Un roman de Myriam Sâr

L’AN DERNIER A JERUSALEM

Note de lecture par Dominique Decherf

mercredi 21 septembre 2011

« Opération Ruth » : évacuer six millions sept cent mille personnes. L’ordre a été donné. Tel est le défi que Myriam Sâr se donne à elle-même dans son dernier livre. Anticipation ? Le malaise est profond qui lance de jeunes écrivains israéliens sur un chemin romanesque si escarpé.

Non que l’opération soit impossible. En 1962, deux millions de Français ont été rapatriés d’Algérie vers un unique pays d’accueil. Dans le cas d’Israël, l’opération concernerait les Etats-Unis, l’Europe, et quelques autres. Mais qu’elle soit aujourd’hui pensable, soixante-quatre ans après la création, une centaine d’années après le Congrès sioniste de Bâle, voilà qui fera date.

Pensable surtout sans drame, sans tragédie, chacun retrouve ici ou là des parents, chacun se réinstalle paisiblement dans une diaspora cette fois choisie et acceptée. Il n’y a presque aucun traumatisme dans le récit de Myriam Sâr. Quelques chefs militaires, fidèles au drapeau qu’il faut enterrer (à la forteresse de Massada) pensent au suicide. D’autres prônent la politique de la terre brûlée. Mais que détruire et ne pas détruire ?

« Jérusalem brûle-t-elle ? Non. La masse apparaît indifférente comme un jour d’embouteillages au retour de la plage ou du désert. Les jeunes respirent à l’idée de sortir en boîte librement en toute sécurité, brefs de vivre enfin comme tous les autres jeunes à travers le monde. Vivre « le rêve américain », « voir ses fils jouer au base-ball »… Bref, un soulagement de ne plus avoir à jouer en permanence au héros ou au saint. Pour un enjeu qui n’en valait finalement plus la peine. Le peuple juif ne mourra pas. Au contraire l’évacuation est une manière de mieux assurer sa survie plus menacée dans le réduit israélien qu’aux Etats-Unis.

L’anticipation de Myriam Sâr part d’une critique du post-sionisme mais elle reconnaît aussi les fautes du sionisme. Ce qu’elle a de désespérant est son côté résigné, raisonnable, c’est qu’elle dédramatise quelque chose qui normalement doit passer pour la fin du monde, l’Apocalypse. Tout en douceur, le génie de l’auteur est de montrer qu’il est possible de faire échec aux pires éventualités dont on menace Israël, qu’il y a à la base une vie quotidienne, des relations entre des êtres de chair, qui transcendent toutes les catastrophes et même réussissent à les transformer en simples péripéties de la vie.

C’est aussi un récit sans ennemi, sans mauvais, sans diabolisation. Tout en nuances. Israël, veut-elle dire, fut un beau rêve. La narratrice a rêvé l’évacuation, un mauvais rêve, mais n’a-t-elle pas plutôt rêvé Israël ? Ce serait magnifique si l’on pouvait retrouver le fil de ce rêve. Remonter aux bifurcations où l’on a pris le mauvais chemin : par exemple, Jabotinski, le révisionniste, mort en 1940, Wingate, le Lawrence de Judée, lui aussi écarté de la scène en 1940, et tant d’autres occasions perdues. L’avenir aurait pu être autre. Comme souvent, cette œuvre de science-fiction est une uchronie.

Suivre le récit de Myriam Sâr (sorti le 20 septembre, éditions les Provinciales) au moment où se déroulent à New York les discussions à l’ONU sur la possible reconnaissance d’un Etat palestinien et les critiques concomitantes d’Israël, donne le frisson. C’est aussi en large part un ouvrage d’actualité.

http://www.lesprovinciales.fr/L-An-dernier-a-Jerusalem.html

Messages

  • Monsieur,

    Il n’est pas si courant qu’un lecteur - universitaire, critique ou confrère - prenne la peine de lire avec tant d’attention un ouvrage.

    Ce faisant, vous avez accordé à L’An dernier à Jérusalem un présent assez inattendu : avoir été lu et compris. Lu dans l’état d’esprit exact où il avait été rêvé et conçu, compris comme je souhaitais qu’il le fût. En effet, sous votre plume les enjeux de ce roman (tristesse infinie, résignation, volonté ironique de dédramatiser la question la plus chargée d’hystérie qui soit et tentation uchronique...) apparaissent avec une incroyable netteté.

    Il est vrai que vous avez su rendre à Jacques Bainville son incroyable clarté par delà les siècles !

    Permettez -moi de vous en remercier le plus vivement du monde.

    Avec l’expression de ma gratitude et l’assurance de ma considération.

Un message, un commentaire ?


Les forums restent ouverts durant 15 jours après la date de publication

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.