Chronique n° 344 parue dans F.C.-E. – N° 1814 – 18 septembre 1981

LA SCIENCE AUX PORTES DU MYSTÈRE

Tout ce qui est fondamental échappe à la mesure

lundi 22 mai 2017

Accordons-nous une pause dans notre investigation des idées et résultats de la physique la plus récente, et essayons d’en discerner quelques conséquences philosophiques [1].

1) Un point fondamental n’a pas changé depuis Descartes, qui d’ailleurs le premier le formula en toute clarté : c’est que le but suprême de la science, son objectif déclaré, est toujours de ramener l’« explication » des phénomènes au temps et à l’espace. Si ce n’étaient les embûches typographiques (je crains des erreurs bien excusables dans notre journal qui n’est pas un journal scientifique [2]), j’illustrerais ce propos de quelques-unes des équations maîtresses de la physique contemporaine. Certes y apparaissent d’autres lettres que x, y, z et t, les 3 dimensions d’espace et celle du temps, mais c’est que ces autres lettres résument d’autres équations, et si l’on va au bout, c’est bien là uniquement ce qu’on trouve : des mesures de x, y, z et t. On peut dire que la science n’a jamais cessé de tendre vers la réalisation du programme cartésien, pas un seul instant, en aucune de ses nouveautés, pourtant si impressionnantes, depuis le XVIIIe siècle. C’est en quoi le père Dubarle a pu dire que la science est matérialiste dans sa démarche [3]. Il est vrai que quand il a dit cela, le P. Dubarle ignorait les plus récents développements de la physique, qui étaient encore à venir (le théorème de Bell, qui ouvrit ce monde nouveau encore aujourd’hui inexploré, date de 1964, et ne fut remarqué que 10 ans plus tard).

2) Il y a donc une pétition de principe grossière dans l’idée que la science prouve l’inexistence des réalités spirituelles. C’est comme si l’on disait : croyez-moi, je suis un spécialiste du voyage et de l’exploration, j’ai parcouru des millions de kilomètres en train, à cheval, à trottinette et à pied, et je n’ai jamais vu de baleine, cette histoire de bonne femme [4].

L’espace et le temps détrônés

Pour voir la baleine, il est conseillé de jeter un coup d’œil sur la mer, où l’on ne va guère à trottinette. Le principe de Descartes – tout expliquer par l’espace et le mouvement – exclut d’avance de son champ de vision tout ce qui n’est ni espace ni temps, tout ce qui concerne l’âme et Dieu. Descartes le dit en toute clarté [5]. Mais, pour lui, c’était une question de méthode : il assignait à la science l’étude de la matière seule (ce qu’il appelait matière). Ses successeurs directs ou bâtards ont diffusé un état d’esprit (l’état d’esprit toujours régnant, surtout chez les doctrinaires et les ignorants) qui remonte Descartes à l’envers : j’ai trottiné dans le monde entier, c’est mon métier, ne me racontez pas d’histoires avec votre baleine, je vous défie de découvrir ne fût-ce que l’ombre d’une baleine en pédalant jusqu’à ce que mort s’en suive. Eh, dame, Dieu merci ! Heureusement ! S’il m’advenait d’en rencontrer une sur une route départementale, j’irais consulter un psychiatre.

3) Cependant l’inconcevable s’est produit ! on n’a pas rencontré de baleine parmi les plates bandes des Ponts et Chaussées, non. Mais on est arrivé sur le rivage de l’Océan. Il a fallu mettre pied à terre, si possible sans vertige, et considérer ce monde nouveau. Cela s’est fait sous la nécessité de l’acte cartésien par excellence : la mesure. La physique est arrivée sur le bord de l’océan en découvrant que tout ce qui est fondamental échappe à la mesure (sauf par statistique). Depuis Bell, et surtout depuis les expériences que suggère son génial théorème, on ne cesse de s’enfoncer dans des concepts où, sans sortir du temps et de l’espace, on se voit contraint de reconsidérer si profondément leur essence que le cœur chavire, et que tous ceux que j’appellerai respectueusement les vieux pontes de la physique, ou illustres pères fondateurs, se taisent remarquablement. Il en reste cependant quelques-uns, Dirac, de Broglie, Feynman lui-même, au génie si audacieux ; bouche cousue ; vous rappelez-vous la fameuse « interprétation de Copenhague » (« ou orthodoxe » ajoutait-on, parce qu’il y a seulement quelques années elle était admise par tout le monde) conçue par Bohr et ses disciples et partisans ? Or voilà que des expériences d’une admirable ingéniosité (Alain Aspect au laboratoire de physique d’Orsay, Rapisarda à Catane en Sicile) viennent confirmer cette interprétation [6], mais à la condition qu’on l’accepte telle quelle, avec ses apparents paradoxes, et tout le monde se tait ou presque. Ne restent pour en parler que deux écoles, presque réduites à leurs deux chefs de file, deux Français, tous deux de l’institut Henri-Poincaré : Olivier Costa de Beauregard et Jean-Pierre Vigier. Vigier résume en substance ainsi leurs positions contradictoires [7].

A) Interprétation de Vigier : lui-même l’appelle stochastique. Elle revient à dire que les résultats obtenus, si paradoxaux, font deviner des phénomènes réels cachés derrière le hasard ; d’où le mot stochastique qui, en mathématique, veut dire que l’équation utilisée comporte une variable aléatoire. En réalité l’espoir de Vigier va plus loin : il est convaincu que cette variable (cachée) n’est pas réellement aléatoire, c’est-à-dire conduite par le seul hasard, elle obéit à une ou des lois cachées que l’on finira par découvrir. Vigier est donc déterministe.

B) Interprétation de Costa de Beauregard : pourquoi aller chercher midi à quatorze heures, demande-t-il, puisque les équations de la physique orthodoxe (l’interprétation de Copenhague) rendent compte de tout, à la seule condition qu’on les accepte telles qu’elles sont ? Seulement, le « telles qu’elles sont » implique qu’à un certain niveau (microphysique), il n’y a pas de différence entre le passé et le futur. Plus précisément, ces équations disent que la cause d’un phénomène peut ou bien survenir après qu’avant ledit phénomène ; et plus précisément encore, la physique réintroduit purement et simplement les causes finales chassées de la science à grand bruit de discours philosophiques depuis le XVIIIe siècle. Vigier va jusqu’à dire que si les choses se passent ainsi, cela réintroduit le miracle.

Les attaques des philistins

Peut-être quelques lecteurs ont-ils eu connaissance à l’époque des attaques forcenées dirigées sur le ton le plus hargneux et le plus blessant par quelques follicules étrangers à la physique contre Costa de Beauregard au début de cette année [8]. Attaques qui ne provenaient point de son contradicteur Vigier, esprit vif et passionné certes, mais honnête homme et respectueux de ses adversaires intellectuels. Pourquoi d’autres qui n’y connaissaient rien s’acharnèrent-ils contre un physicien éminent et courtois, connu dans le monde entier pour sa compétence, sa discrétion et la vigueur de ses conceptions ? On va le comprendre.

Aux auteurs de ces attaques, qu’il ne vaut pas la peine de nommer puisque nous parlons ici de physique et non d’idéologie ignare et sectaire, je recommande l’article (en anglais) cosigné tout récemment par J.-P. Vigier, par le fameux philosophe des sciences Karl Popper et par le physicien italien A. Garuccio (a) [9] On y verra (p. 21, bas) que, divergeant sur les explications, les interprétations adverses admettent ou plutôt exigent toutes également les « corrélations supraluminales ».

4) C’est à ces corrélations supraluminales que je voulais en venir. Que cache cette expression technique ? Si le lecteur n’a pas encore jeté mon article du 7 août 1981, qu’il veuille bien le relire, et spécialement les deux dernières colonnes [10]. On y voit que toute une famille de phénomènes – tous les phénomènes où se manifeste la dualité onde-corpuscule – produisent des interactions instantanées à distance. La nouvelle physique appelle cela non-localité. En d’autres termes il n’y a pas de phénomène (ou au moins de microphénomène) local. Le lecteur aura peut-être une Bof-réaction devant cette chinoiserie physique : bof, une de plus ou de moins, quelle importance avec ces savants abstrus ?

Une nouvelle boîte de Pandore ?

Attention. Il ne s’agit pas d’une chinoiserie, mais d’une nouveauté qui atteint au plus profond de la métaphysique. Si les phénomènes « fondamentaux » sont corrélés instantanément à distance, cela signifie que ces phénomènes « corrélés » n’en font qu’un, que l’espace n’entre pas dans leur définition, que seule notre incapacité de « les » percevoir tels qu’ils sont nous induit à « les » distinguer [11]. Physiquement, que devient alors l’idée d’« être » ? Or notre corps appartient à cet univers où la « localité » est battue en brèche, où l’idée d’« être » peut n’être qu’illusion. Nous avons atteint et nous sommes en train de franchir la frontière de Descartes, d’Aristote, de toute philosophie up-to-date.

Si encore la seule métaphysique s’en trouvait transformée ! Mais c’est une nouvelle boîte de Pandore que les physiciens commencent d’entrouvrir. Nul ne peut prévoir ce qu’il en sortira.

Aimé MICHEL

(a) Epist. Lett., 30 juillet 1981, pp 20 à 30. La revue n’est pas publique. On peut la consulter dans les services de documentation à vocation physique.

N.B. Dans FcE, N° 1807, 31 juillet 1981 [il s’agit de la chronique n° 341, ndlr], le nom de l’éditeur du livre de M. Costa de Beauregard « La Physique moderne et les pouvoirs de l’Esprit » avait sauté. Que l’on veuille bien m’excuser. L’éditeur est : Le Hameau Éditeur, 15, rue Servandoni, 75006 Paris.

Chronique n° 344 parue dans F.C.-E. – N° 1814 – 18 septembre 1981


Notes de Jean-Pierre Rospars du 22 mai 2017


[1La présente chronique, dont le titre et le sous-titre sont d’Aimé Michel (habituellement les sous-titres sont de moi) fait partie d’une série de quatre, publiées de mai à septembre 1981, dont les trois précédentes ont déjà été mises en ligne. Ce sont la n° 336, Cactus dans la physique – Et si le temps était réversible ?, la n° 341, Les mésaventures de l’onde et du corpuscule – Les troublantes expériences quantiques d’Alain Aspect, et la n° 342, Au cœur de l’infini labyrinthe, une obscure clarté – Nouvelles réflexions sur les ondes et les particules, la relativité et les quanta, toutes trois consacrées aux « idées et résultats de la physique la plus récente », et la n° 344, La science aux portes du mystère – Tout ce qui est fondamental échappe à la mesure.

Une photo d’Olivier Costa de Beauregard illustre l’article avec cette légende : « O. Costa de Beauregard, tenant de la physique orthodoxe face à l’interprétation stochastique de J.-P. Vigier. »

[2Quand l’auteur se risquait à glisser une petite équation dans ses textes, elle était le plus souvent imprimée d’une manière incompréhensible comme on peut le voir dans les chroniques n° 121, Le temps et la germination, n° 414, Avancer en rechignant (à paraître), et n° 437, Prince puis duc, révolutionnaire ! Elles ont été (ou seront) corrigées pour leur mise en ligne sur ce site.

Une erreur typographique similaire s’était d’ailleurs glissée dans la présente chronique dans le paragraphe « A) Interprétation de Vigier » où le texte imprimé est « l’équation utilisée comporte une véritable aléatoire » au lieu de « variable aléatoire ». J’ai intégré plusieurs autres corrections manuscrites faites par Aimé Michel sur son exemplaire du journal.

[3Sur le R. P. Dubarle et cette formule, voir la note 3 de la chronique n° 142, Notre crocodile intérieur – Les bases neurophysiologiques de la dualité de notre nature.

[4Cet argument est également utilisé dans la chronique n° 180, Contre les idoles de l’esprit écrite en 1974 : « J’ai noté voilà peu, dans la presse, une annonce publicitaire pour une “Ligue athée” présentée par M. Francis Perrin, de l’Académie des Sciences. M. Francis Perrin est encore plus savant que je ne croyais : il sait que Dieu n’existe pas. Comment le sait-il ? Peut-être a-t-il cherché Dieu dans sa science et ne l’a-t-il pas trouvé, comme cet astronaute russe qui n’avait rien remarqué de surnaturel à 140 kilomètres d’altitude ? Il faut reconnaître que si tout ce que M. Francis Perrin n’a pas trouvé disparaissait de l’horizon, celui-ci serait très dégagé. »

Je n’ai pas trouvé trace d’une « Ligue Athée » mais il existe bien une « Union Athée » fondée en 1970 dont le premier président a été le physicien Francis Perrin (1901-1992). Ce dernier, fils de Jean Perrin (prix Nobel de physique), a été aussi haut-commissaire du Commissariat à l’Énergie Atomique de 1951 à 1970, membre de l’Académie des Sciences, et professeur au Collège de France.

L’Union Athée, nous apprend l’article que Wikipédia lui consacre, « est fondée dans le but de regrouper tous ceux qui considèrent qu’une croyance est un obstacle au progrès de l’esprit humain, et qu’une réflexion cohérente ne peut se fonder que sur des hypothèses qui ne sont jamais des “Vérités”, et doivent toujours pouvoir être remises en question ». Cette formulation est quelque peu paradoxale puisque si Dieu est considéré comme une hypothèse on ne peut, comme le souligne Aimé Michel, ni la confirmer ni l’infirmer par l’observation. Dès lors l’athéisme est une croyance comme une autre et il serait préférable de le reconnaitre ou d’en changer la définition.

Le même article souligne que « [l]es athées ont une conception matérialiste de l’univers. Ils pensent qu’il n’existe pas d’esprit sans matière ». C’est bon à savoir car, après tout, on peut (ou pourrait) concevoir un athéisme non matérialiste…

[5La métaphysique de Descartes est importante dans ce contexte. Comme Aimé Michel le soulignera quelques années plus tard dans la chronique n° 450, Petites et grandes énigmes de l’espace – Pourquoi l’espace a-t-il trois dimensions ? : « Le premier qui, (…) ayant vu clairement [que l’espace a trois dimensions], en tira la conséquence sur laquelle la science continue et continuera de se développer longtemps encore, c’est Descartes. Quelle conséquence ? que par définition on appelle “physique” tout phénomène occupant trois dimensions d’espace, x, y, z, et une de temps, t. Tout le reste relève de l’“âme”. C’est la métaphysique cartésienne, d’où ses successeurs auront vite fait de déduire le matérialisme classique : le “reste” n’existe pas, puisqu’il serait par définition étranger à toute science. À quoi bon supposer l’existence d’entités qui par définition ne seraient pas présentes dans un monde où tout peut se définir avec x, y, z, t et des chiffres ? » Aimé Michel rejette bien entendu ce raisonnement pour des raisons de simple logique (absence de preuve n’est pas preuve d’absence) mais aussi pour les raisons théoriques et expérimentales présentées dans cette chronique.

[6Aimé Michel suivait de près les développements en cours sur les fondements de la physique quantique, c’est-à-dire la physique qui rend compte des atomes et des particules tout en englobant la physique classique (celle du monde à notre échelle) à titre d’approximation. C’est au développement (ancien ou récent) de cette physique que sont associés les noms cités : le Danois Niels Bohr qui fut le premier à défendre l’interprétation majoritaire de la physique quantique, dite interprétation de Copenhague, à partir de 1924, le Britannique John Bell qui proposa en 1964 une méthode pour résoudre en principe ce problème d’interprétation, et le Français Alain Aspect qui le premier mena à leur terme les expériences difficiles fondées sur le théorème de Bell, expériences qui confirmèrent l’interprétation de Bohr. C’est la quatrième fois qu’Aimé Michel fait mention des expériences d’Alain Aspect, aujourd’hui célèbres, alors en train de se faire, dans ses chroniques. Je renvoie le lecteur intéressé à ces chroniques antérieures et aux notes qui les accompagnent : n° 294, Sur le seuil de la nouvelle physique – Une lettre de Olivier Costa de Beauregard, n° 310, Le nouveau « paradoxe du comédien » – L’interprétation philosophique de la physique quantique, et n° 341 (citée en note 1).

[7On sait que les équations, excellemment vérifiées expérimentalement, de la physique quantique donnent lieu à plusieurs interprétations. Quatre de ces interprétations (dues respectivement à Bohr, Heisenberg, de Broglie-Bohm et Everett) sont présentées en note 2 de la chronique n° 284, Les origines de l’homme ou des légendes qui s’écroulent et la note 5 de la chronique n° 342 citée ci-dessus. À cette liste, il aurait fallu ajouter l’interprétation de von Neumann dont il a été question la semaine dernière à propos des idées de Stapp sur la conscience (note 9 de la chronique n° 424).

Jean-Pierre Vigier, poursuivant les idées de son maître Louis de Broglie (voir la chronique n° 437, Prince puis duc, révolutionnaire – La mort du physicien Louis de Broglie, 06.02.2017) et celles d’Einstein, est fidèle aux conceptions déterministes de la « science classique ». En particulier il pense que les particules et les ondes, découvertes par de Broglie, qui leurs sont associées sont physiquement réelles.

Olivier Costa de Beauregard, au contraire, fidèle à Bohr et à l’interprétation de Copenhague considère que l’onde de de Broglie n’est pas physiquement réelle mais doit s’interpréter comme la probabilité de manifestation d’une « particule » elle-même inobservable directement. (Bohr adopte le principe que ce qui ne peut être mesuré, même en principe, ne peut être tenu pour réel ; il dénie donc toute réalité à la notion de position ou de moment d’une particule avant sa mesure).

[8J’ignore malheureusement de quel « follicule » il s’agit. O. Costa de Beauregard a été régulièrement attaqué par les rationalistes parce qu’il estimait que la physique pouvait rendre compte de certains phénomènes paranormaux (le « miracle » invoqué par Vigier dans la phrase précédente). Je ne sais pourquoi le « paranormal » (ou soi-disant tel) est tenu pour irrationnel par les rationalistes, lointains héritiers de la conception cartésienne selon laquelle l’homme peut accéder à la connaissance universelle par la raison (parfois écrite la Raison). On trouvera un exemple de cette attitude dans le livre de la philosophe Dominique Terré, Les dérives de l’argumentation scientifique (PUF, Paris, 1999). Livre fort intéressant au demeurant même s’il souffre, comme beaucoup d’ouvrages universitaires français, de l’absence d’index. Il présente avec clarté les thèses de Francesco Varela, Henri Atlan, René Thom, Ilya Prigogine, Olivier Costa de Beauregard, Stéphane Lupasco, puis discute les « surinterprétations souvent irrationalistes et parfois irrationnelles » auxquelles donne lieu l’École de Copenhague en physique quantique ainsi que le relativisme épistémologique et sociologique qui dénie toute valeur de vérité à la connaissance scientifique. Si je suis souvent d’accord avec les réserves de l’auteure, je reste sur un sentiment global de malaise. Il tient à un problème de vocabulaire doublé d’une conception différente de l’activité scientifique.

Sur le premier point, D. Terré considère que « la science ne combat pas toujours les croyances irrationnelles, mais [qu’] il lui arrive même de les engendrer » en produisant des « croyances » (p. 1). Elle définit l’irrationnel « au sens large » « comme ce qui n’est pas fondé, pas légitime, ou pas justifié » (p. 5). Définition très large en effet et donc peu acceptable puisqu’elle conduit à rejeter dans l’irrationnel toute hypothèse ou théorie qui n’a pas encore été confirmée expérimentalement. Certaines des idées des auteurs étudiés peuvent se révéler fausses en partie ou en totalité mais cela ne les rend nullement irrationnelles (contraire à la raison) pour autant. Il peut y avoir plus de vérités dans certaines erreurs que dans de simples exactitudes. J’avoue d’autant moins comprendre ce vocabulaire que, conformément aux multiples exemples historiques fournis en tous domaines, la raison seule n’est pas un guide sûr de la vérité. Les productions de la raison ne peuvent être acceptées avant d’avoir été validées par l’observation ou l’expérimentation, et encore avec prudence.

Quant au second point, l’auteure semble ignorer qu’une bonne partie de la production scientifique, surtout en physique théorique, est constituée de contributions hypothétique, en attente de démonstration expérimentale (par exemple les mondes multiples d’Everett ou le multivers de Susskind ou des supercordes, mais on pourrait en citer bien d’autres de portée plus limitée), dont on peut même douter qu’elles soient testables. Peut-être D. Terré n’en parle-t-elle pas pour ne pas accroître démesurément la taille de son ouvrage ou trop fatiguer son lecteur, mais comment ne pas penser qu’elle met en cause des démarches naturelles en sciences qui consistent à soumettre à la discussion des idées nouvelles « à moitié cuites » voire « presque crues » ? Plus devient grand le nombre des scientifiques mis à l’index moins la thèse devient convaincante.

Notre désaccord est illustré mieux encore par la discussion des recherches parapsychologiques dans le chapitre sur l’irrationnel sociologique (rappelons qu’Aimé Michel a consacré plusieurs chroniques à ce sujet, par exemple n° 23, La psychanalyse : connaissance ou chimère ?, n° 44, L’étrange expérience d’Apollo XIV, n° 101, Entre Hegel et Groucho Marx, n° 107, La question de Ponce Pilate, etc.). D. Terré assure que la « parapsychologie s’apparente à l’astrologie, la phrénologie, la graphologie, et bien d’autres : ces pseudo-sciences, autrefois reconnues comme des sciences, n’ont pas survécu à la critique scientifique du XIXe siècle (…) » (p. 262) ; elle la range donc dans la rubrique des « croyances aux phénomènes irrationnels ». Elle donne l’impression dans toute cette discussion que les jeux sont faits, que « la critique scientifique du XIXe siècle » est indépassable, qu’il est entendu que les phénomènes parapsychologiques ne sauraient exister et que tous les efforts faits pour les étudier expérimentalement sont par avance vains. Je crains qu’en dépit de son engagement liminaire à ne pas critiquer les auteurs étudiés « au nom d’une norme transcendante » et à assurer qu’« il n’est ni nécessaire, ni souhaitable d’avoir une conception préétablie de la rationalité », l’auteure ait une telle conception qui la conduit à croire que certaines hypothèses (par exemple ici l’existence de phénomènes parapsychologiques) sont par essence irrationnelles. Elle n’échappe donc pas au reproche qu’elle entendait pourtant dépasser « de concevoir trop étroitement la rationalité, de privilégier des normes implicites, et de construire un carcan limitatif qui interdirait l’accès à de nouveaux champs de la connaissance. » (p. 2). Le seul moyen de savoir s’il est possible aux êtres vivants d’obtenir des informations par des voies autres que les sens connus est d’une part de l’étudier expérimentalement et d’autre part de réfléchir aux fondements théoriques possibles de telles aptitudes, comme O. Costa de Beauregard l’a tenté à titre d’application de ses développements théoriques.

[9Les auteurs de cet article sont K. Popper, J.-P. Vigier et A. Garuccio et son titre « An experiment to interpret EPR action-at-a-distance : the possible detection of real de Broglie waves », Epist. Lett., 1981, vol. 30, p. 21. Je n’ai pas pu lire cet article. Toutefois d’autres articles des mêmes auteurs plus faciles d’accès peuvent en donner une idée, en particulier celui publié l’année précédente par A. Garuccio et J.-P. Vigier, « Possible experimental test of the causal stochastic interpretation of quantum mechanics : Physical reality of de Broglie waves », Foundations of Physics, octobre 1980, vol. 10, n° 9, pp. 797–801. Les auteurs rappellent l’étonnante expérience de Pflegor et Mandel (1967) qui répète l’expérience des trous d’Young mais avec deux lasers. La superposition des deux faisceaux lasers produit des interférences même dans des conditions où un photon est absorbé avant que le suivant ne soit émis. Ils proposent une modification de cette expérience « qui permettrait d’établir (si les interférences persistent) l’existence simultanée d’ondes et de particules (photons), résultat qui repose sur l’interprétation stochastique de la mécanique quantique ». Je ne sais pas si cette expérience a été faite. Si oui, il ne semble pas qu’elle soit parvenue à convaincre de la réalité physique des ondes de de Broglie..

[10Sur la « non-localité », voir les chroniques citées en notes 1 et 5. On en trouvera une présentation concrète en note 3 de la chronique n° 341.

[11Aimé Michel met ici en valeur, avec clarté, la portée métaphysique de la physique quantique. Il est probablement l’un des premiers, sinon le premier, journaliste scientifique français à le faire de cette façon. Le fait fondamental est que l’on sort du cadre spatio-temporel défini par Einstein où aucun signal ne peut voyager plus vite que la vitesse de la lumière (notée c avec c = 300 000 km par seconde) sous peine de paradoxes temporels, comme celui du fils qui pourrait tuer ses parents avant sa naissance ! C’est le sens de l’adjectif « supraluminal » (on dit aussi supraluminique) : les interactions à distance en physique quantique se font à une vitesse supérieure à c et peut-être infinie, auquel cas elles seraient instantanées. D’où aussi le terme « non-local » attaché à ces interactions dans la mesure où elles relient des points situés à distance quelconque l’un de l’autre. On préfère cette formulation car supraluminal suggère trop l’idée d’un signal, or l’interaction quantique n’est pas un signal (sur ce point important voir la note 5 de la chronique n° 341). En ce sens elle n’est pas une cause : on dit qu’elle est « acausale » pour la distinguer des autres interactions (comme la gravité, l’électromagnétisme, etc.) qui sont dites « causales ».

En fait, la non-localité n’est pas une découverte nouvelle. Einstein l’avait comprise dès 1927 et en avait déduit que la théorie quantique, qui la prévoyait, ne pouvait pas être complète (sur ce point aussi voir la note 3 de la chronique n° 341). Ce n’était pas l’avis de Bohr qui avait fini par convaincre la majorité des physiciens. Mais pendant longtemps on s’était peu préoccupé de cet aspect et il n’était revenu en force qu’à partir des années 70 quand certains chercheurs commencèrent à comprendre l’intérêt du théorème de John Bell pour le vérifier expérimentalement. On voit sur cet exemple que les idées nouvelles et profondes mettent très longtemps à mûrir. En outre, il y a fort à parier que l’idée de non-localité ne soit pas encore arrivée à maturité et qu’on soit loin d’en avoir vu toutes les conséquences. Comme le dit Aimé Michel, « nul ne peut prévoir ce qu’il en sortira ».

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