Foi en l’humanité

Michael Pakaluk, traduit par Vincent

mardi 23 juin 2020

Tête du Christ (Christuskopf) par Rembrandt van Rijn, 1645-50
[Gemäldegalerie, Berlin]

« Si Je ne m’en vais pas, le Consolateur ne viendra pas en vous » dit Jésus aux apôtres lors de la dernière Cène, selon Jean (16, 7). « Comme s’il disait clairement, écrit Grégoire le Grand : si je ne retire pas mon corps de vos yeux, je ne peux pas vous conduire à la compréhension de l’Invisible, qui passe par l’Esprit consolateur. »

Il est probable que vous n’ayez pas beaucoup réfléchi à ce verset. En tout cas, moi, je sais que je ne l’ai pas fait. L’idée que l’absence, la séparation (en l’occurrence, la mort), le manque de visibilité, fonctionnant sur une base spirituelle et non vérifiable - que ces choses sont souvent meilleures pour nous - est un thème fascinant et bien nécessaire dans notre culture du pragmatisme et des médias visuels. L’histoire et la tradition, par exemple, et tout le « dépôt de la foi » ne peuvent être vus que « spirituellement ». En effet, l’Esprit donne cette « compréhension de l’invisible » à l’Église - et même, dans certains moments de crise, comme l’a souligné Newman, particulièrement aux laïcs.

Mais ce qui est encore plus intéressant, c’est ce que saint Augustin dit du verset. Il relie la venue promise de l’Esprit, après la Résurrection, à une descente antérieure de l’Esprit, sur Marie lorsqu’elle a conçu, à l’Incarnation. Dans les deux cas, dit-il, l’Esprit est lié au mystère. Lors la première venue, la divinité du Christ est cachée dans son humanité. Mais lorsque Jésus retourne au Père, l’humanité du Christ devient également cachée. Dans les deux cas, le Christ « se cache » » pour que l’Esprit puisse Se révéler.

Nous ne pouvons avoir foi qu’en ce que nous ne pouvons pas voir. Ainsi, après l’Ascension du Seigneur, son humanité aussi, enfin, devient un objet de foi. Saint Thomas d’Aquin construit cette pensée dans son hymne eucharistique Adoro te devote. « Sur la croix, Sa divinité seule était cachée. Mais ici [dans l’Eucharistie], Son humanité est cachée aussi, en même temps. Bien qu’elles soient cachées, je crois aux deux et je les confesse. » Il signifie la croyance dans « le corps, le sang, l’âme et la divinité » de Jésus dans l’Eucharistie. Mais l’objet de la foi est le même. La foi eucharistique est la foi dans l’humanité continue du Christ. On peut être sûr que l’Esprit est là pour quiconque prie devant le Tabernacle.

Il est probable que nous interprétions mal la ligne du Credo « et homo factus est  », « Il S’est fait homme ». Peut-être que nous nous inclinons quand nous le disons, renforçant pour nous, par imitation, la condescendance divine de l’Incarnation, de l’abaissement, de la kenōsis. Mais même ainsi, nous considérons peut-être que ce n’est qu’une déclaration de faits historiques, comme : « Il a été crucifié sous Ponce Pilate ». À un certain moment, Dieu a pris la nature humaine, vraisemblablement, à Nazareth, vers 2 ou 3 av. JC.

Mais ce verset est aussi, comme l’indique saint Thomas, une profession de foi en l’humanité du Christ. Cela aussi, nous le tenons probablement pour acquis. L’humanité du Christ est la chose facile à croire, d’accord, et pas la divinité ? Mais non. Certainement pas aujourd’hui. Mais examinons-en quelques conséquences.

Premièrement, si Christ a pris la nature humaine, alors il y a une nature humaine ; en effet, le fait que cela est, fait partie de la foi catholique. Si nous voulons connaître et aimer le Christ, alors nous devons apprendre à connaître et à aimer aussi bien cette nature. Nous pourrions copier humani nihil a me alienum puto (« Rien de ce qui est humain ne m’est étranger », ndt) de Terence. Nous avons entendu que l’Église est « experte en humanité ». Cependant, ce n’est pas parce qu’elle peut choisir les bons spécialistes pour les conférences internationales, à la manière d’une ONG, mais dans le sens où, guidée par l’Esprit pour rester dans la vérité, elle est guidée de cette manière aussi dans la vérité sur humanité.

Deuxièmement, la nature humaine, et non l’humanité après la chute, doit être le genre de chose que Dieu peut assumer. Ce principe doit guider notre réflexion. Sommes-nous ainsi composés, par exemple, que nous soyons fondamentalement sans retenue et impitoyables, convoitant le plaisir, qui, en soi, à l’exception des contraintes imposées de l’extérieur, pourrait nous conduire à violer notre mère et assassiner notre père ? (Ainsi que le dit Freud.) La nature déchue pourrait acquérir cet aspect, mais telle ne peut pas être notre nature dans l’intention du Père.

Troisièmement, si l’humanité du Christ est un objet de foi, alors, comme dans d’autres domaines de croyance, nous nous attendons à ce qu’il y ait des faux dieux correspondants et des représentations trompeuses. Et c’est exactement ce que nous voyons, dans la « religion de l’humanité » qui subvertit le christianisme, comme Daniel Mahoney l’a brillamment soutenu dans The Idol of Our Age (« L’idole de notre temps »). La foi en l’humanité tourne mal tant qu’elle n’est pas la foi en l’humanité du Christ.

Quatrièmement, nous voyons clairement que les tentatives de saper l’enseignement de l’Église sur l’attirance par le même sexe ou la complémentarité homme-femme, sont également des tentatives de saper ce que l’Église enseigne sur l’humanité que le Christ a assumée. Ces efforts vont donc directement à l’encontre de ce que l’Esprit a révélé ; on ne peut pas prétendre qu’ils sont inspirés par l’Esprit. Ils obscurcissent, ils ne nous aident pas à voir la nature humaine cachée du Christ.

Enfin, le manque de clarté quant à savoir si les femmes peuvent être ordonnées prêtres a la même racine, le manque de foi en l’humanité du Christ, parce qu’Il a pris une humanité masculine, et donc, l’Incarnation est complétée précisément par le caractère féminin de l’Église - à tel point que saint Thomas, entre autres, enseigne que l’unité originelle d’Adam et Ève était un signe de l’Incarnation à venir.

Ceux qui servent in persona Christi doivent être des hommes. La raison instrumentale, à savoir que l’admission de femmes à l’Ordre « cléricaliserait les femmes » (Querida Amazonia 100), n’est guère la raison fondamentale.

Il peut parfois sembler que nous sommes loin des jours d’une encyclique comme Humani Generis de Pie XII, ou du clairon « l’homme est le chemin de l’Église » dans Redemptor Hominis du saint pape Jean-Paul.

Mais la séparation peut être bonne. Le besoin de foi reste le même, et chaque dimanche, avec homo factus est, l’Esprit nous ramène à une vérité cruciale.

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À propos de l’auteur

Michael Pakaluk, spécialiste d’Aristote et Ordinaire de l’Académie pontificale de Saint-Thomas d’Aquin, est professeur à la Busch School of Business de l’Université catholique d’Amérique. Il vit à Hyattsville, MD, avec sa femme Catherine, également professeur à la Busch School, et leurs huit enfants. Son dernier livre, sur l’Évangile de Marc, The Memoirs of St Peter (« Les Mémoires de Saint-Pierre »), est maintenant disponible chez Regnery Gateway. Il travaille actuellement à un nouveau livre sur la voix de Marie dans l’évangile de Jean.


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