Chronique n° 321 parue dans France Catholique-Ecclésia − N° 1675 − 19 janvier 1979

LE CHASSEUR ET SON CHIEN

Quelques idées non politiques sur le problème chinois

lundi 9 janvier 2017

COMMENTANT LES ÉVÉNEMENTS de Chine, C.-M. Roberts rappelait récemment, fort à propos, un mot de Lincoln Steffens [1] rentrant de Russie, en 1919 : « J’ai vu le futur, et ça marche » (a). Ce qu’il avait vu, c’était le passé : un pouvoir totalitaire entre les mains d’un petit groupe, système déjà classé et étudié par les Grecs ; et ça ne marchait pas, comme on le voit maintenant.

Je voudrais proposer ici quelques idées non politiques sur le problème chinois, qui est bien le problème du moment, mais que les commentateurs emportés par l’habitude n’examinent en général que du point du vue politique.

Partons de la constatation finale de C.-M. Roberts : en ce moment, dit-il en substance, la Chine évolue dans le bon sens, mais c’est un pays communiste, c’est-à-dire vivant dans un système qui n’a jamais pu résoudre le problème de la succession légitime. Quand le tyran en place meurt ou bien est détrôné, le système est tel (et ne peut être tel) que le seul mode de succession qui marche est la lutte au couteau. De façon violente (Béria fusillé) ou feutrée (Khrouchtchev et Mao poussés vers la poubelle de l’histoire), cela se fait au couteau.

Comment prévoir l’avenir quand les changements se font au couteau ? Politiquement, c’est impossible. Le successeur de l’étonnant M. Teng [2] pourra, s’il a la coltellata rapide [3], décider à peu près ce qu’il veut, y compris d’émouvantes retrouvailles avec le Grand Frère Russe. Peut-être M. Teng aura-t-il le génie de trouver pour son immense pays un moyen d’éviter la coltellata : l’ingéniosité des Chinois est sans limites. Mais peut-être pas. Donc, politiquement, nous naviguons à l’aveuglette.

Les atouts d’une nation moderne

Mais il n’en va pas de même du point de vue où se font à notre époque les seules vraies révolutions : celui de la science et de la technique.

Il est clair que M. Teng est fasciné par cet aspect du problème, qu’il peut observer de près chez son puissant voisin le Japon. Il est clair que son but est de faire de la Chine une nation moderne. Il le dit, le répète, et les Occidentaux qui se succèdent dans son antichambre sont unanimes à admettre qu’il semble avoir réussi à faire partager son ambition à beaucoup de Chinois, peut-être à son peuple tout entier.

Seulement voilà : est-ce possible ?

À cette question, les commentateurs répondent que ce qu’a fait le Japon, pourquoi la Chine à son tour ne le réussirait-elle pas ? Le peuple chinois n’a-t-il pas montré mille fois ses étonnantes capacités au cours de sa longue histoire ? Même, ne lui sommes-nous pas redevables de beaucoup de ces inventions qui ont changé la face du monde, la boussole, la poudre, l’imprimerie ?

Certes, rien n’est plus vrai.

Seulement, cette fois, la Chine et M. Teng lui-même sont pris dans un système dont l’histoire nous montre qu’on peut se le donner, mais non s’en débarrasser. Quand on l’a, on le garde. Les dissidents russes eux-mêmes, dont c’est là la pensée constante, sont incapables d’imaginer (de simplement imaginer) la fin d’un régime communiste. Il y a là une mécanique qui ne peut tourner que, dans un seul sens. Même un Ellenstein ne peut que présenter des critiques, condamner des pratiques, regretter des erreurs [4].

La science et la technique

Les Polonais se sont plusieurs fois donné des chefs libéraux. Chaque fois ces libéraux ont dû céder à la force des choses et devenir eux-mêmes des tyrans. Pourquoi ? On ne réfléchit pas assez à cette question. Ni M. Gieremek, ni M. Gomulka, ni M. Husak ne sont des tyrans [5]. Mais le système étant ce qu’il est, ils ne peuvent qu’agir en tyrans, fût-ce après d’honorables et vaines tentatives d’agir en libéraux.

Or, la société technologique et scientifique est par sa nature même incompatible avec la tyrannie.

Un lecteur m’objectait récemment que, pourtant, l’URSS a pu, dans plusieurs domaines, dépasser les États-Unis. En ce moment même, les brillantes réussites des Russes dans l’espace semblent donner raison à ce lecteur : ces succès ne sont-ils pas la preuve que le progrès technique et scientifique peut fort bien s’accommoder du système communiste ?

Ici, que le lecteur feuillette les éditions successives du Quid ? au cours de la dernière décennie. Le Quid ? (b), suivi d’année en année, est un incomparable tableau de l’évolution du monde contemporain dans tous les domaines. Je ne donnerai pas d’exemples, mais on peut en effet y constater le formidable effort, souvent récompensé, accompli par l’URSS pour dépasser les États-Unis et le monde occidental.

Seulement (et tout est là), dépasser n’est pas rattraper.

Le système communiste fonctionne sur les Plans. À chaque instant, d’innombrables commissions, chapeautées par les ministères, planifient les performances à atteindre au cours des cinq prochaines années. M. Brejnev fustige certes périodiquement les insuffisances du Plan et de ses réalisations. Il n’en demeure pas moins que, pour tout ce qui est planifiable, le Plan est un formidable outil de changement. C’est par les Plans staliniens et poststaliniens que l’URSS a établi ses performances dans l’industrie lourde, l’espace, l’armement. Dans ces domaines, ses succès sont irréfutables.

Mais qu’est-ce qui fait le progrès ? Réponse : précisément ce qui n’est pas planifiable [6]. En ce moment même, le Sénat américain est en train de réfléchir sur les relations de la loi avec l’informatique (rappelons-nous ici le rapport Nora) et découvrent qu’il s’agit de la quadrature du cercle. Porter la loi dans l’évolution de l’informatique, c’est bien plus difficile que de débarquer sur la Lune. Et ceci en raison même de la nature de l’informatique, qui évolue selon ses propres lois imprévisibles.

Le progrès n’est pas planifiable

Les progrès dans ce domaine tendent à périmer tout ce qui lui est étranger, parce qu’en réalité l’informatique transforme tout [7]. Considérez n’importe quel objet familier, par exemple un projecteur de diapositives ou une machine à laver. Dans le projecteur actuel, de petits modules rectifient automatiquement le réglage (système « autofocus »), la bande sonore, la luminosité, que sais-je encore ? Et ces petits modules, produits d’une industrie elle-même de plus en plus automatisées, coûtent de moins en moins cher.

Plus abstraitement, l’informatique prend de plus en charge tout ce qui, dans le travail humain, relève de la logique. Elle décharge l’esprit de son travail non créatif. Et déjà elle contribue largement à la création elle-même, par exemple en livrant presque instantanément les conséquences de l’hypothèse de travail. L’architecte dessine les éléments d’une structure. À quoi ressemblera la structure tout entière dans telle hypothèse, vue sous tel angle ? Il fallait jadis des mois de travail, sujets à d’innombrables risques d’erreurs. Maintenant, l’ordinateur répond sur-le-champ en dessinant directement la structure achevée, en la faisant voir quand elle tourne sur elle-même, en modifiant à volonté ses dimensions.

J’entends souvent dire que « l’ordinateur est bête » : il l’est, mais comme la logique. Ce qu’on appelle « erreurs d’ordinateur » sont toujours, en réalité, les erreurs humaines du programmateur. On disait aussi, au XVIIe siècle, que l’analyse géométrique était bête, parce qu’elle substitue au raisonnement spatial le maniement automatique des lettres et des chiffres. Mais le monde moderne a été créé par ce formidable prolongement de la pensée.

Un virage à prendre

Nous sommes loin de M. Teng ? Eh non ! Si le monde occidental est envahi par les petits (et grands) objets « intelligents » des Japonais, Américains et des autres Occidentaux (c), c’est parce que ces pays sont libres, parce qu’ils ne planifient que le minimum.

La Chine ne deviendra un grand pays qu’en se libéralisant. Le peut- elle ? Peut-elle jeter par-dessus bord la « planification démocratique » ? Oui, à condition de commencer par jeter au même trou l’idéologie de la planification « démocratique ». C’est-à-dire en cessant d’être communiste. M. Teng ne demande peut-être pas mieux. Mais voilà : c’est jusqu’ici la seule révolution qui s’est avérée impossible.

La planification peut « dépasser ». Mais entre-temps, d’indéfinissables virages ont été pris, il faut planifier un autre « dépassement », et ainsi de suite. C’est la parabole du chasseur et de son chien. Le chien court plus vite, devant son maître, mais pas tout à fait devant. C’est toujours le chasseur qui est en tête [8].

Aimé MICHEL

(a) Article de C.-M. Roberts sur la Chine, Herald Tribune du 26 décembre 1978.

(b) Quid ?, aux Editions Robert Laffont.

(c) Voulez-vous jouer aux échecs contre une « machine » ? Cela vous en coûtera environ 1 300 F, comme vous pouvez vous en assurer en visitant les boutiques spécialisées, ou en lisant leur publicité.

Chronique n° 321 parue dans France Catholique-Ecclésia − N° 1675 − 19 janvier 1979


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 9 janvier 2017


[1Lincoln Steffens (1866-1936), journaliste, conférencier et philosophe de la politique, fut une figure de la gauche américaine. Il avait étudié la psychologie avec Wilhelm Wundt à Leipzig et Jean-Martin Charcot à Paris avant de commencer une carrière de journaliste au New York Post. Il y découvrit de nombreuses preuves de la corruption des hommes politiques par des hommes d’affaires à la recherche de privilèges. En 1916, il couvrit la Révolution mexicaine et en 1919 il visita l’Union soviétique. Sa phrase restée célèbre sur le communisme citée par Aimé Michel (« I have been over into the future, and it works ») aurait été écrite en Suède avant même son arrivée en URSS ! Toutefois, il se montra moins enthousiaste dans son Autobiographie publiée en 1931, livre qui connut un grand succès.

[2Teng Hiao-Ping (plus souvent orthographié Deng Xiaoping) (1904-1997), né d’un père propriétaire terrien, débarque à Marseille à seize ans pour y faire des études. Au bout de quelques années, il doit travailler comme ouvrier pour subvenir à ses besoins. Il y découvre le marxisme et devient communiste. À Paris, il partage une chambre d’hôtel avec Tchou-En-Lai (Zou Enlai), l’un des fondateurs du Parti communiste chinois (1921). En 1926, il se rend en URSS pour étudier le marxisme-léninisme, puis rentre en Chine. Il y fait la guerre contre Tchang Kaï-chek et rejoint Mao-Tsé-Toung (Mao Zedong) qui défend un ancrage rural du communisme en opposition avec la ligne soviétique qui s’appuie sur le prolétariat urbain. Il participe à la Longue Marche (1934-1935). Après la défaite japonaise, il est présent à Pékin comme vice-Premier ministre lors de la proclamation par Mao de la République populaire de Chine (octobre 1949).

Il participe à la prise de contrôle du Sud du pays encore aux mains de Tchang Kaï-chek puis monte dans la hiérarchie du pouvoir. Il dirige une épuration, dite des Cent Fleurs, en 1957. En 1963, il dirige la délégation chinoise qui rencontre Khrouchtchev et consomme la rupture sino-soviétique. Liu Shaoqi et Deng Xiaoping mettent un terme à la collectivisation des terres. Mais Mao lance la Révolution culturelle pour tenter de reprendre de l’autorité. En 1968, Liu Shaoqi meurt en prison et Deng est assigné à résidence et soumis à une « rééducation ». En 1972, il fait son autocritique dans une lettre à Mao qui le réintègre en 1973 mais avec un rôle amoindri. Suite à la mort de Zhou Enlai, Deng est à nouveau écarté du pouvoir.

À la mort de Mao, en septembre 1976, Hua Guofeng prend sa succession. Mais le fossé s’élargit entre ceux qui ont bénéficié de la Révolution culturelle et ceux qui en ont souffert. Ces derniers l’emportent et font revenir Deng au gouvernement. En décembre 1978, son projet de réforme économique est ratifié par le Parti communiste ; il est dès lors officieusement le successeur de Mao et installe une nouvelle génération de dirigeants. Avec lui, il n’est plus question d’idéologie mais de modernisation agricole, industrielle, militaire, scientifique et technologique ; il abandonne l’orthodoxie communiste en visant d’abord l’efficacité et en faisant même appel aux capitaux étrangers. « Peu importe qu’un chat soit noir ou gris, dit-il, pourvu qu’il attrape la souris » et encore « Lorsqu’on ouvre la fenêtre pour changer l’air, l’air frais pénètre et les mouches aussi. » Ses succès économiques sont indéniables, il fait sortir des centaines de millions de Chinois de la pauvreté et est à l’origine du développement considérable du pays, mais il est aussi responsable de la répression contre les étudiants de la place Tiananmen en 1989, qui fera l’objet d’une autre chronique. À partir de 1987 il abandonne petit à petit le pouvoir et installe Jiang Zemin comme son successeur. Il meurt en février 1997.

[3Coup de couteau, en italien.

[4Aimé Michel craignait que le communisme ne soit indestructible (voir par exemple la chronique n° 427, La main sanglante – Tyrannies de droite et tyrannies de gauche, 14.11.2016). La suite des évènements a contredit ce pronostic et montré qu’on pouvait se débarrasser d’un système communiste, ce qui s’est passé en URSS et dans les autres pays européens dix ans après la présente chronique, ou le transformer assez radicalement, au moins dans le domaine de l’économie, comme en Chine et au Vietnam.

[5Les deux premiers sont Polonais, le dernier Slovaque.

Wladyslaw Gomulka (1905-1982) entre au Parti communiste en 1926, devient secrétaire du Parti ouvrier polonais qui prend la suite du PC (dissous par le Komintern en 1938 et dont les chefs ont été exécutés sur ordre de Staline), puis vice-président du gouvernement provisoire en 1944. Il entend construire un socialisme « à la polonaise » sans brusquer les collectivisations. Lors des purges anti-Tito, il est exclu du parti puis arrêté. Sa popularité le sauve et il est libéré en 1954. La révélation des crimes de Staline provoquant des troubles, on le juge seul apte à redresser la situation : il est nommé premier secrétaire en dépit de l’opposition de Moscou en 1956. Il procède à la décollectivisation des terres et permet la liberté de culte et l’enseignement religieux. Mais il se brouille avec les intellectuels et l’Église, et la crise économique de 1968 lui est fatale. Il doit démissionner en décembre 1970.

Bronislaw Gieremek (1932-2008), né d’une mère juive et d’un père rabbin, passe une partie de son enfance dans le ghetto de Varsovie dont il parvient à s’échapper avec sa mère en 1943 tandis que son père meurt à Auschwitz. Étudiant en France (1956-1957), il se passionne pour le Moyen-Âge français, enseigne à la Sorbonne (1960-1965) puis en Pologne. Il est membre du Parti ouvrier unifié polonais de 1950 à 1968. Historien médiéviste réputé, intellectuel engagé, membre fondateur du syndicat Solidarnosc, conseiller de Lech Walesa, interné par Jaruzelski en 1981 (sur Jaruzelski, voir la note 1 de la chronique n° 377, Misraki–Samivel : La musique des âmes et celle des cimes – Un musicien hanté par les Autres Mondes, 21.03.2016), il est élu député en 1989 lors de la chute du communisme. Il devient ministre des Affaires étrangères de 1997 à 2000, puis président de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) en 1998, enfin député européen en 2007. L’année suivante, il meurt dans un accident de voiture en Pologne.

Gustáv Husák (1913-1991 ; orthographié Hurak dans le texte imprimé), communiste dès son plus jeune âge à Bratislava, rejoint le Parti communiste tchécoslovaque à vingt ans. Pendant la guerre, il est très actif dans ce parti devenu illégal et donc clandestin et l’un des organisateurs du soulèvement de la Slovaquie en 1944. Après la guerre, il devient membre éminent du parti et du gouvernement. Il contribue à l’élimination du Parti démocratique slovaque qui avait gagné les élections de 1946. Après le coup de Prague de 1948 (prise du pouvoir par les communistes) il est membre du comité central tchécoslovaque mais en 1950, victime des purges staliniennes, il doit faire son autocritique, est exclu du parti puis emprisonné. Il est libéré en 1960 puis réhabilité. De retour en politique, il milite pour la démocratisation du régime. En 1968 il soutient les réformes du premier secrétaire Alexandre Dubček et le Printemps de Prague, du moins au début. Mais, pragmatique, devant l’intervention militaire soviétique, il commence à prendre des positions plus favorables à Moscou, malgré son élection à la tête du PC slovaque en remplacement d’un prosoviétique. En 1969, il est élu premier secrétaire en remplacement de Dubček, puis devient, en plus, président de la République en 1975. Durant tout ce temps l’épuration se poursuit jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Gorbatchev. En 1987, il perd sa fonction de premier secrétaire puis en 1989 celle de président (il est remplacé par Václav Havel). En 1990, il est exclu du parti et meurt l’année suivante à Bratislava.

[6Une des raisons du succès de l’URSS dans certains domaines technologiques (armement, espace) tient également au fait qu’elle y a appliqué des recettes peu orthodoxes d’un point de vue strictement marxiste-léniniste, telle que la mise en compétition d’équipes et d’entreprises. Elle réussit dans ce domaine parce qu’il obéit beaucoup mieux à la planification que le reste de l’économie : globalement l’économie de l’URSS est celle d’un pays du tiers-monde, « le plus sous-développé du monde communiste européen ». La démonstration de cette assertion est fournie dans la chronique n° 270, C’est la « chute finale » – Comment Emmanuel Todd démontra que l’URSS était un pays sous-développé (11.11.2013).

[7Cette affirmation « en réalité l’informatique transforme tout » est remarquable de prescience. Je ne crois pas que ce pouvoir de l’informatique à transformer l’économie en profondeur était bien perçu dans les classes dirigeantes françaises en 1979. Aimé Michel a consacré plusieurs chroniques pour attirer l’attention de ses lecteurs sur ce point, par exemple les n° 210, Les marchés de l’immatériel – Presque toute richesse est destinée à devenir informationnelle, 12.01.2012 (écrite en 1975) et n° 272, America, America – Toutes les sociétés s’américanisent, et quand elles ne le peuvent pas, s’enlisent, 23.11.2015 (écrite en 1977).

[8On s’est souvent posé la question depuis 1979 : la Chine est-elle communiste ou bien capitaliste ? Avec le recul du temps, la réponse semble bien : les deux mon général, capitaliste tout en restant communiste ! En appliquant une logique occidentale à l’évolution de la Chine, Aimé Michel a sans doute fait fausse route. Là où nous voyons une contradiction, le Chinois voit une union de contraires complémentaires, à l’image du Yin et du Yang qui imprègnent la philosophie chinoise. Comme l’exprime un sinologue de manière poétique : « La pensée chinoise opère comme une vallée, dont les versants mêlent leurs eaux, alors que la nôtre se présente comme une crête, qui les partage sans retour » (cité par le chef d’entreprise Dominique-Paul Vallée dans un article de synthèse « Où en est la Chine ? Où va-t-elle, politiquement, économiquement et socialement ? », http://baj.ouvaton.org/IMG/pdf/communisme_ou_capitalisme_chine_dpv_17_mai_2015_.pdf). Le pragmatisme de Deng Xiaoping était en réalité celui du peuple chinois tout entier qui a commencé à montrer ses capacités d’adaptation dès que l’occasion lui en a été donnée à la faveur des réformes de l’agriculture et de l’industrie. Ces réformes ont fait apparaître un secteur privé à côté du secteur public, et ouvert la Chine aux capitaux, techniques et produits étrangers jusqu’à son adhésion à l’OMC en 2001. Sur toute cette période la croissance du PIB chinois a été exponentielle avec un taux voisin de 10 % par an : partant d’environ 150 milliards de dollars au moment où cette chronique est écrite, début 1979, elle atteint les 400 milliards peu après 1990, 1 200 vers l’an 2000 et dépasse les 10 000 vers 2015 (France : 2400). Mais, aujourd’hui, cette période exponentielle semble toucher à sa fin avec un taux de « seulement » 6,9 % en 2015.

Cette évolution a été à la fois accompagnée et rendue possible par une plus grande liberté de s’informer (Internet), de voyager, d’entreprendre et d’accéder à la propriété privée. Cependant, dans la sphère politique, l’État (et donc le PC qui le contrôle) conserve ses prérogatives et empêche le développement de tout contre-pouvoirs. Si le terme « communiste » n’est plus employé, seul subsistant celui de « socialiste », les dirigeants actuels n’entrevoient aucun changement de ligne, aucune avancée vers la démocratie, au contraire : le Parti entend demeurer autoritaire et tout puissant. Mais cette vision « illibérale », qui met en doute la philosophie politique occidentale privilégiant la liberté individuelle et les institutions démocratiques, continuera-t-elle à connaître les mêmes succès ? Les nouvelles générations accepteront-elles comme les précédentes l’autoritarisme venu d’en haut ? Les multiples difficultés actuelles (pollutions, inégalités sociales, corruption rampante…) seront-elles résolues ? Nul ne sait. Tous les scénarios sont possibles même si rien n’indique que le pouvoir actuel soit à bout de ressource et en danger de perdre son autorité…

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