Chronique n° 388 parue dans F.C.-E. – N° 1957 – 15 juin 1984

LA SCIENCE ET L’ULTIME SECRET DES CHOSES

Avouer son ignorance est le premier pas de toute vraie science

lundi 8 février 2016

J’ai souvent signalé ici, après bien d’autres, l’étourderie de ces physiciens trop absorbés par leur laboratoire pour s’informer s’ils ont philosophiquement le droit d’y faire les découvertes qu’ils y font.

À quoi songe un J.A. Wheeler quand il se demande si l’on peut répondre à la question « Pourquoi y a-t-il quelque chose ? » [1]] À quoi, un P. Davies qui s’interroge sur « Dieu », alors que depuis peut-être un siècle les philosophes savent, eux, que les vraies questions ne sauraient concerner que la politique, la « lutte des classes », le sexe, l’opium du peuple, et si Gramsci a raison de vouloir que l’on nous prenne nos enfants pour leur inculquer de vrais sentiments de gauche ? [2]

Surtout, soulignons-le, que les arguments de la science sont par essence grossiers et inconvenants, puisqu’ils risquent toujours la réfutation d’une expérience ou d’une mesure. Alors qu’en politique, psychanalyse, etc, le recours absolu est le ridicule. N’est-il pas ridicule, je vous le demande, le naïf qui entreprend de réfuter que tout est sexe et haine de classe ?

J’allume l’autre jour mon poste au hasard. C’était une table ronde de « branchés » en pure « novlangue », modèle Europe Occidentale 1984. Je fus bien cinq minutes à me demander si la discussion avait pour objet un film, la situation en Angola, le style de Susan Sontag [3], l’homosexualité, ou Dieu sait quoi. Précieuse polyvalence des stéréotypes, qui permet de répondre à n’importe quoi, sur n’importe quoi, les yeux fermés. Les Français sont à peu près imbattables à cet exercice, mais les Allemands (qui nous ont précédés), les Italiens, les Anglais, les Américains, ne sont pas mauvais non plus, encore qu’en Amérique les spécialistes n’arrivent jamais à discuter qu’entre eux, presque personne d’autre ne soupçonnant même qu’ils existent.

Une nouvelle logique

Revenons aux physiciens. Ils ont inventé une nouvelle logique, ou plutôt ils ont ajouté à la logique classique des généralisations qui permettent d’aller là où l’on n’aurait jamais supposé qu’il y eût un chemin, des chemins.

Vous rappelez-vous toutes les discussions des philosophes sur l’idée de « cause » ? « Tout événement a une cause », disait-on, « d’où il découle que la même cause produit toujours le même événement (c’est le déterminisme), car si une même cause pouvait produire deux effets différents, leur différence n’aurait pas de cause, donc l’idée de liberté est illusoire », etc... [4]

On voit toujours, hélas, ces arguments et d’autres semblables opposés ou imprudemment mélangés à la sainte Révélation, qui se moque bien de notre logique, nous jetant pour commencer à la face les trois grands Mystères [5]. Je me souviens avoir lu jadis de subtiles distinctions entre ce qui contredit la raison et ce qui la dépasse. Je riais de cet embarras théologique, n’ayant pas encore la Foi [6].

Pour savoir ce qui contredit et ce qui dépasse, il conviendrait d’abord de savoir ce qu’est la raison [7]. On démontre en mathématiques – c’est une des grandes découvertes de ce siècle – qu’aucun système logique ne peut démontrer lui-même sa propre cohérence. Tout système logique implique des propositions « indécidables » [8]. Mais cela est bien abstrait, et l’on est plus frappé par d’autres découvertes, celles-là concrètes. Voyons un peu.

Toutes les expériences de microphysique, toutes sans exception, exigent pour leur explication deux principes contradictoires, ou plutôt un principe posant la superposition de deux raisonnements s’excluant l’un l’autre. S’il ne s’agissait que d’explication, on pourrait supposer que le principe de superposition n’est tout simplement pas le bon, qu’il y a peut-être d’autres explications encore inconnues. Mais c’est la « superposition » qui, depuis plus de cinquante ans, a permis toutes les prédictions de phénomènes nouveaux, inconnus, cherchés à l’aide de cette logique, et trouvés.

Le principe de superposition règne dans le réglage de votre machine à laver, dans vos postes de radio et T.V., dans l’ordinateur, dans les merveilleux agencements des satellites, dans la robotique... Il a enfanté le monde où nous vivons. Si donc on trouve au-delà de lui d’autres principes (ce qui, d’ailleurs, est assuré), ils devront prendre en compte les mêmes prédictions contradictoires vérifiées. La superposition sera dépassée et intégrée, peut-être dans d’autres superpositions encore plus surprenantes (c’est ce qu’en effet l’on pressent en 1984).

Pourquoi rappeler cela ?

Acceptable ? Inacceptable ?

Dans la plus érudite édition du quatrième Évangile, on lit ceci : « Ce qui fut en lui était vie (début du verset 4, chapitre 1). « Dans cette phrase, commentent les savants auteurs, le mot « vie » est attribut, mais il faut probablement le laisser indéterminé, seule façon de donner un sens acceptable à la phrase ».

Acceptable ? Acceptable pour qui ? Au nom de qui ? Pourquoi ne pas traduire d’abord littéralement le grec [9], quitte à se demander ensuite si l’on comprend, humblement, à genoux, ayant préalablement déposé la folle présomption de prétendre « donner un sens acceptable » à ce qu’une faible intelligence humaine ne saisirait pas ? « En lui une vie était », dit le grec, « et la vie était la lumière des hommes ». Oui, il y a peut-être là une énigme : « une vie », « la vie ». Je ne suis pas sûr de comprendre. C’est une parole divine. Ce que je ne comprends pas bien, je le médite en priant d’être éclairé. Peut-être le texte veut-il cette méditation, cette incertitude, cette recherche difficile, cette prière.

Passons. Peut-être aussi les auteurs de l’exégèse sont-ils inspirés par leur grâce d’état ? Ils citent d’ailleurs leurs innombrables collègues qui ont, avant eux, proposé leurs conjectures contradictoires. Peut-être toutes ces savantes ténèbres sont-elles le ressac lointain du Sacré, du Secret, peut-être faut-il les lire toutes avec respect et humilité pour nous convaincre de notre ignorance et du respect que l’on doit à ce qui nous dépasse ? Passons donc et réfléchissons à ce mot : acceptable.

Personnellement, je trouve tout à fait inacceptable que la constante de Planck m’interdise de connaître à la fois une vitesse et un lieu, inacceptable qu’un méchant radical, ne pouvant être négatif, interdise toute vitesse relative supérieure à celle de la lumière. Quoi, un radical, pas plus compliqué, moins compliqué même que celui du déterminant d’une équation du second degré qu’on apprend en troisième, si je me souviens bien, ayant de telles conséquences ? Ce n’est pas acceptable.

Ce ne l’est pas peut-être, mais c’est ainsi. C’est ainsi pour un méchant petit radical que l’on démontre en réfléchissant à des signaux lumineux échangés entre deux trains (a). Si d’ailleurs je me prends la tête à deux mains après m’être rappelé que ces faits inacceptables ont été découverts et acceptés par tous les maîtres physiciens qui me les enseignent, lumières de ce siècle, je vois qu’en mettant humblement mes pas dans les leurs, miracle, même moi, moyennant l’effort qu’il faut, je finis par admettre et peut-être même comprendre (b).

La Parole et la lanterne

Alors, « en Lui UNE vie était, et LA vie était la lumière des hommes ». Devant le premier « vie », pas d’article en grec (correspondant à l’indéterminé grammatical), devant le deuxième « vie », l’article... Que faut-il comprendre ? Il me semble comprendre un peu, mais là n’est pas la question. À supposer que j’hésite, vais-je, comme le disent ces savants commentateurs, finalement condescendre à « donner un sens acceptable » à cette obscurité de la Parole divine ? Je tremble à l’idée que cette Parole se trouve dénuée de sens, faute que ces messieurs se soient décidés à en « donner » aucun d’acceptable (par eux).

Si l’on me pardonne cette familiarité, à supposer que par malheur il en fût ainsi, Un qui serait bien privé, ce serait Dieu, convaincu de n’avoir rien dit d’« acceptable ». Il aurait dû, c’est sûr, apprendre un peu mieux la langue grecque, la philologie, prendre conseil des exégètes, et surtout réfléchir davantage avant de parler (c’est de Dieu que je parle) pour produire une phrase acceptable par ces Messieurs, et leur épargner l’ennui d’avoir à « donner » un sens à Son Verbe incompréhensible.

Quand on a usé sa vie à réfléchir sur quelques très menus problèmes de la nature, infiniment plus menus que le radical d’Einstein, quand on a pris la mesure des malices derrière lesquelles se cache la plus petite vérité (et encore, provisoire), on est émerveillé par la bravoure de ceux qui, ciseaux en mains, découpent la Parole divine, la recollent, la redécoupent, jettent ceci, remplacent cela, découvrent des non-sens dans le produit obtenu, et veulent bien éclairer de leur lanterne des ténèbres que les petits enfants ignorants n’avaient pas remarquées [10].

Le premier pas de la science, de toute vraie science

« Certaines choses dans l’Écriture vous resteront à jamais incompréhensibles, si je ne vous les explique pas », me dit-on. C’est vrai. Mais de qui dois-je attendre cette lumière qui me manque ?

Je dis fermement : ces lumières, je les attends de l’enseignement de la Sainte Église Catholique, d’elle seule, et non pas, s’il vous plaît, des fuligineux disciples de Herr Doktor Hegel, qui croyait que « tout ce qui existe est rationnel ».

Car je serais désespéré (supposition heureusement absurde et réfutée par science) que tout fût rationnel. Quoi, l’ultime secret des choses tiendrait tout entier dans mon faible entendement ? Être, ce ne serait que cela ? La « raison » de Herr Doktor Hegel ? Dieu merci – oui, Dieu merci – il n’en est rien. Avant de prêter attention aux explicateurs de l’insondable parole, je veux qu’ils confessent bien clairement leur foi dans l’enseignement des apôtres, tel qu’il s’est maintenu et développé dans l’Église dont douze ignorants sont les douze piliers [11].

Voyez le fol orgueil de l’ignorant : je veux, pour les écouter, qu’ils remercient d’abord bien clairement le Père d’avoir révélé ces choses qui émerveillent les enfants, mais où se perdent les sages et les docteurs [12]. Avouer son ignorance, reconnaître que c’est là comme la lumière du soleil et que cependant on ne comprend pas, c’est très facile : c’est le premier pas de la science, de toute vraie science. Car pourquoi chercherait-on encore si l’on avait compris ?

Aimé MICHEL

(a) C’est le moyen trivial retenu par Einstein lui-même pour faire comprendre sa théorie sans la moindre équation.

(b) Les physiciens sont modestes devant la Nature. Ils doutent toujours d’eux-mêmes (voir le dernier numéro spécial de Science et Avenir : « La Grande Querelle des physiciens », N° 46, entièrement rédigé par des physiciens).

Chronique n° 388 parue dans F.C.-E. – N° 1957 – 15 juin 1984


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 8 février 2016


[1Heidegger posait la question : « Pourquoi y-a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » et affirmait que la philosophie moderne s’était constituée de l’oubli de cette question originaire. Aimé Michel, comme André Frossard, répondait : « Les philosophes ont peut-être oublié cette question, mais pas les enfants de cinq ans. » Et cela lui plaisait beaucoup de voir les physiciens s’emparer de cette question oubliée. Il y voyait un signe du bouleversement radical de la pensée auquel la physique et la cosmologie contemporaines allaient nous contraindre. [Note de Bertrand Méheust

[2Sur les interrogations du physicien Paul Davies, voir la chronique n° 387, Le retour en force des grandes questions – Quand les physiciens relaient les philosophes (18.01.2016), qui fut publiée dans F.C. en 1984, juste avant celle-ci.

Sur Gramsci : voir la n° 380, En lisant Monsieur Mexandeau : vive l’école plus libre – Contre la « guerre scolaire » et l’uniformité (28.9.2015).
Sur l’éducation des enfants : voir la n° 79, L’importance des premières années – Empreinte et éducation précoce (20.06.2011) et le dialogue qui a suivi.

[3Essayiste, romancière et cinéaste américaine (1933-2004), proche de Roland Barthes et militante de gauche, récompensée par de nombreux prix littéraires. Le plus connu de ses essais est Sur la photographie (traduction française, Christian Bourgois, Paris, 1982).

[4La question du déterminisme, comme toutes les grandes questions, est l’objet d’un débat qui oppose les tenants du déterminisme à ceux du hasard, débat qui alterne des phases aiguës et des phases de quiescence. Le physicien Jacques Harthong a très clairement présenté ces deux positions antithétiques. Pour les premiers « la loi ultime du monde est entièrement déterministe et tout phénomène aléatoire qu’on peut y observer est un effet du chaos déterministe (éventuellement lié à des variables cachées) » alors que pour les seconds « la loi ultime du monde est le hasard et tout déterminisme partiel qu’on peut y trouver est un effet de la loi des grands nombres (qui supprime donc la marque du hasard) » (cité par Amy Dahan Dalmedico, « Le déterminisme de Pierre-Simon Laplace et le déterminisme d’aujourd’hui », in Chaos et déterminisme, sous la direction de A. Dahan Dalmedico, J.L. Chabert et K. Chemla, Seuil, Paris, 1992, p. 405).

Ces définitions lapidaires utilisent trois termes qui méritent quelques explications. Nous avons déjà parlé du chaos déterministe : les systèmes dits chaotiques obéissent à des lois déterministes mais ont néanmoins l’apparence du hasard et on ne peut prévoir exactement leur évolution (voir la note 3 de la chronique n° 149, Sherlock Holmes en échec – Corrélation n’est pas causalité, 29.10.2012). Pour rendre compte du comportement apparemment probabiliste d’un système, on peut aussi recourir à des variables cachées, c’est-à-dire inaccessibles à l’expérimentateur, permettant de rétablir le déterminisme à un niveau plus fondamental. C’est notamment le cas en physique quantique, sachant que son interprétation majoritaire rejette ces variables cachées (voir la note 5 de la chronique n° 342, Au cœur de l’infini labyrinthe, une obscure clarté – Nouvelles réflexions sur les ondes et les particules, la relativité et les quanta,16.11.2015). Quant à la loi des grands nombres, elle stipule que la moyenne d’un échantillon aléatoire se rapproche d’autant plus de la moyenne de la population dont il est tiré que la taille de l’échantillon augmente.

Nous avons déjà parlé de ce débat, ravivé par René Thom et Ilya Prigogine, en marge de la chronique n° 325, Einstein, prophète de l’imprévisible – La querelle du déterminisme (13.04.2015). Didier Dacunha-Castelle, qui enseignait la théorie des probabilités à l’université d’Orsay, dans une section intitulée « Le débat sur le déterminisme » de son livre Chemins de l’aléatoire. Le hasard et le risque dans la société moderne (Champs n° 440, Flammarion, Paris, 1999, p. 239), cite Jacques Hartong et résume ainsi le débat : « le recours à l’aléatoire dans l’élaboration des modèles de la physique est vu par R. Thom comme la non-science, l’abandon de l’effort d’élucidation et d’explication qui est la tâche du scientifique. En abandonnant la recherche des causes pour introduire du “hasardˮ à la source des phénomènes naturels, les scientifiques démissionneraient. Les opposants à Thom au plan philosophique s’appuient sur l’état actuel de la science. De leur point de vue, par exemple, la mécanique quantique fait intervenir de manière incontournable les probabilités, et de nouvelles découvertes font avancer chaque jour un peu plus cette théorie sans qu’il y ait d’alternative plausible aujourd’hui. »

Cette dernière position rejoint celle d’Aimé Michel dans la chronique citée à l’instant. Il y présente le déterminisme philosophique de Laplace et d’Einstein comme une illusion que la physique de notre temps, celle de « Feynman et Wheeler », a dû abandonner. Cela signifie-t-il alors qu’il serait un pur « probabiliste » ? Ce serait le cas si le contraire du déterminisme était le probabilisme, l’idée implicite étant qu’en dehors de ces deux notions il n’y a rien d’autre. Mais, telle n’est pas l’idée d’Aimé Michel car il ne renonce pas au libre arbitre. Or, le libre arbitre, qui est intimement lié à la conscience, s’oppose aussi bien au déterminisme qu’au probabilisme. C’est l’impossibilité de sortir du cadre fermé des seules connaissances assurées qui fait que beaucoup renoncent, au moins en parole, au libre arbitre (voir la note 5 de la chronique n° 325), ce qui est une forme insidieuse de scientisme.

On peut s’étonner du fait qu’après quatre siècles de science expérimentale celle-ci soit incapable de trancher une question aussi centrale que de savoir si le monde est déterministe, probabiliste ou autre chose. C’est un rappel utile du caractère limité des résultats scientifiques, de l’incapacité de la science (actuelle et peut-être future) à trancher sur le fond les grands problèmes philosophiques, métaphysiques et religieux. Par contre, ce qu’elle fait fort bien c’est d’actualiser en permanence ces questions qu’elle ne résout pas mais qu’elle repose en des termes nouveaux, qu’elle renouvelle parfois de fond en comble. Les pensées philosophiques et religieuses conservent de ce fait une autonomie vis-à-vis de la science.

[5Ces trois grands mystères sont : la Trinité, l’Incarnation et la Rédemption.

Selon Lalande les mystères dans la théologie chrétienne sont des « dogmes révélés, que le fidèle doit croire, mais qu’il ne peut comprendre » (article « Mystère » du Vocabulaire technique et critique de la philosophie). En note, Maurice Blondel corrige cette définition : « le mot mystère désigne sans doute ce qui doit être cru et ce qui ne peut être compris. Mais cette dernière proposition, en évoquant l’idée de la nuit noire, dénature le sens de la foi. Car, il y a, dans le mystère, même avant la foi, des aspects qui ne laissent pas la raison indifférente ou totalement aveugle ; et dans la foi, il y a des aspects que la méditation et l’expérience éclairent partiellement. »

Ces définitions pourront paraître bien obscure aux adversaires du mystère pour qui, écrit Jean Guitton, « il n’y a pas de différence entre le mystère et l’absurde, parce qu’ils entrent tous les deux dans le domaine des choses invérifiables. » Dans son petit livre L’absurde et le mystère (Desclée de Brouwer, Paris, 1984), Guitton médite sur ces deux extrêmes entre lesquels, selon lui, chacun doit choisir car il n’y a pas de troisième voie ; de fait, il paraît difficile d’échapper à ce dilemme dont on vient de voir plus haut un exemple avec le choix entre le mystère du libre arbitre et l’absurde des frères ennemis probabilité et déterminisme. Guitton poursuit : « En comparant les états d’esprit des croyants et des incroyants, j’ai remarqué que chacun d’eux croyait l’autre insensé. (…) Pour pénétrer dans un état d’esprit incroyant, je n’ai pas d’effort à faire : il suffit de détendre un ressort, de me laisser aller, de considérer le silence du cosmos, l’incertitude des preuves de la religion, la sérénité du visage des morts. L’incroyance je la connais. L’athéisme m’est proposé par mon cerveau adapté à l’univers (…). Au contraire, si je me regarde dans la prunelle d’un athée, je me vois perçu comme un être aberrant. » La différence entre le croyant et l’incroyant, la mort venue, « sera que, si nous sombrons tous dans le néant, celui qui a cru à tort au mystère ne perdra rien. Mais si le mystère est, celui qui ne l’a pas admis aura de grands regrets. » Mots par lesquels son livre s’achève.

Toutefois, sans attendre cet ultime verdict, il existe une voie, autre que la théologie, pour apprivoiser cette idée du mystère : c’est celle de la finitude de l’esprit humain liée à la finitude de son cerveau, idée qu’Aimé Michel à très souvent présentée dans ses chroniques (voir la note 6 de la chronique n° 326, L’amour n’est pas une erreur de la nature – Nous cherchons librement notre achèvement dans un monde infiniment compliqué, 03.03.2014). De même qu’il existe des choses que le chien ne peut comprendre mais que nous comprenons (ces lignes par exemple), on peut concevoir qu’un esprit supérieur pourrait comprendre des choses que nous ne comprenons pas. Ces choses seraient pour nous des mystères bien que, dans une petite mesure, cet esprit surplombant pourrait tenter de nous en communiquer certains aspects, ne serait-ce que par des métaphores ou des allusions poétiques.

À titre d’exemple, Aimé Michel suggère dans la présente chronique que la physique contemporaine confronte dès maintenant l’esprit humain à ses limites intellectuelles. Certains des meilleurs physiciens actuels, bien que capables de décrire mathématiquement avec une grande précision les résultats d’expériences menées sur des photons, électrons et autres « quantons », s’avouent incapables de donner une image claire de ce monde microscopique. Plusieurs d’entre eux, et non des moindres, soutiennent également cette thèse si opposée aux idéaux de la physique classique, comme on l’a vu en note 6 de la chronique n° 247, Il n’y a pas de raccourci – Sectes et scientistes tentent de délivrer l’homme du mystère du monde (14.09.2015). Pour eux, la physique quantique révèle un monde essentiellement mystérieux. En ce sens, les « mystères » de la physique et ceux de la théologie, sans se confondre, s’éclairent mutuellement.

[6Aimé Michel raconte sa conversion dans sa lettre du 28.3.81 (« L’homme (le prêtre) qui m’avait converti, non par des discours, car je ne l’ai presque jamais rencontré, mais par sa prière ») et vraisemblablement aussi dans le texte du 20.7.81 intitulé Recette pour rencontrer le Prévenu, l’une et l’autre reproduits dans L’Apocalypse molle, Aldane, Cointrin, 2007. Je ne sais en quelle année eut lieu cette conversion mais peut-être est-il possible d’en encadrer la période :

Elle est postérieure à 1957, date de rédaction de la Lettre ouverte à François Mauriac sur le mal fossile. En effet, dans cette lettre qui sert de préface au livre d’André de Cayeux Trente millions de siècles de vie (André Bonne, Paris, 1958), Aimé Michel exprime, me semble-t-il, une vision du monde encore désespérée ; je discute ce point dans la note 8 de la chronique n° 257, Le Dieu des savants – Les horreurs de la nature et la loi morale dans un univers animé par une pensée (25.02.2013).

Elle est antérieure à 1970. Dans une lettre à Pierre Schaeffer datée du 22 février de cette année-là, il écrit que dès son enfance, paralysé par la poliomyélite, il a tenu Dieu pour une « faribole » et « tout ce qui venait des grandes personnes » pour des « mensonges ». « Ce n’est qu’à la longue et au prix de 20 ans de réflexion que je suis revenu de ces saines idées. Pour Dieu (quoique ce mot soit déjà un mensonge) il m’a fallu 40 ans. » Si cette dernière indication peut être prise au pied de la lettre, elle fixerait cette « conversion » (littéralement ce changement de point de vue) aux alentours de 1959.

[7L’enjeu de cette discussion est encore celui des rapports entre la raison et le christianisme, voir la chronique n° 337, Et si l’intelligence acceptait ses limites ? Il y a tant de choses que je ne sais pas... – Science et religion sont-elles en guerre à mort permanente ? (21.04.2014).

[8Ce sont les théorèmes de Gödel. Aimé Michel en a parlé dans la chronique n° 160, La science et le mystère – Rousseau, Gödel et Saint Vincent de Paul, 18.07.2011. Il y avance avec prudence l’idée suivante : « les théorèmes de Gödel me semblent avoir une implication philosophique sans appel : ils sapent le fondement même de l’explication scientifique, si l’on entend par explication l’élucidation totale. » S’il n’y a pas élucidation totale ce qui reste peut être qualifié de mystère. Si l’interprétation d’Aimé Michel est exacte, les théorèmes de Gödel seraient une autre voie d’accès scientifique à l’idée de mystère, en plus de la physique quantique orthodoxe.

[9Ce conseil impérieux de « traduire d’abord littéralement le grec, quitte à se demander ensuite si l’on comprend » est à rapprocher de cet autre : « rapporter ce qui s’est passé, non dire si c’était possible ou non » qu’il prodigue dans Et si l’intelligence acceptait ses limites ? il y a tant de choses que je ne sais pas…. Dans les deux cas, compréhension d’un texte ou d’un évènement contraire à nos attentes ou à notre entendement, il s’agit de faire preuve d’humilité, de reconnaître nos ignorances, de ne pas surestimer nos connaissances et notre logique. On ne saurait donner trop d’importance à ce conseil car il conduit lorsqu’on s’y attache à une vision du monde très éloignée de celle qu’impose le monde contemporain. Ce monde, implicitement ou explicitement, fait comme s’il n’existait aucune alternative au scientisme, au matérialisme, à l’athéisme, comme si cette vision du monde était devenue la seule possible au point de s’insinuer même chez les exégètes et les théologiens.

[10Dans le cas d’un exégète comme Rudolf Bultmann cette description n’est nullement exagérée (sur Bultmann voir la chronique n° 233, Éloge de Lucky Luke – Il y a folie à vouloir tout expliquer dans le cadre du peu qu’on sait, 15.12.2014). Pour lui et ses successeurs les Évangiles ne sont qu’un ensemble de phrases plus ou moins authentiques que l’on peut impunément découper « ciseaux en mains ».

[11La phrase imprimée est : « je veux qu’ils confessent bien clairement leur foi dans l’enseignement des apôtres, les ignorants tel qu’il s’est maintenu et développé dans l’Église dont douze ignorants sont les douze piliers. » Je l’ai corrigée en supposant que l’ajout de « les ignorants » est une erreur typographique.

[12Allusion à la prière du Christ rapportée par Matthieu (chap. 11, v. 25-26) : « Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits ». À rapprocher également de la célèbre formule du Mémorial de Pascal : « Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob, non des philosophes et des savants ».

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