Chronique n° 233 parue dans F.C.-E.– N° 1519 – 23 janvier 1976

ÉLOGE DE LUCKY LUKE

Il y a folie à vouloir tout expliquer dans le cadre du peu qu’on sait

lundi 15 décembre 2014

Charleroi - Station de métro Parc - céramique représentant Lucky Luke.
CC by-sa : Jmh2o

Je l’avoue : pour me délasser, le soir, au lit, je lis souvent des bandes dessinées que me prêtent mes enfants. Souvent aussi, des livres de « nouvelle théologie » ou de « nouvelle exégèse ». C’est merveille de voir comment, d’un texte parfaitement limpide et d’ailleurs écrit par des ignorants pour des ignorants (c’est bien le cas, n’est-ce pas ? « Je ne suis pas venu pour enseigner les sages » [1]), de voir, dis-je, comment on arrive à tirer le Freud ou le Marx le plus abstrus, le structuralisme, Roland Barthes, Lacan, je ne sais qui [2].

Bien entendu, je préfère les bandes dessinées, surtout les Lucky Luke et les Science-Fiction : c’est aussi écrit pour les ignares, dont je suis, ayant beaucoup étudié pour en prendre conscience. Et l’on n’y prétend pas m’expliquer les choses comme Procuste faisait dormir les gens, en coupant laborieusement tout ce qui dépasse. Car voyez en réalité – dans la vraie réalité, celle des sciences – plus on cherche, et plus on trouve de ces incongruités qui dépassent, qu’on ne sait pas où mettre, et surtout pas dans les vieux petits systèmes inventés par des messieurs morts voilà des décennies, c’est-à-dire en un temps où l’on ignorait 90 % de ce que l’on sait maintenant, qui ne représente que 10 % de ce qu’on saura dans trente ou même vingt ans.

Le 30 décembre dernier, par exemple, on apprenait que les physiciens du Centre européen de recherches nucléaires (CERN), à Genève, avaient peut-être mis la main sur une particule « charmée ». Diable ! Et qu’est-ce que ce « charme » là ? C’est un nombre. Un nombre désignant une certaine particularité de certaines particules, comme la masse, la charge électrique, l’étrangeté.

L’étrangeté aussi est un nombre, ni plus ni moins étrange que la charge électrique et la masse. La seule différence, très superficielle et trompeuse, entre des idées comme celles de masse et de charge électrique, d’une part, d’étrangeté et de charme, de l’autre, c’est que les premières contiennent encore une vague référence verbale à des phénomènes observables au niveau de notre dimension physique. Si l’on n’y prend garde, on s’imagine que la masse et la charge ont plus de « réalité », ou bien qu’elles sont plus « concevables ». Mais l’« étrangeté » des particules est très concevable dans les limites où on l’utilise : ce n’est qu’un nombre !

Maintenant, quant à savoir ce que « signifie » ce nombre, les savants vous diront qu’il convient de l’utiliser dans tel et tel cas, pour rendre compte d’un phénomène observé. Cela leur suffit parfaitement.

Dans le cas de la particule « charmée » genevoise, on avait, au sein d’un appareil énorme et d’une incroyable finesse d’action, bombardé certains atomes avec des particules appelées neutrinos, particules qui ont toutes les caractéristiques du fantôme le plus ordinaire, sauf celle de produire un bruit de chaînes, mais, en plus, diverses caractéristiques qu’en revanche n’a aucun fantôme connu. Les produits de la collision entre ces atomes et ces neutrinos ont été photographiés. On a trouvé un électron positif et une particule étrange. La présence simultanée de cette particule étrange et de cet électron positif dans les conditions de l’expérience ne s’explique, nous dit-on, que par la désintégration d’une particule charmée.

Je ne me hasarderai guère à « expliquer » tout cela, de peur de proférer des sottises. Disons que, pour rendre compte des nombreuses particules différentes – largement plus de cent – découvertes depuis le temps très proche où l’on croyait qu’il n’y en avait en tout que trois, les électrons, les nucléons et les photons, on a dû imaginer une sous-particule, le quark, élément supposé simple des particules ci-devant élémentaires. Mais aussitôt imaginé, le quark a lui-même requis divers attributs, c’est-à-dire des nombres caractéristiques. Dont éventuellement le charme. On aurait donc indirectement attrapé une particule « charmée ». Est-ce un quark ? J’ignore si quelqu’un le sait.

Il est certain que, lues il y a trente ans, les lignes ci-dessus n’auraient été qu’histoire de fous. Dans son dernier livre, tout juste publié à Chicago et dont je parlerai une autre fois [3], Jacques Vallée (un mathématicien français émigré à l’Université Stanford [4] et que nos lecteurs connaissent déjà [5]) rapporte deux histoires qui montrent la folie de ceux qui veulent tout expliquer dans le cadre du peu qu’ils savent.

Première histoire : L’Académie nationale des sciences (américaines) veut établir un programme de recherche astronomique pour les prochaines décennies ; elle charge le plus respecté des astronomes américains, Otto Struve, d’établir ce programme ; Otto Struve, grand savant et esprit prudent, désigne les cinquante ou soixante collègues astronomes qui lui paraissent les plus compétents et leur demande de décrire le programme en question.

Résultat : aucun ne parle de ce qui pourtant après coup apparaît comme un fait qui crevait les yeux, et qui est effectivement devenu l’une des deux grandes sources de renouvellement de l’astronomie, à savoir les satellites, l’observation spatiale. Tout le monde à l’époque connaissait les progrès rapides des fusées, déjà le nom de Werner von Braun était célèbre, aucun de ces astronomes (les plus compétents en Amérique) ne l’ignorait. Cependant, aucun ne prit la chose au sérieux.

Le plus sérieux des astronomes sérieux de l’époque, l’astronome Royal d’Angleterre, eut même le génie de déclarer, à peine trois ou quatre jours avant le lancement du premier spoutnik, que la prétendue exploration spatiale n’était qu’une faribole de journalistes, qu’elle n’aurait jamais lieu, que c’était « utter bilge », une complète ânerie.

Deuxième histoire, tout à fait semblable : vers 1945, le Pentagone, inquiet des progrès de la bombe et des fusées, demanda à un aréopage de savants ce que seraient les armes dominantes au cours des décennies à venir. Résultat incroyable, mais historique : pas un, ce qui s’appelle un seul, ne mentionna la fusée à ogive nucléaire atomique. Cet engin était exclu, parce qu’impossible à guider. La raison de cet aveuglement ? Aucun savant ne croyait aux recherches en cours sur les semi-conducteurs, fondement du transistor et de la miniaturisation.

Il ne faut pas se moquer des savants qui passent leur temps à dire que ceci ou cela est impossible et n’existera jamais tout juste avant précisément la réalisation de ceci ou cela. Les savants sont réellement ceux qui savent et personne ne sait mieux qu’eux. Ce qui en revanche est du plus haut comique (mais, tout compte fait, je préfère Lucky Luke), c’est de lire des cuistres parfaitement ignorants de toute physique nous expliquer gravement que telle chose étant « contraire aux lois de la nature », l’auteur qui la rapporte n’avait pas bien vu, ou bien la racontait dans un but symbolique (tiré de Freud, de Lacan, ou de Lévi-Strauss, qui n’ont jamais su non plus un mot de physique).

Les « lois de la nature » et les « explications » scientifiques de Freud et Lévi-Strauss, ne l’oublions jamais, excluent sans rémission du champ des possibilités rationnelles des faits tels que traverser les murs, être en deux endroits à la fois, se transformer en sa propre image dans le miroir, peser mille fois plus en marchant qu’assis (exemples choisis seulement dans le réel imaginable) [6].

Pourtant tout cela et cent autres choses tellement plus abracadabrantes que je ne saurais les définir avec seulement des mots sont la constante réalité de la microphysique, de quoi est faite toute réalité. Alors, de grâce, messieurs les faux savants, cessez de nous « expliquer » ce que vous ne comprenez pas. Recyclez-vous plutôt dans la bande dessinée, c’est plus drôle. Il est vrai aussi que c’est plus difficile.

Aimé MICHEL

P.S. – Il me vient un scrupule. Peut-être que quand on secoue un cocotier, il faudrait donner des noms ? J’en donnerai donc un à qui mes boulettes de papier mâché ne feront ni chaud ni froid, puisqu’il est mort : c’est Rudolph Bultmann, l’auteur du fameux Nouveau Testament et Mythologie, où il démontre que les trois quarts de ce que racontent les Évangiles sont « aujourd’hui incroyables » [7]. Certes, certes ! Mais bien moins incroyables que les photos du CERN.

Chronique n° 233 parue dans F.C.-E.– N° 1519 – 23 janvier 1976. Reproduite dans La clarté au cœur du labyrinthe, Aldane, Cointrin, 2008 (www.aldane.com), pp. 493-495.


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 15 décembre 2014


[1Sauf erreur, cette citation ne provient pas du Nouveau Testament mais elle est conforme à son enseignement. L’affirmation la plus proche est dans les évangiles de Matthieu (chap. 11, v. 25) et de Luc (chap. 10, v. 21) : « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux habiles, et de l’avoir révélé aux tout petits. »

[2Dans une autre chronique moqueuse (n° 87, L’énigme du deuxième cadavre, mise en ligne le 10.05.2010) à propos des « profondes et graves discussions des exégètes sur la résurrection de Jésus et de Lazare », Aimé Michel rapportait une discussion avec des amis où l’un des convives évoque les « difficultés de la religion » et les multiples « pieux et faciles substituts de la sainteté » au nombre desquels se compte la relecture :

« – La relecture ? lui demandâmes-nous en chœur.

– Oui, vous prenez n’importe quelle lanterne à la mode, n’importe quelle fausse science comme il en traîne dans les revues intellectuelles, que sais-je ? la psychanalyse, l’astrologie, le structuralisme, la sémantique générale, et vous vous répandez en exposés intitulés : « Relecture structuraliste (ou korzybskyenne, etc.) de l’épître aux Romains ». Succès assuré.

– Entre tous ces moyens, lequel est le meilleur ? lui demandâmes-nous alors.

Oserai-je le dire ? Notre ami affirma que c’était l’exégèse. Je ne rapporterai pas sa démonstration qui manquait à la charité. Du reste, je crois qu’il se trompe. Au peu que j’en ai lu, l’exégèse moderne me parait une science infiniment ingrate.

Il est vrai que le texte sacré, lui, fut écrit par de pauvres ignorants qui ne savaient rien, à part la Vérité. »

[3Il pourrait s’agir de J.A. Hynek et J. Vallée : The Edge of Reality. A progress report on Unidentified Flying Objects, Regnery, Chicago, 1975. (Trad. par F.M. Watkins, Aux limites de la réalité, Albin Michel, Paris, 1978) mais je n’y ai pas retrouvé les deux histoires rapportées ici.

[4Jacques Vallée, né en 1939, père magistrat, maîtrise de mathématiques à la Sorbonne et d’astrophysique à l’Université de Lille. Il quitte la France, travaille avec l’astronome Gérard de Vaucouleurs (Austin, 1962) puis Allen Hynek (Chicago, 1963-1967), obtient son Ph. D. (doctorat) en informatique en 1967. De 1969 à 1977 il dirige le développement de logiciels de pointe en Californie pour la National Science Foundation et le Department of Defense, puis fonde une entreprise d’informatique. Il est l’auteur d’une dizaine de livres marquants sur l’ufologie et de plusieurs romans. Son livre Science interdite. Journal 1957-1969 (O.P. Éditions, Marseille, 1997, édition originale Forbidden Science, 1992) est un témoignage précieux sur cette époque, sur Aimé Michel et leurs nombreux échanges. Le second volume Science interdite. Journal 1970-1979. California Hermetica (trad. G. Béduneau et F. Turcat) est paru en 2013 aux Éditions Aldane.

[5Pour deux articles (F.C.-E., 15 et 22 février 1974) « L’appareil Forum peut-il changer les rapports humains ? » Une table ronde autour de Jacques Vallée de l’Institut du Futur, avec Louis-Henri Parias, Luc Baresta, Aimé Michel, Jean-Pierre Maurel et Wojtek Korta. La discussion porte sur les promesses et les dangers du « projet Forum », une version expérimentale de ce qui allait devenir Internet et la toile mondiale.

[6En fait Aimé Michel ne cite pas ces exemples seulement parce qu’ils sont observés dans les expériences de microphysique mais aussi parce qu’ils ne sont pas sans analogie avec des phénomènes rapportés à propos des mystiques. Voir par exemple les chroniques n° 106, L’avocat du diable, mise en ligne le 01.09.2010, et n° 330, Marthe Robin, ou la lumière du soir – Une mystique pour une fin de siècle consciente de son infinie solitude (31.03.2014). On trouvera d’autres références à ce sujet dans la note 5 de la chronique n° 301, Le Janus américain – L’Amérique des apparences et l’Amérique réelle, celle du travail (06.10.2014).

[7Le théologien luthérien allemand Rudolf Bultmann (1884-1976, il n’était donc pas encore mort quand Aimé Michel écrivait ces mots !) est considéré comme l’un des exégètes du Nouveau Testament les plus influents du XXe siècle. Il a publié des œuvres majeures dans ce domaine dont, en français, Jésus : mythologie et démythologisation (Seuil, 1968) et Foi et compréhension (Seuil, 1969).

J’ai profité de la récente réédition d’un de ses livres, Nouveau Testament et Mythologie (Labor et Fides, Genève, 2013, 194 pp.), celui-là même cité par Aimé Michel, pour tenter de m’initier à sa pensée. Il s’agit d’une réédition savante, fondée sur une traduction soigneuse de Jean-Marc Tétaz, précédée d’une utile introduction par A. Dettwiler et J.-M. Tétaz et suivie d’un texte inédit de Paul Ricœur (Ricœur fut l’un des promoteurs de la traduction de Bultmann en français et l’un de ses défenseurs contre ceux qui le considéraient comme « fossoyeur du christianisme »). Ce livre est fondé sur une conférence prononcée par Bultmann en 1941, dans une Allemagne en guerre, alors qu’il luttait sur un double front : contre les prétentions totalitaires et la « religion politique » prônées par le national-socialisme et contre la tendance à l’isolement intellectuel et spirituel de l’Église confessante à laquelle il appartenait (elle s’était autonomisée en 1935-36, refusait l’idéologie nazie et était en butte aux mesures répressives du régime).

Pour Bultmann, le Nouveau Testament s’inscrit dans une conception mythologique du monde et de la vie. Le tableau qui ouvre le premier des deux chapitres de son petit livre n’offre aucun doute à cet égard : « L’image du monde du Nouveau Testament est une image mythique. Le monde est considéré comme une réalité divisée en trois étages. Au milieu se trouve la Terre, au-dessus d’elle le Ciel, en dessous d’elle le Monde inférieur. Le Ciel est le domicile de Dieu et des êtres célestes, les anges ; le Monde inférieur est l’Enfer, le lieu des tourments. Mais la Terre (…) est aussi le théâtre où agissent des puissances surnaturelles, Dieu et ses anges, Satan et ses démons. Les puissances surnaturelles interviennent dans le cours de la nature comme dans la pensée, la volonté et l’agir de l’homme ; les miracles ne sont rien d’exceptionnel. (…) L’Histoire ne suit pas son cours constant et régulier mais reçoit son mouvement et son orientation de ces puissances surnaturelles. » (pp. 47-48). « Tout cela est une manière de parler mythologique (…), elle n’est pas crédible pour l’homme d’aujourd’hui. » Elle peut donc entraîner une déconsidération du N.T. et de son enseignement. Pour y parer, Bultmann propose de le démythologiser en retirant les éléments qu’il tient pour mythologiques. « La connaissance des forces et des lois de la nature a liquidé la croyance aux esprits et aux démons. (…) Du coup, en tant que miracles, les miracles du Nouveau Testament sont liquidés (…). » Suivent des explications un peu cryptiques mais ce qu’il faut comprendre est clairement résumé par A. Dettwiler et J.-M. Tétaz dans leur introduction : « La descente du Christ aux Enfers ? Liquidée ! Son ascension ? Liquidée ! Les miracles rapportées par les Evangiles ? Liquidés ! Le retour du Christ à la fin des temps ? Liquidé ! (…) Et Bultmann n’en reste pas là : la naissance virginale de Jésus, sa résurrection physique, le tombeau vide ou la descente du Saint-Esprit ne trouvent pas davantage grâce à ses yeux. » (p. 7). Il appuie cette « déconstruction » sur le fait que le N.T. lui-même offre une critique du mythe et de la vision mythologique du monde. Il présente donc sa thèse comme une forme de parachèvement de l’enseignement des évangiles. Quant au second chapitre (« Linéaments de la mise en œuvre de la démythologisation ») je renonce à le résumer de peur de m’égarer.

Avouerais-je que les explications de Bultmann ne m’ont que médiocrement éclairé ? Car Bultmann tient pour des évidences ce qu’il m’importerait qu’il discute au bénéfice de considérations philosophiques qui m’échappent. Je n’ai donc pu m’avancer qu’à la lisière de sa pensée… Je n’aurais pas dû en être surpris en raison de la mise en garde d’Aimé Michel dans une chronique consacrée à l’exégèse (n° 93, Mythes et mythologues – La nature n’est pas un donné bien clos car nul ne sait où elle s’arrête, 16.01.2012) où il écrivait : « Je n’ai pas lu Bultmann et ne le lirai pas, n’ayant pas envie de m’aventurer à raisonner hors de ce qui m’est suffisamment connu ». J’ai voulu passer outre et j’en ai été pour mes frais. Nul doute que les conceptions de Bultmann caressent la modernité dans le sens du poil. Nul doute non plus, par conséquent, qu’on ne peut pas les écarter d’un revers de main. Il n’en reste pas moins qu’elles constituent un passage à la limite qui ne s’impose pas à l’esprit moderne. Avançons donc avec prudence quelques contre-arguments que le lecteur pourra toujours développer s’il le souhaite :

1/ L’argument central de Bultmann est l’impossibilité du miracle. Il ne prend pas le soin d’en détailler les raisons tant elles lui semblent évidentes : « On ne peut pas utiliser la lumière électrique et un appareil radio, recourir en cas de maladie à des moyens médicaux et cliniques modernes tout en croyant au monde des esprits et des miracles que nous dépeint le Nouveau Testament. » (p. 53). Pourtant il aurait pu se livrer à une critique épistémologique des sciences et de l’image du monde qu’elles véhiculent au lieu de prendre cette image pour argent comptant. Or l’histoire, y compris récente, ne manque pas de récits qui évoquent les miracles du N.T. ; par exemple le livre bien documenté de l’universitaire Pierre Delooz, Les miracles : un défi pour la science ? (Duculot, Bruxelles, 1997) en rapporte un bon nombre. Loin des idées reçues, l’auteur qui sait peser ses mots, tient que « peu d’évènement historiques sont aussi bien attestés » : ce sont certes un défi pour la science mais aussi un défi pour la religion. En tout cas cet ouvrage et d’autres offrent à l’esprit sans prévention bien des raisons de mettre en doute le postulat de Bultmann (ou, plus près de nous, celui d’un Hans Küng, le théologien bien connu de Tübingen, qui ne craint pas d’affirmer dans Être chrétien, Seuil, Paris, 1978, p. 256, que « Le temps ou certains pensaient pouvoir soutenir la possibilité de la marche de Jésus sur le lac devrait être à tout jamais révolu » ; une version écourtée de ce livre sans ce passage vient de paraître au Seuil sous le titre Jésus). L’impossibilité du « miracle » (en tant que fait inexpliqué) ne serait-il pas un mythe moderne fondé sur une vision scientiste du monde ? une idéologie où, en paraphrasant Alain Besançon, « on ne sait pas qu’on croit mais on croit qu’on sait » ? (sur la formule originelle de Besançon voir la note 3 de la chronique n° 339,Utopiste qui veut faire mon bonheur, t’es-tu regardé dans un miroir ? – Comment l’illusion de savoir mua la philanthropie marxiste en son contraire, 10.11.2014).

2/ Il est bien difficile de séparer les miracles de Jésus de son enseignement, comme dans la guérison d’un paralytique à Capharnaüm racontée par les synoptiques. La version de Matthieu est la plus courte : « Et voici qu’on lui présentait un paralytique étendu sur un lit. Jésus, voyant leur foi, dit au paralytique : “Courage, mon fils ! tes péchés sont remis.” Et voilà que quelques scribes se dirent en eux-mêmes : “Cet homme blasphème !” Mais Jésus, connaissant leurs réflexions, dit : “Pourquoi ces réflexions mauvaises en vos cœurs ? Quel est donc le plus facile, de dire : Tes péchés sont remis, ou de dire : Lève-toi et marche ? Eh bien ! pour que vous sachiez que le Fils de l’homme a le pouvoir sur la terre de remettre les péchés, lève-toi, dit-il alors au paralytique, prends ton lit et va-t’en chez toi.” Et, se levant, il s’en alla chez lui. » (Mt 9, 1-8, parallèles Mc 2, 1-12 et Lc 5, 17-28). L’intelligence bultmannienne ne peut qu’affaiblir et obscurcir le sens (et l’humour) de ce que l’évangile de Jean appelle un « signe » – fait inexpliqué mais surtout porteur de sens. (Pour une mise en perspective diachronique on pourra consulter par exemple Signes bibliques aujourd’hui parmi nous d’Olivier Leroy, Alsatia, Colmar-Paris, 1969).

3/ Comme le souligne Bultmann, l’enseignement évangélique (et biblique en général) est une critique des mythes (ce que développe l’œuvre de René Girard) mais cela n’implique pas que tout « miracle » soit un mythe. De ce point de vue, la thèse du « mythe vrai » respecte à la fois la lettre et l’esprit des textes. Le célèbre auteur du Seigneur des anneaux, J.R.R. Tolkien, soutint cette thèse auprès de son ami C.S. Lewis et parvint à ébranler son athéisme. Ce dernier, quelques années plus tard, en 1944, la présenta dans un texte court et limpide de quelques pages intitulé « Le mythe devenu fait ». « Le cœur même du christianisme, y écrivait-il, est un mythe qui est en même temps un fait. L’ancien mythe du dieu qui meurt, sans cesser d’être un mythe, descend du ciel de la légende et de l’imagination sur la terre de l’histoire. Il se produit – à une date et en lieu précis –, et il s’ensuit des conséquences historiques définissables. Nous passons d’un Balder ou d’un Osiris, mourant on ne sait quand ni où, à un personnage historique crucifié (en règle) sous Ponce Pilate. En devenant fait, il ne cesse pour autant d’être mythe : c’est là le miracle. (…) Car voici la mariage du ciel et de la terre : mythe parfait, fait parfait. Il réclame non seulement notre amour et notre soumission, mais aussi notre étonnement et notre émerveillement et s’adresse en chacun de nous au sauvage, à l’enfant, au poète pas moins qu’au moraliste, au savant et au philosophe. » (Dieu au banc des accusés, trad. A.et E. Huser, Sator/ebv, Paris, Bâle, s.d., pp. 45-46). Jean-Paul Roux, historien des religions au CNRS, soutient également cette interprétation dans son Jésus (Fayard, Paris, 1989) : « Jésus, pour être entendu de tous les hommes, a employé un langage qui leur était familier », celui des archétypes et des symboles – « la conception miraculeuse, la grotte, l’eau, le désert, la montagne, le feu, la croix… » – archétypes et symboles qui se retrouvent dans les civilisations les plus diverses.

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