance nette de l’évolution à travers le buissonnement des espèces a été d’accroître l’autonomie de certaines d’entre elles vis-à-vis des fluctuations de l’environnement. Ce processus d’autonomisation n’a jamais été sans danger et Aimé Michel s’est toujours bien gardé de le peindre en rose, ainsi lorsqu’il écrit « Je crois que le tripatouillage génétique ouvrira une terrible époque. A échéance, on saura rendre conscients, donc libres, tous les ressorts de la machine, ce qui élargira à l’infini notre capacité de cracher à la face du logos en bestialisant même notre esprit. Penser à la drogue, aux plaisirs artificiels » (Apocalypse molle, Aldane, Cointrin, 2008, www.aldane.com, p. 181).

Il est intéressant de remarquer qu’une idée fort semblable a été formulée indépendamment à la même époque par Jean Fourastié. Les approches de ces deux grands esprits se ressemblent et se fondent sur de semblables observations mais leurs expressions n’étant pas les mêmes, elles se complètent et s’enrichissent mutuellement. Fourastié fait clairement apparaître les liens qui existent entre évolution du cerveau, méthode scientifique, morale et croyance :

« Le problème, la tâche, la vocation de l’homme, écrit Fourastié, c’est de faire, par son intelligence mieux que l’instinct » (Ce que je crois, Grasset, Paris,1981, p. 80). Il appelle instinct les procédures utilisées par les animaux pour survivre « sans avoir la connaissance consciente d’eux-mêmes et du réel qui les entoure, qui paraîtrait “rationnellement” nécessaire à cette survie. » La vie se maintient sans la conscience et sans la raison en ne percevant qu’une part infime du réel, mais cette part suffit au prix toutefois d’énormes pertes. Chez les vertébrés le siège de ces procédures instinctuelles et de la pensée affective est le paléocéphale (cerveaux reptilien et mammalien ancien). Chez les mammifères un troisième cerveau, le néocéphale, est apparu qui est le siège de la pensée conceptuelle, de l’intelligence, de la raison (sur cette conception trinitaire du cerveau due initialement à Paul MacLean, voir la chronique n° 142, Notre crocodile intérieur – Les bases neurophysiologiques de la dualité de notre nature, 01.04.2013). Chez l’homme les actions conduites par l’instinct sont réduites au minimum et tous les réflexes instinctuels sont « édulcorés, modifiés, pervertis par l’intellect ».

Ce que l’intelligence ajoute à l’instinct pour guider sa survie est la morale. Mais l’homme primitif ne se fie guère à l’intelligence et préfère une forme de morale qui ne diffère qu’à peine de l’instinct : le rite. Ce n’est que depuis 3000 ans que des hommes dégagés des travaux essentiels de la vie ont pu élaborer des morales « c’est-à-dire des systèmes de règles ayant pour objet la conduite de la vie, sans référence, ou avec des références ténues ou inconscientes, à l’instinct et au rite ».

Mais ici une difficulté apparaît sur laquelle Fourastié insiste beaucoup, qui s’oppose frontalement au discours classique qui glorifie la Raison : le néocéphale est infirme ! « La perception du réel par le néocéphale est extrêmement ardue ; elle est pourrie de fausses perceptions (quantité de signaux issus du réel ne sont pas perçus ; quantité d’autres sont déformés, souvent inversés ; infimes sont ceux qui, par une longue ascèse, peuvent être tenus pour correctement enregistrés et mémorisés…), elle est pourrie, en outre et peut-être surtout, de fausses interprétations, d’erreurs graves dans la compréhension nécessaire au néocéphale… etc. La décision consciente se prend “dans le noir”, c’est-à-dire avec des informations largement lacunaires et souvent erronées. » Les résultats issus de la méthode scientifique, quand ils existent, permettent de prendre de bonnes décisions (par exemple pour construire un pont) mais bien d’autres problèmes ne peuvent être résolus de la sorte. Il en résulte que bon nombre des décisions prises s’avèrent mauvaises. « Loin de faire à coup sûr mieux que le paléocéphale, le néocéphale fait souvent moins bien ». La raison commet des crimes. C’est parce que le néocéphale perçoit dans le réel non pas ce qui est bon pour le long-terme (pour l’espèce) mais ce qui est bon pour ses intérêts éphémères, son plaisir. « Il a assez de neurones pour cela, mais pas assez de neurones, et pas assez de durée, pour percevoir le réel à très long terme. Or, la perception et la considération du très-long-terme sont nécessaires au bonheur de l’individu et à la persistance de l’espèce. Si, dans ces conditions, l’humanité n’a pas disparu, c’est qu’elle a pallié par des croyances cette insuffisance de perception du réel. » (op. cit., p. 88).

Ce n’est que depuis peu que l’homme a pris confiance dans les produits de l’intelligence. « Pour la première fois depuis que des êtres existent sur cette planète, une espèce peut ajouter un objectif à celui de son instinct : non seulement subsister, non seulement durer, mais progresser. Le fait nouveau, l’arme nouvelle, qui donne à l’intelligence prise sur le réel, c’est la méthode scientifique expérimentale. » Mais alors des problèmes nouveaux apparaissent que ni l’instinct ni le rite ne peuvent résoudre. « Par exemple, le nombre des hommes sur la terre dépend maintenant d’une décision collective et consciente, alors qu’il était réglé par la compensation des millions d’instincts procréateurs par des millions de mortalités prématurés. Par exemple, nous pouvons maintenir en vie des êtres mal adaptés ou des vieillards atones que le milieu naturel détruisait vite. Par exemple, nous sommes devenus capables de détruire toute vie végétale et animale sur la planète, aucune espèce d’arbres, de mammifères, de poissons, d’oiseaux, d’insectes, ne vivra sans notre autorisation : cela suppose bien d’autres réflexes que ceux de la capture et la chasse. » (Essais de morale prospective, Gonthier, Paris, 1966, pp. 125-126). On conçoit toute l’actualité de cette réflexion et on perçoit, comme chez Aimé Michel, les limitations de la raison, l’ambivalence du progrès et l’impérieuse nécessité de replacer le réel connu dans un « surréel » (le mot est de Fourastié) encore inconnu qui l’enserre de toute part.

[6Sur la mort de Franco voir la chronique n° 227, Le coq d’Asclépios – La mort devient un acte délibéré (26.01.2015).

[7Il s’agit d’une certitude indubitable chez Aimé Michel, non pas une croyance au sens vague pris par ce mot dans son usage actuel mais un constat : « les choses sont ainsi et pas autrement ». Il ne faut donc pas prendre cette phrase à la légère comme une concession à la fragilité humaine et à son besoin de pensées consolantes. Que la mort soit une transition et non une fin est une pièce du puzzle qu’il assemble, une partie indissociable de la vision du monde qu’il propose. Comme il l’écrit dans un texte paru en 1974 : « Là où tu vas, tu ne cesseras de devenir plus que toi-même, éternellement » (http://www.aime-michel.fr/si-tu-netais-immortel-meditation/). Le lecteur sceptique pourra regretter qu’Aimé Michel n’en apporte pas la démonstration, et ne semble même pas se soucier d’en apporter une. C’est que l’entreprise est vaine, aussi vaine que celle du sceptique de démontrer son contraire : certaines idées ne sont pas accessibles par la seule force brute d’un raisonnement. Il préfère donc illustrer un point de vue très différent de celui que notre société propose, en croyant à tort que c‘est le dernier mot de la science et de la modernité, et laisser le lecteur qui le souhaite et qui le peut en apprécier la valeur.

[8Ce bref passage sur les religions de l’Inde est éclairant mais il ne faudrait pas en tirer la conclusion simpliste que l’amour est absent du bouddhisme et de l’hindouisme. Un chapitre du livre de Dominique Laplane Un regard neuf sur le génie du Christianisme (F.-X. de Guibert, Paris, 2e édition, 2006) peut servir à illustrer ce point. Il y présente ces religions dans le but de « montrer que toutes les religions détiennent quelque chose de la vérité de l’homme et de sa place dans l’univers » et (d’un point de vue chrétien) « que le développement de ces religions fait réellement partie du plan de la création dans sa diversité, dont Dieu a dit que cela était bon. » (mais sans cacher non plus leurs difficultés de ce même point de vue).

À propos de bouddhisme, né en Inde même s’il n’y a pas survécu, il écrit : « Le bouddhisme se flatte d’être une science et une sagesse de l’esprit. Il illustre cette connaissance en trouvant au fond de l’homme un des secrets des grandes religions : l’Amour. Il y gagne à mes yeux le respect que l’on doit à la plus haute philosophie qu’il soit donné à l’homme de trouver par ses propres moyens. Cette découverte n’est pas si banale que cela puisque notre époque l’a presque oubliée, elle qui recherche l’épanouissement de l’homme sur le mode le plus égocentrique possible. Par des modalités de méditation sans aucun rapport avec celles des bouddhistes, saint Augustin à fait (…) une découverte par bien des côtés semblables bien qu’il l’ait interprété très différemment. Ce qu’il trouve au tréfonds de lui-même, c’est l’Amour auquel il reconnaît Dieu. Le chrétien admire que le philosophe (Bouddha) ait pu atteindre ce degré de profondeur, mais il n’en est pas réellement surpris. La descente méditative rigoureuse et honnête au fond de soi-même ne pouvait manquer cette découverte de Dieu s’il n’est pas reconnu comme tel. » (p. 80)

Les idéaux communs à l’hindouisme sont « l’accomplissement de son devoir (propre à chacun), ( …) la non-violence, la sincérité, la recherche incessante de la Vérité, qu’on l’appelle Dieu ou non, l’amitié, la compassion, la constance, la retenue, tant mentale que physique et la pureté mentale et physique. Le tout est résumé dans cette belle formule extraite des Upanishads : “Damyata, Datta, Dayadhvam”, c’est-à-dire : “exerce toi à l’autocontrôle, sois généreux, sois compatissant”. » (p. 92). Il ajoute « Ici comme pour le bouddhisme, l’attrait véritable est celui des saints qui rayonnent une joie, une sérénité, un amour contagieux. Ces traits témoignent par eux-mêmes de la vérité qui occupent ces hommes. C’est elle qui fait la véritable grandeur de l’hindouisme (…). » (p. 94).

Rémy Chauvin le confirme dans Dieu des savants, Dieu de l’expérience (Mame, Tours, 1956) : « Le concept de charité et d’amour du prochain est fort bien connu et pratiqué aux Indes (…). Mais ce qui reste le plus important, c’est la libération personnelle ; le héros, c’est l’ascète de la forêt. » La différence entre les religions de l’Inde et le christianisme sur ce point n’est donc pas par tout ou rien, mais une question de degré, ou plus exactement de centralité.

Et puisqu’il en est beaucoup question dans cette chronique, remarquons au passage que l’enfer n’est pas une notion purement occidentale, l’Inde la connaît également. Ainsi, l’Isha Upanishad évoque « ces mondes que l’on nomme sans soleil, recouverts qu’ils sont d’aveugle ténèbre : y entrent après leur mort ceux qui ont tué leur âme. » Il en va de même du bouddhisme : « Dans le Majjimanikaya, collection d’un certain nombre de “discours du Bouddha”, les tortures de l’enfer sont décrites avec précision. Certains pécheurs, attelés à de lourds chariots, parcourent une étendue de flammes ; d’autres sont forcés de se jeter la tête la première dans un chaudron d’airain bouillant ; d’autres encore sont plongés dans une rivière de feu. » (Mircea Eliade, article « Enfers et paradis » de l’Encyclopaedia Universalis).

[9Aimé Michel complète ici les indications de la « Lettre à François Mauriac sur le mal fossile » dont il est question notamment dans la chronique n° 257, Le dieu des savants – Les horreurs de la nature et la loi morale dans un univers animé par une pensée (25.02.2013).

[10L’histoire de ce général russe est racontée par Mgr de Ségur dans un ouvrage intitulé L’Enfer (1876, http://www.liberius.net/livres/OEuvres_de_Mgr_de_Segur_%28tome_11%29_000000849.pdf, pp. 29-31) :

« C’était en Russie, à Moscou, peu de temps avant l’horrible campagne de 1812. Mon grand-père maternel, le comte Rostopchine, gouverneur militaire de Moscou, était fort lié avec le général comte Orloff, célèbre par sa bravoure, mais aussi impie qu’il était brave. Un jour, à la suite d’un souper fin, arrosé de copieuses libations, le comte Orloff et un de ses amis, le général V., voltairien comme lui, s’étaient mis à se moquer affreusement de la Religion et surtout de l’enfer. “Et si, par hasard, dit Orloff, si par hasard il y avait quelque chose de l’autre côté du rideau ?... - Eh bien ! répartit le général V., celui de nous deux qui s’en ira le premier reviendra en avertir l’autre. Est-ce convenu ? - Excellente idée !” répondit le comte Orloff, et tous deux, bien qu’à moitié gris, ils se donnèrent très sérieusement leur parole d’honneur de ne pas manquer à leur engagement. »

Quelques semaines plus tard, les armées napoléoniennes envahirent la Russie et le général V. alla mener ses troupes au combat contre elles.

« Il avait quitté Moscou depuis deux ou trois semaines, lorsqu’un matin, de très-bonne heure, pendant que mon grand-père faisait sa toilette, la porte de sa chambre s’ouvre brusquement. C’était le comte Orloff, en robe de chambre, en pantoufles, les cheveux hérissés, l’œil hagard, pâle comme un mort. (…) Alors, s’efforçant de dominer son émotion, le comte Orloff raconta ce qui suit :

Mon cher Rostopchine, il y a quelque temps, V., et moi, nous nous étions juré mutuellement que le premier de nous qui mourrait viendrait dire à l’autre s’il y a quelque chose de l’autre côté du rideau. Or, ce matin, il y a une demi-heure à peine, j’étais tranquillement dans mon lit, éveillé depuis longtemps, ne pensant nullement à mon ami, lorsque tout à coup les deux rideaux de mon lit se sont brusquement ouverts, et je vois, à deux pas de moi, le général V., debout, pâle, la main droite sur sa poitrine, me disant : « Il y a un enfer, et j’y suis ! » et il disparut. Je suis venu vous trouver de suite. Ma tête part ! Quelle chose étrange ! Je ne sais qu’en penser !”

Mon grand-père le calma comme il put. Ce n’était pas chose facile. Il parla d’hallucinations, de cauchemars ; peut-être dormait-il. Il y a bien des choses extraordinaires, inexplicables ; et autres banalités de ce genre, qui font la consolation des esprits forts. Puis, il fit atteler ses chevaux et reconduire le comte Orloff à son hôtel.

Or, dix ou douze jours après cet étrange incident, un courrier de l’armée apportait à mon grand-père, entre autres nouvelles, celle de la mort du général V. Le matin même du jour où le comte Orloff l’avait vu et entendu, à la même heure où il lui était apparu à Moscou, l’infortuné général, sorti pour reconnaître la position de l’ennemi, avait eu la poitrine traversée par un boulet et était tombé raide mort !... »

L’auteur de ce récit, Louis-Gaston de Ségur (1820-1881) est le fils du comte Eugène de Ségur et de la célèbre comtesse de Ségur, née Sophie Rostopchine. Attaché d’ambassade auprès du Saint-Siège (1842-1843) il abandonna son indifférence religieuse pour entrer au séminaire et fut ordonné prêtre en 1847. Il perdit complètement la vue en 1854 ce qui ne l’empêcha pas d’écrire un grand nombre d’ouvrages apologétiques dont certains connurent un très grand succès.

Le récit de De Ségur appartient à la catégorie des apparitions au moment de la mort qui ont été l’objet de recueils systématiques ; on en trouvera des exemples dans le classique Apparitions de G.N.M. Tyrrel (trad. française d’E. Bestaux, Apparitions et fantômes, Fasquelle, Paris, 1955). On peut aussi rapprocher ces récits de certains témoignages relatifs à des expériences de mort imminente dont une minorité sont désagréables ou infernales : 15 % selon P.M.H. Atwaters (Le grand livre des NDE ou expériences de morts imminentes, Exergue, 2012) ou 2 % selon le neurologue belge Steven Laureys du CHU de Lièges, dont l’équipe s’est spécialisée dans l’étude des états de conscience modifiée (http://www.lexpress.fr/actualite/sciences/experiences-de-mort-imminente-voyage-au-bout-de-la-vie_1685927.html).

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