AFRIQUE

L’anti-Branly

par Dominique Decherf

mardi 11 décembre 2018

À Ouagadougou, le 28 novembre 2017, le président Macron s’était engagé à «  réunir les conditions pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique  ». Il a confié à deux universitaires un rapport qui lui a été remis le 23 novembre. Le même jour, le Président a annoncé qu’il ferait droit à la demande du Bénin de restitution de 26 pièces saisies lors du sac d’Abomey par les troupes françaises en 1892.

La proposition de «  restitution  » du patrimoine africain figurant au rapport remis au Président est victime de son ambition. Il ne s’agirait rien de moins que d’ouvrir une nouvelle ère dans les relations entre l’Europe et l’Afrique et de construire un nouvel objet de conscience politique, notamment à l’endroit de la jeunesse africaine privée de ses racines.

Pourquoi en effet ne pas commencer cette nouvelle relation par la culture comme Jean Monnet regrettait, dit-on, de ne pas avoir commencé ainsi la construction européenne plutôt que par l’économie ? Comme si c’était la voie la plus aisée. Les controverses soulevées par le projet tant côté européen que côté africain montrent qu’il n’en est rien.

Côté européen, c’est principalement le musée du Quai Branly-Jacques Chirac inauguré en 2006 qui est visé. On se souvient des polémiques qui avaient déjà entouré le projet de regrouper les collections du musée d’Outre-Mer ex- «  colonial  » de la Porte Dorée et celles du musée de l’Homme au Trocadéro. Jacques Chirac a voulu redonner ses lettres de noblesse à un patrimoine qui de «  premier  » pour ne pas dire «  primitif  » a été promu grâce à lui au rang d’universel. Il y a cent ans (15 juillet 1918) Guillaume Apollinaire réclamait déjà une réforme du musée du Trocadéro pour «  séparer de l’ethnographie les objets dont le caractère est surtout artistique  ». En passant au quai Branly, les pièces exposées ont accompli ce que Malraux appelait une «  métamorphose  » pour d’«  objets  » devenir des «  œuvres  ». Les ramener aujourd’hui au fonctionnel, au particulier, au tribal, à l’élémentaire, constituerait une régression.

On peut évidemment toujours faire mieux. Sans doute faut-il «  africaniser  » la muséologie du quai Branly. Sans doute y a-t-il un déficit d’échanges avec les musées d’Afrique (en raison souvent des coûts et notamment des assurances). Sans doute fallait-il prendre plus de distances avec le discours de Dakar du 26 juillet 2007 qui, au nom de la «  rupture  », avait accusé «  l’homme africain de ne pas être entré assez dans l’Histoire  ».

Art sans histoire ? Quel est justement le rapport de l’Afrique à son art ? Quel «  roman national  » va-t-on bâtir autour de ce patrimoine africain ? En quoi consiste celui-ci ? Trois origines essentiellement : les objets royaux qui ne concernent pas les sociétés sans État et qui renvoient, eux, à une forme de despotisme ; les objets religieux qui accréditent des rituels dits fétichistes de dieux morts ; enfin les objets populaires qui tombent dans le registre du folklore et de l’exotisme, des cabinets de curiosité.

L’Afrique n’est pas un musée préhistorique ni une réserve naturelle. Elle est un continent d’hommes et de femmes qui vivent passionnément dans le présent et se projettent dans l’avenir. Parlons de création culturelle en Afrique que les centres culturels français ont tant porté avec des moyens de plus en plus modestes. Il ne faudrait pas que ces restitutions en soient le substitut, l’alibi d’une sortie d’Afrique. Pour solde de tout compte. Le musée du quai Branly était la garantie la plus durable d’un attachement à l’Afrique. Il apprenait à porter le bon regard sur l’Autre, à voir que l’Autre est aussi porteur d’un universel, signe d’une transcendance. Restituer c’est quelque part abandonner, renoncer, se débarrasser sur autrui, couper tout lien fort, ne plus vivre qu’entre soi. Le musée Branly nous oblige, il nous responsabilise, il nous fait tenir compte de l’Autre, y compris de l’immigré le plus déshérité qui reste en dépit de tout porteur de sa culture, la seule chose qui reste quand on a tout perdu.

L’art africain n’a pas été que pillé. Il a été valorisé par ceux qui l’ont découvert et qui sont les premiers à l’avoir reconnu comme art, au premier rang desquels les missionnaires d’Afrique. Certes il y eut des cérémonies de purification où l’on a brûlé des «  idoles  ». Mais très tôt les missionnaires y ont vu autre chose, ils sont allés à l’esprit. Ils y ont vu une philosophie, une ontologie. Qui connaîtrait l’art makonde (du Nord Mozambique) sans les Pères Blancs ? Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Qui a sauvé les langues vernaculaires et donc les cultures qui y sont liées, art compris, sinon les mêmes missionnaires qui en ont établi les premiers dictionnaires ? Le rapport a évacué de son champ d’étude les musées missionnaires souvent très fréquentés, «  leurs collections ne relevant pas du domaine public  ».

— 

Cf. Felwine Sarr et Bénédicte Savoy, Restituer le patrimoine africain, Philippe Rey/Seuil, 192 pages, 17 €.

Un message, un commentaire ?


Les forums restent ouverts durant 15 jours après la date de publication