Chronique n° 207 parue dans France Catholique-Ecclésia – N° 1487 – 13 juin 1975

LA GNOSE DE PRINCETON

Vers un spiritualisme scientifique

lundi 7 juillet 2014

JE NE SAIS SI LA CRITIQUE a su faire comprendre au public l’importance du dernier livre du PROFESSEUR RUYER. Ce livre, il faut qu’on le sache, est une bombe [1]. Certes, il n’est pas très facile à lire. Mais les faits qu’il révèle marquent une étape dans l’histoire des idées, et je dirai dans l’histoire tout court. Qu’on en juge (a).

Comme on le sait, la science est matérialiste, c’est-à-dire que, compte tenu de ses méthodes, tout ce qui est spirituel lui échappe. La psychologie elle-même n’est une science que dans la mesure où elle fait des mesures, des classements et des prévisions calculées [2], c’est-à-dire qu’en tant que science elle pourra peut-être nous apprendre une infinité de faits matériels en rapport avec l’activité de l’esprit. Mais, sur l’esprit, rien.

Cétait vrai... indiscutable

Le savant qui disait : « Je n’ai jamais trouvé l’esprit au bout de mon scalpel » et croyait prouver quelque chose ne proférait qu’une ânerie. C’est comme s’il avait dit « Je n’ai jamais trouvé le mot « vendredi » dans la liste des mois de l’année », en sous-entendant d’un air faraud « et pourtant j’ai bien cherché, ne me racontez pas d’histoires ».

Donc, la science est matérialiste. Et depuis, peut-on dire, le XVIIIe siècle (mais il y a des précurseurs), la déduction implicite s’est établie que, puisque la science est matérialiste et que l’objet de la science c’est la vérité, il n’y a de réel que la matière. Peu à peu, les savants eux aussi sont devenus matérialistes ! Pas tous, mais presque ! Et l’on peut dire que jusqu’à il y a mettons cinq ou six ans, aucune philosophie naturelle ne s’est manifestée qui ne fût matérialiste (il y a des exceptions, bien sûr, Whittaker, Teilhard, par exemple).

Pour ces savants matérialistes (et même un peu pour les teilhardiens [3]), la réalité première, celle qui existait avant toutes choses, c’est la matière. C’est de la matière qu’est venu l’esprit, lequel n’en est qu’un produit, une sorte de fermentation tardive !

Et il faut reconnaître que les découvertes de l’astronomie et de la paléontologie semblaient confirmer cette façon de voir : il y a quatre milliards d’années, notre système solaire existait déjà tel que nous le voyons maintenant, mais c’était un désert ; et il a fallu que passent les milliards d’années pour qu’une vie primitive, incertaine, toute végétative, se développât dans les mers, puis, en un long et pénible effort, s’en dégage, envahisse les continents, inventât à travers mille hasards avortés le système nerveux, enflât la partie antérieure de celui-ci – devenu cerveau – aboutît enfin aux phénomènes, puis aux hommes.

Et tout cela est vrai, indiscutable ! Et l’on ne voyait rien d’autre dans la science jusqu’au début des années 70.

Ecoutons maintenant RUYER. Ruyer est en France un vrai mouton à cinq pattes. Philosophe professionnel, professeur à l’Université de Nancy, l’objet de sa réflexion, depuis sa jeunesse, ce n’est ni Marx, ni Freud, ni Descartes, ni Platon, ni la linguistique, ni la Différance (avec un a) [4], ni le sexe, (quoique, lecteur prodige, il ait sur tout cela, comme sur le reste, d’immenses lectures) : l’objet de sa réflexion, c’est la science [5].

Il est en France, avec JACQUES MERLEAU-PONTY [6], le seul philosophe professionnel qui réfléchisse sur la science (s’il y en a d’autres, qu’ils m’excusent, on ne les voit guère !). Il est un représentant achevé de ce que j’ai appelé la culture scientifique, si rare chez nous. De plus, il a une connaissance personnelle approfondie des milieux de recherche de langue anglaise (où, précisément, fleurit la culture scientifique).

Or, nous dit Ruyer, une révolution totale, un complet renversement de perspective philosophique a commencé de se faire jour, il y a quelques années, dans les Mecques les plus respectées de ces milieux en Amérique : à Princeton, au Mont Palomar, à Pasadena, dans quelques autres [7].

Au moment où les crédits de la NASA, qui avaient occupé tant de savants pendant des années, disparurent en grande partie, une forte proportion d’entre eux se mirent à avoir des loisirs, spécialement chez les astronomes et les physiciens. Ils en profitèrent pour réfléchir.

Et ils découvrirent que l’interprétation matérialiste de l’univers laissait sans explication, mieux, qu’elle rendait impossible a priori les réalités les plus sûres de cet univers : fondée sur le matérialisme méthodologique, la science aboutissait à réfuter le matérialisme philosophique !

Voici quelques points cruciaux où le matérialisme philosophique est réfuté par les faits scientifiques récemment découverts :

1) SI TOUT VIENT DE LA MATIÈRE, il faut que celle-ci soit éternelle (rappelons-nous l’expression « les lois éternelles de l’univers », tarte à la crème des discours académiques) : or il se trouve, à l’échelle astronomique, que tous les processus à l’œuvre dans le cosmos tendent à la destruction et à la mort de celui-ci. Et qu’aucun de ces processus parfaitement visibles et mesurables ne peut remonter plus loin dans le passé qu’une quinzaine de milliards d’années. L’univers de la science a commencé. Alors ! Comment ?

2) L’ÉTUDE DES RAPPORTS entre les processus de destruction de l’univers physique et ceux de l’informatique montre qu’ils sont mathématiquement reliés l’un à l’autre et que l’effondrement de l’univers physique est comme le prix qu’il faut payer pour l’apparition de la conscience et de la pensée. En s’effondrant, l’univers va quelque part : vers toujours plus de conscience et de pensée. Il a un but !

3) TOUTE RÉALITÉ A DONC UN DEHORS (la matière) et un DEDANS (la conscience). Ne voir que le dehors, c’est s’aveugler. Découvrir le dedans à partir du dehors (qu’étudie la science), c’est « remettre la science à l’endroit ». Et quiconque se refuse à cet effort est condamné à rejeter la moitié de ce que nous apprend la science.

CES ÉVIDENCES (et une foule d’autres) ont induit, dans les grands centres de recherche de langue anglaise, une nouvelle interprétation de la science qui, pour la première fois, intègre toutes les connaissances dans un ensemble cohérent. Cette interprétation est spiritualité. Elle énonce que l’évolution universelle atteste l’antériorité d’une pensée, que ce monde a un but, que toute pensée incarnée, participe à l’acte créateur dans la mesure de sa propre évolution, de sa propre liberté.

Une image cohérente

Je ne peux résumer en quelques paragraphes le livre de Ruyer qui, lui-même, résume la pensée d’une école en voie d’évolution rapide. Cette école n’accepte qu’en souriant le qualificatif de gnostique que lui donne ses adversaires. C’est-à-dire qu’elle vise, mais à partir de la science (et c’est ce qui est nouveau) à la connaissance intérieure, spirituelle et religieuse [8]. Pas plus que les gnostiques d’il y a dix-huit siècles et étudiés par le P. FESTUGIÈRE, ces gnostiques-là ne sont chrétiens. Cependant, nous dit Ruyer, leurs conceptions font rapidement tache d’huile, non seulement chez les scientifiques, mais dans tout le milieu supérieur de la culture de la langue anglaise, y compris les milieux d’Église (Ruyer ne précise pas quelles Églises).

À mon avis d’observateur à qui ces idées, jamais clairement exprimées avant Ruyer, sont familières depuis longtemps, l’abandon de l’interprétation matérialiste de la science est un fait irréversible chez les savants. Il ne touche encore que quelques milliers ou peut-être des dizaines de milliers de savants en Amérique, Angleterre, Russie (eh oui, en Russie aussi). Mais lui seul donne des connaissances scientifiques actuelles une image cohérente, et cela ne restera pas ignoré [9].

Aimé MICHEL

(a) Raymond Ruyer : la Gnose de Princeton (Fayard).

Chronique n° 207 parue dans France Catholique-Ecclésia – N° 1487 – 13 juin 1975


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 7 juillet 2014


[1Cette chronique est publiée en juin 1975, soit neuf mois après la sortie du livre de Ruyer en septembre 1974. Si son titre et son sous-titre La Gnose de Princeton. Des savants à la recherche d’une religion, sont accrocheurs, son contenu est ardu. Pourtant il connaît un succès aussi rapide qu’inattendu. Jean Brun témoigne : « Le manuscrit de ce livre avait été déjà refusé par de nombreux éditeurs ; or dès sa publication, il devint un best seller et fut rapidement édité en livre de poche. » (« Sur les traces de Raymond Ruyer », in Raymond Ruyer, de la science à la théologie, sous la direction de L. Vax et J.-J. Wunenburger, Editions Kimé, Paris, 1995, p. 315) ; la réédition en poche est de 1977 dans la collection « Pluriel » en 1977. Fabrice Colonna le confirme : « En 1974, tout le monde s’arrache un livre sulfureux censé dévoiler les secrets de l’univers (…). L’ouvrage se vend à plusieurs milliers d’exemplaires, en quelques semaines, et son auteur, Raymond Ruyer [on prononce “Ruyère”], professeur de philosophie à l’université, est vite surnommé par les journalistes “le Sage de Nancy”. Succès foudroyant, gros de malentendus. » (Ruyer, Les belles lettres, 2007, p. 13-14). Aimé Michel écrit donc cette chronique à un moment où le livre a déjà suscité de nombreux commentaires dont il met en doute la pertinence.

[2Aimé Michel utilise très souvent cette définition de la science fondée sur « des mesures, des classements et des prévisions calculées ». En voici quelques exemples :

« Répétons-le une fois de plus : nous appelons science dans nos chroniques une méthode d’investigation permettant d’établir des prévisions calculées, c’est-à-dire chiffrées, prévisions que l’expérience vient confirmer ou infirmer. Il n’existe aucune science qui ne réponde à cette définition. » (Chronique n° 71, La science des rêves, 28.03.2011).

« Quand, différant en cela de celle du XIXe siècle, la science moderne se replie sur les faits expérimentaux et sur eux seuls, quand elle admet que ses méthodes n’atteignent pas la vérité mais seulement une prévision plus ou moins probable des mesures fournies par l’expérience, elle rend à la philosophie un patrimoine dont Renan et les rationalistes du siècle dernier prétendaient la dessaisir. » (Chronique n° 86, Dans l’abîme du temps – Des êtres mortels ont su inscrire un message qui survivra à leur planète, à leur soleil, à leur ciel, 12.09.2011).

« [L]a psychanalyse dans sa démarche ne procède pas par prévision hypothétique et contrôle expérimental aboutissant à l’acceptation ou au rejet de la prévision. Comme ce type de démarche est la définition même de la science, que hors de là il n’y a pas de science, il s’ensuit que la psychanalyse n’est pas une science, mais une doctrine. » (Chronique n° 135, Sur la « cure psychanalytique » – La psychanalyse guérit-elle ? (suite et fin), 07.2012)

[3Sur cette critique de Teilhard voir la chronique n° 98, Sous le lampadaire et à côté (26.07.2010) : Teilhard « a trop facilement accepté l’image matérialiste de nos origines. Son point oméga, il le plaçait à la fin des temps, quand tout indique que l’histoire entière de l’univers est sous-tendue par une pensée, qu’il n’existe pas une seconde dans cet abîme mesuré par les siècles et les millénaires qui n’ait sa signification spirituelle (…). Pour Teilhard, la pensée émergeait lentement de la matière. Et certes il est vrai que si l’on s’en tient à ce que l’esprit de l’homme peut voir, il y a plus de pensée dans un poisson que dans un ver, (…), et finalement dans un homme que dans tout le monde animal terrestre. Mais en voulant limiter l’interprétation de cette immense montée à ce que l’esprit de l’homme en peut percevoir, Teilhard tombait dans la forme la plus insidieuse du cercle vicieux (…) ».

[4La différance est une notion proposée par le philosophe Jacques Derrida (né en 1930). Je ne tenterai pas de la définir car après avoir lu ce qui en est dit dans l’Encyclopaedia Universalis à l’article « Jacques Derrida » je craindrais de dire des bêtises (l’écriture y est définie comme « travail de la fêlure de la présence pleine », « délai originaire qui met le présent vivant en retard sur lui-même », « écart imperceptible qui disjoint la présence », « archi-écriture ou archi-trace, toujours dissimulée par le fantasme d’une parole qui rêve de chasser son double et travaille à réduire sa différence constitutive » ; la « différance » « dit la mortification de l’origine pleine, la mort dans la vie »)

Jacques Derrida est, avec Gilles Deleuze, Félix Guattari, Luce Irigaray, Jacques Lacan, Bruno Latour, Jean-François Lyotard, Michel Serres et Paul Virilio, « au nombre des intellectuels français les plus renommés de notre époque et dont l’œuvre a été un important produit d’exportation, surtout vers les États-Unis ». Or, curieusement et contrairement à ce que semble suggérer Aimé Michel, tous ces auteurs ont écrit sur les implications philosophiques et sociales des sciences naturelles et des mathématiques. Ils sont les illustres représentants du « postmodernisme », que les physiciens Alan Sokal et Jean Bricmont définissent dans un livre qui a fait grand bruit (Impostures intellectuelles, Odile Jacob, Paris, 1997) comme « un courant intellectuel caractérisé par le rejet plus ou moins explicite de la tradition rationaliste des Lumières, par des élaborations théoriques indépendantes de tout test empirique, et par un relativisme cognitif et culturel qui traite les sciences comme des “narrations” ou des constructions sociales parmi d’autres. » Le problème est que nombre d’entre eux fondent leurs conclusions sur une érudition superficielle, des analogies non justifiées, des raisonnements illogiques, des phrases dénuées de sens, des jeux de langage révélant « une véritable intoxication par les mots, combinée à une superbe indifférence pour leurs signification ».

Sokal dénonce cette « imposture » au moyen d’un canular : il rédige une parodie d’article postmoderne dont le morceau de bravoure est : « le π d’Euclide et le G de Newton, qu’on croyait jadis constants et universels sont maintenant perçus dans leur inévitable historicité » (le reste de l’article est du même tonneau !) et le soumet à la revue culturelle américaine alors à la mode, Social Text. Elle y est acceptée sans discussion, démontrant ainsi la superficialité de cette mode intellectuelle. Sokal y épingle Derrida au passage à propos de la théorie de la relativité générale et d’une question posée par Jean Hyppolite (au demeurant un camarade de Raymond Ruyer) à son propos (« Lorsque je prends, par exemple, la structure de certains ensembles algébriques, où est le centre ? […] Avec Einstein […] nous voyons apparaître une constante […]  ; et cette notion de constante – est-ce là le centre ? »). Voici la réponse donnée par Derrida (dans un article en anglais d’un ouvrage collectif publié par John Hopkins Press en 1970) : « La constante einsteinienne n’est pas une constante, n’est pas un centre. C’est le concept même de variabilité – c’est en fin de compte, le concept du jeu. En d’autres termes, ce n’est pas le concept de quelque chose – d’un centre à partir duquel un observateur pourrait maîtriser le champ – mais le concept même du jeu […] »

Sokal et Bricmont reconnaissent toutefois que cette citation impénétrable de Derrida est isolée dans son œuvre (si bien qu’ils ne lui consacrent pas de chapitre) et mettent ainsi en garde leurs lecteurs contre la tentation de l’amalgame. Il n’en reste pas moins que « lorsqu’une imposture intellectuelle est découverte dans les travaux de quelqu’un, il est naturel d’examiner de plus près le reste de son œuvre. (…) Et si, après analyse, on constate que [son] discours, là où il est aisément vérifiable, n’est qu’un “non-sens” brouillon, on est en droit de se poser des questions sur le reste de leur œuvre, qui est peut-être profond mais surtout moins facile à évaluer. »

Cette critique dévastatrice de penseurs alors (et toujours) à la mode dresse le portrait en creux de Raymond Ruyer. Son collègue Louis Vax, professeur de philosophie à l’université de Nancy, écrit de lui : « Il ironisait sur les penseurs qui traitent gravement de la Relativité généralisée mais ne connaissent pas le principe d’inertie, et sur ceux qui se croient tenus de citer le nom de Gödel dans un débat sur l’art abstrait ou la musique dodécaphonique. (…) Il eut peu de commentateurs, parce qu’il formulait sa pensée dans une langue si accessible que sa philosophie ne se prêtait point aux interprétations qui font l’objet d’âpres controverses parmi les exégètes. Si son œuvre fourmille de formules aussi heureuses qu’originales, elle est dépourvue de ces sentences énigmatiques qui assurent aux Héraclite et Wittgenstein de tous les temps une gloire impérissable. Il n’usait pas de ce style allusif grâce auquel les orateurs mondains flattent la vanité de leur auditoire en lui prêtant plus de savoir qu’il n’en a. Il ne proférait point de ces propos ambigus qui incitent les fats à les interpréter à leur guise pour affirmer que le maître tombe fort dans leur sens, et les nigauds à admirer en silence ce qu’ils ne comprennent pas. Il n’était pas de ces philosophes à la mode, habiles à doter d’une profondeur en trompe-l’œil une pensée incohérente ou banale. » (« Portrait d’un philosophe », in Raymond Ruyer, de la science à la théologie, op. cit., pp. 10-11).

[5Raymond Ruyer naît dans les Vosges en janvier 1902. Son père, menuisier-ébéniste issu d’une famille de cultivateurs, malade, meurt deux mois plus tard. L’enfant est élevé par sa mère, d’origine alsacienne (le grand-père était venu en France en 1870 pour que ses enfants ne soient pas Allemands). En 1921, après une préparation en khâgne au lycée Lakanal à Sceaux, il est reçu premier au concours de l’École Normale Supérieure. Agrégé de philosophie en 1924, il part l’année suivante enseigner au lycée de Saint-Brieuc, se marie en 1926 et publie ses deux thèses en 1930. En 1934, il s’installe à Nancy où il enseigne au Lycée Poincaré. Il publie La Conscience et le Corps (1937) et est nommé maître de conférences à la Faculté de Nancy (1939). Pendant la guerre, il est prisonnier au camp d’Edelbach en Autriche où malgré le froid, la faim, la promiscuité, une université est mise en place : Étienne Wolff, futur prix Nobel, y donne des cours d’embryologie dont Ruyer tire le meilleur parti, tandis que le géologue François Ellenberger mène des études introspectives sur le rêve et la mémoire à son instigation. Ruyer y rédige les Éléments de psycho-biologie, le premier exposé de son système, qui sont publiés en 1946. Maintenant professeur à la Faculté des Lettres de Nancy (1947), il publie, entre autres, L’Utopie et les Utopies (1950) et Néo-finalisme (1952) considéré comme son principal ouvrage ; ils sont suivis de sept autres jusqu’à ce qu’il prenne sa retraite en 1972. La Gnose de Princeton, son livre le plus connu, paraît en 1974, puis il en écrit encore six ou sept autres jusqu’à sa mort en juin 1987. Durant toutes ces années il publie également de nombreux articles, notamment dans la Revue de métaphysique et de morale, en se tenant toujours à l’écart des modes intellectuelles et en refusant les avances que lui fit la Sorbonne et plus tard l’Institut de France qui auraient pourtant assis sa renommée.

Outre sa clarté et son indifférence aux honneurs, il faut mentionner l’humour malicieux et parfois vert de Ruyer, qui me paraît fort proche de celui d’Aimé Michel. Les anecdotes rapportées par Louis Vax, son collègue nancéen, en donnent une idée : « La solennité lui répugnant, il adoptait volontiers un ton familier, parfois ironique. Il lui arrivait de glisser dans un exposé d’une parfaite clarté quelque phrase incompréhensible ou saugrenue avant d’observer, mi-malicieux, mi-déçu, ses auditeurs occupés à la transcrire imperturbablement. » (op. cit., p. 12). Ou encore : « le philosophe était enclin à faire de l’Humour un attribut divin. Ce que Dieu a fait, disait-il familièrement, à la suite de Luther, a quelque chose de “rigolo”. Seul un Humoriste supérieur avait pu former le dessein de confier à un organe unique, et honteux de surcroît, la double tâche d’évacuer l’urine et de perpétuer l’espèce. » (pp. 29-30).

[6Jacques Merleau-Ponty (1916-2002) et son cousin Maurice (1908-1961) étaient tous deux philosophes. Jacques s’est fait connaître comme épistémologue et historien de la physique, notamment de la cosmologie relativiste tandis que Maurice s’est illustré en phénoménologie, discipline qui s’intéresse à l’expérience subjective (la conscience). Notons au passage que ce dernier s’est beaucoup intéressé à l’œuvre de Ruyer comme en témoigne ses manuscrits posthumes.

[7On sait aujourd’hui que la « gnose » des savants de Princeton et d’ailleurs n’était qu’un subterfuge inventé par Raymond Ruyer pour mieux propager ses propres idées ! Mais cette « imposture intellectuelle », si c’en fut une, est bien éloignée de celles que dénoncent Sokal et Bricmont. Si le Princeton de Ruyer est un mythe inspiré par le fameux Institute for Advanced Studies que fréquentèrent Einstein, von Neumann, Gödel, Dyson et quelques autres. Cependant, il ne faut pas s’y tromper, la mystification n’est qu’apparente, le « coup médiatique » vise un but sérieux : il s’agit de présenter une nouvelle perspective sur la science et une nouvelle articulation de la matière et de l’esprit. « Chacun sait aujourd’hui, écrit Jean Borella, que le titre : La gnose de Princeton est trompeur. Ceux qui ont connu Ruyer, qu’ils aient été ses étudiants, ses collègues ou ses amis, ou les trois, en étaient informés depuis le début. Ruyer n’avait pas caché qu’il cherchait une affabulation, susceptible de frapper le public, et d’attirer son attention sur des thèses qu’il exposait depuis fort longtemps, depuis La conscience et le corps et les Éléments de psychobiologie, et qui ont trouvé leur expression la plus accomplie, à notre avis, dans Néo-finalisme, sans obtenir de la part des scientifiques et même des philosophes, autre chose qu’un succès d’estime. L’idée lui vint d’attribuer les idées qui étaient les siennes à un groupe mystérieux de savants américains, dont il ne serait en quelque sorte que le scribe, persuadé qu’ainsi ses propres thèses apparaîtraient beaucoup plus remarquables et seraient de fait beaucoup plus remarquées. » (J. Borella, « La gnose ruyérienne, religion de l’âge scientifique », op. cit., p. 223). Et Louis Vax le confirme : « Toutefois, qu’on ne s’y trompe pas : au mépris de l’usage reçu chez maints penseurs à la mode, Ruyer offre au public, sous un emballage publicitaire de fantaisie, un produit sérieux. Il sait que, pour s’imposer, un ouvrage conçu par un universitaire isolé dans une obscure ville de province doit avoir pour garants un groupe, fût-il mythique, de penseurs parés du titre prestigieux de gnostiques, méditant à l’ombre d’une université aussi célèbre que lointaine. » (« Portrait d’un philosophe », op. cit., p. 25)

Aimé Michel feint de croire à cette « école ». Pourtant, bien informé qu’il était, il devait bien savoir que ces savants américains, en tant que groupe, n’existaient que dans l’esprit de Ruyer ! Quand on partage un même sens de l’humour et une même façon de ne pas se prendre au sérieux, on ne trahit pas un canular ! Pourtant ce n’est pas tout. Certes, l’attribution à Princeton ou Pasadena est discutable, mais elle possède tout de même une part de vérité qui n’a pas été commentée voire implicitement minorée dans les deux livres cités plus haut, l’un dirigé par Louis Vax et Jean-Jacques Wunenburger (1995) et l’autre de Fabrice Colonna (2007), qui constituent par ailleurs d’excellentes introductions à l’œuvre de Raymond Ruyer. Cette part de vérité est dans la bibliographie fournie à la fin de la Gnose de Princeton où l’auteur écrit « on trouvera toutes les racines et tous les éléments de la Nouvelle Gnose dans cette bibliographie sommaire, où nous avons choisi les ouvrages les plus accessibles au lecteur français. » Suivent deux douzaines de titres où on relève les noms de D. Bohm, I.J. Good (qui « a donné la parole a beaucoup de princetoniens »), F. Hoyle (dont les « romans de science-fiction sont aussi très importants »), R.P. Feynman, I. Chkovski (sic), O. Costa de Beauregard (« dont toutes les idées sont très proches de la Nouvelle Gnose » qui cite lui-même Ruyer avec éloge et dès 1963 qualifie l’introduction de La Cybernétique et l’Origine de l’information de « pur chef-d’œuvre »), J.C. Eccles, J.B.S. Haldane, E.P. Wigner, A. Koestler (« très proches des idées néo-gnostiques »), C.H. Tart, etc., tous noms et ouvrages familiers des lecteurs d’Aimé Michel ! La réfutation en trois points du « matérialisme philosophique » au cœur de la présente chronique n’est pas seulement un résumé du livre de Ruyer, c’est aussi un résumé de la conception d’Aimé Michel telle qu’elle s’exprime dans ses chroniques de F. C. Les auteurs cités ne forment aucune « école » et ne soutiennent aucune « gnose » ; leur seul point commun est d’avoir fourni des arguments et des idées susceptibles d’illustrer un certain « spiritualisme scientifique ».

Relevons que Ruyer et Michel consacrent au passage la prééminence scientifique des pays de langue anglaise. C’est surtout aux États-Unis que l’impact de l’esprit scientifique expérimental fut et demeure le plus évident : toutes les questions y sont reformulées de manière à devenir testables d’une manière ou d’une autre, de la physique à l’économie, de la biologie à la sociologie, de vie quotidienne à la religion. Ce sont les résultats de cet effort qu’Aimé Michel a cherché à porter à la connaissance du public tout en évitant les pièges du matérialisme philosophique et en combattant les éloquents promoteurs d’approches qui s’en réclament.

[8On aura reconnu ici la démarche du « Fundamental Fysiks Group », voir les chronique n° 286, Qu’est-ce qui n’est pas dans le temps ni l’espace et qui est infini ? – Le désaveu de la physique qui ne serait que physique (17.03.2014) et n° 309, Le mur – Le théorème de Bell et l’attente du futur comme une promesse (26.05.2014).

[9Le pronostic reste posé.

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