Les Américains, on le sait, viennent pour la première fois d’envoyer un engin vers la planète Jupiter, au-delà de Mars [1] . Et, pour la première fois aussi, une machine fabriquée de main d’homme a atteint la troisième vitesse de libération, échappant à jamais au système solaire (a).
Cet événement fait rêver. Il a fait rêver d’abord les constructeurs de la machine, qui emporte dans l’infini de l’espace une représentation physique de l’homme et de la femme et quelques symboles où l’on peut croire que tout être doué d’intelligence reconnaîtra le génie de notre espèce. Mais il fait rêver aussi quiconque pense. Se hâtant trop de parler, un savant déclare que cette représentation de l’homme ne sera peut-être pas retrouvée par un être semblable à nous avant deux cents millions d’années. Ce savant pensait à la possibilité qu’il y eût des êtres pensant sur une planète de la plus proche étoile, et que ces êtres pussent capter notre engin au cas où celui-ci atteindrait leurs parages, dans deux cents millions d’années : car c’est le temps qu’il mettra pour y aller, s’il y va ! C’est cela, l’espace.
Le message survivra à l’espèce
Mais il y a là une foule d’extrêmes improbabilités, dont la principale est que dans deux cents millions d’années, Proxima Centauri, l’étoile en question soit encore là où elle est présentement, attendu qu’elle se déplace dans l’espace plus de dix fois plus vite que notre petit porteur de simulacres...
Je trouve pour ma part que ces emblèmes humains destinés à n’arriver jamais nulle part sont bien plus émouvants ainsi. C’est littéralement à l’abîme du temps que, comme à un indestructible Panthéon, les Américains ont confié notre image. L’engin continuera d’errer à travers cet abîme dans des milliards et des milliards d’années, alors que l’humanité aura depuis longtemps accompli sa destinée, quelle qu’elle soit, alors que la Terre et le Soleil auront cessé d’exister, alors que dans ce monde sans bornes, où les étoiles ne cessent de renaître de leurs cendres, nul ne se souviendra plus du bref passage d’une éphémère espèce qui se donna le nom d’humanité...
Oui, je trouve que de tous les gestes faits jusqu’ici par les hommes, j’entends de ces gestes que leur inspire leur cœur prométhéen, aucun jamais n’exprima mieux leur grandeur et leur néant. On sait comment finissent les étoiles de type solaire. On connaît leur espérance de vie. Dans l’immensité peut-être illimitée du temps (si cela a un sens), leur destinée n’est qu’une brève péripétie. Mais en appuyant sur le bouton de mise à feu d’une fusée, des êtres mortels ont su inscrire un message qui leur survivra, qui survivra à leur planète, à leur soleil, à leur ciel. Ce message sera-t-il un jour recueilli ? Je ne sais si les Américains ont pensé à inclure dans l’engin un dispositif capable d’enregistrer par millions les siècles qui maintenant vont passer sur lui (un tel dispositif est possible). S’ils l’ont fait, l’être qui un jour se penchera peut-être sur ce messager d’un passé aboli pourra dire : « Il y a tant de milliards d’années, l’être dont je vois là la forme vivait, pensait, avait assez d’orgueil pour interpeller l’éternité avec la fragile machine que j’ai sous les yeux. »
La découverte de Popper
Grandeur et néant de l’homme, dont le corps est si formidablement perdu dans l’immensité de la matière, mais surtout grandeur et néant de sa science. La science qui peut tout ou presque ne sait rien [2] . Quelques lecteurs, à la suite de mes dernières chroniques, m’ont écrit pour me demander si je n’accordais par une importance trop exclusive à l’expérience, m’objectant qu’on n’atteint pas la vérité seulement par l’expérience. Mais qui parle de vérité ? La science ne prétend plus dispenser la vérité : sa seule prétention est celle d’une certitude mesurée, c’est-à-dire une probabilité plus ou moins grande. C’est là la grande découverte d’un philosophe que les plus grands savants contemporains tiennent pour leur maître (b), l’Anglais d’origine autrichienne sir Karl Popper. Popper a concentré sa réflexion sur la science. Il n’a pas abordé les problèmes de conscience et de mystique, sinon par quelques rares phrases pleines de respect [3]. Mais son analyse est assez claire pour qu’un disciple, sans y rien ajouter, puisse en tirer la conséquence qu’il n’y a de vérité qu’intérieure et spirituelle. Le mystique qui touche Dieu intérieurement, comme disent Ruysbroek (c), saint Jean de la Croix (d), saint Alphonse de Liguori (e) et tant d’autres, a le droit de parler de vérité, et sans doute même est-il seul à l’avoir. Le savant, quant à lui, n’a rien à proposer qu’une promesse conditionnelle : « Compte tenu de telle théorie vérifiée par telle, telle et telle expériences, je déclare que si je fais ceci il y a telle probabilité pour qu’il se produise cela. »
C’est bien regrettable
La grande découverte de Popper, qu’il fit vers sa vingtième année à Vienne en 1921, c’est qu’une théorie vérifiée n’est nullement démontrée. L’eût-on mille et mille fois vérifiée qu’on n’a pas pour autant le droit de la dire vraie. En fait, la science ne dispose d’aucun moyen permettant de dire qu’une théorie est vraie. L’exemple le plus frappant est celui de Newton, universellement vérifié pendant plus de deux siècles et maintenant encore vérifiable dans toutes les expériences gravitationnelles courantes, y compris le lancement dans l’espace du testament posthume de l’humanité par la NASA. Cependant la théorie de Newton achoppe sur les faits découverts par Einstein. Est-ce alors la théorie d’Einstein qui est « vraie » ? Pas du tout ! Popper, qui fut son ami, rapporte ce propos d’Einstein : « Ma théorie elle aussi sera un jour réfutée. »
Quand, différant en cela de celle du XIXe siècle, la science moderne se replie sur les faits expérimentaux et sur eux seuls, quand elle admet que ses méthodes n’atteignent pas la vérité mais seulement une prévision plus ou moins probable des mesures fournies par l’expérience, elle rend à la philosophie un patrimoine dont Renan et les rationalistes du siècle dernier prétendaient la dessaisir.
Malheureusement, il semble que, de ce patrimoine recouvré, les philosophes ne veulent plus. Ils préfèrent se réfugier dans le galimatias, et les quelques rares qui se montrent décidés à se mêler de ce qui les regarde (f) sont considérés avec méfiance par leurs collègues. Je n’en démordrai pas : c’est bien regrettable.
Aimé MICHEL
(a) La première est celle qui permet à l’engin de tourner autour de la Terre. La deuxième est celle qui lui permet d’échapper à l’attraction terrestre. La troisième la libère du système solaire.
(b) Tous les livres scientifiques de quelque importance se réclament maintenant de ces méthodes de pensée. Voir, par exemple, dans des domaines très différents : Delinquency and Parental Pathology, de Robert G. Andry (Staples Press, Londres, 1971), dès les premières phrases de la préface ; Assumption and Myth in physical theory, du grand physicien anglais H. Bondi [4] (Cambridge University Press, 1971), dès la page 1 ; Facing reality, du prix Nobel sir John Eccles (New York, 1970), en vingt endroits différents, etc.
(c) Ruysbroek : Speculum, ch. xx.
(d) Nuit, livre II, ch. 23.
(e) Homo Apostolicus, appendix, l, n° 23, etc.
(f) Par exemple Claude Tresmontant ou François Meyer, dont la thèse (Problématique de l’évolution, aux PUF) est une admirable étude philosophique des processus d’évolution dans la nature vivante [5] .
(*) Chronique n° 86 parue dans F.C. – N° 1321 – 7 avril 1972. Reproduite dans La clarté au cœur du labyrinthe, chap. 18 « La science et sa méthode », pp. 477-480.
Les Notes de (1) à (5) sont de Jean-Pierre ROSPARS


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