Déboulonner l’histoire ?

par Gérard Leclerc

mercredi 24 juin 2020

Capture d’écran d’une vidéo montrant le déboulonnage de la statue de Junipero Serra à San Francisco.
© Twitter / @shane_bauer

Dans la grande vague actuelle de vandalisation des statues jugées insupportables en raison de leur rapport symbolique avec les pages sombres de l’histoire de nos nations, voici que la mémoire chrétienne se trouve aussi atteinte. En Californie, plusieurs statues de saint Junipero Serra, missionnaire ayant présidé à l’évangélisation de l’Ouest américain, ont été détruites. On s’en est même pris aux tombes du cimetière où il est inhumé. Pourquoi s’en prendre à une telle figure ? Est-ce tout simplement le fait d’avoir évangélisé les Indiens ? Il est, en tout cas, difficile de prendre en faute ce religieux qui n’a cessé de démontrer sa sollicitude pour les populations locales, de les protéger de possibles agressions des militaires espagnols. Saint Junipero Serra n’est-il pas l’auteur d’une déclaration du droit des Indiens ? Ce seul exemple interroge sur la nature de la remise en question actuelle, avec sa frénésie iconoclaste et sa volonté d’ériger comme un vaste tribunal de l’Histoire.

S’il ne s’agissait que d’inviter à un meilleur discernement afin de mieux comprendre notre passé avec ses fautes mais aussi ses grandeurs, on ne pourrait qu’acquiescer, en se munissant toutefois de toutes les garanties nécessaires dans le domaine des sciences humaines. Malheureusement, on est obligé de constater que l’offensive actuelle se réclame d’une sorte de surenchère idéologique dangereuse, qui n’est pas seulement propre à la propagande politique. Elle trouve souvent son origine dans les universités de chez nous, qui ont subi la contagion américaine. Il y a quelques mois, nous l’avons déjà signalé, des universitaires de premier plan comme Pierre-André Taguieff et Dominique Schnapper ont signé un manifeste de mise en garde contre les déviations des études dites post-coloniales. Ce qui rend plus ambiguë la problématisation des questions concernant l’esclavage sous ses multiples formes et les diverses entreprises coloniales, c’est son imbrication avec les engagements militants actuels. Imbrication qui produit d’ailleurs, a contrario, alors qu’il s’agissait de dénoncer le racisme, une racialisation généralisée des rapports sociaux et politiques. On ne peut que redouter un emballement qui ne produira que des luttes civiles d’autant plus passionnelles qu’elles sont de nature identitaire.

Contagion à l’Église

En ce qui concerne l’Église elle-même, il convient de se garder d’une contagion qui pourrait avoir des effets de division et de rejet, qui atteindraient l’intégrité de la Tradition qui fonde la continuité et la substance de l’Institution voulue par le Christ. N’a-t-on pas déjà réclamé la décanonisation de Jean-Paul II et ne fait-on pas le procès historique de l’anti-féminisme ecclésial ? Il y a aussi risque de contagion de la vague de vandalisation sous ses aspects les plus pernicieux, avec transposition des catégories idéologiques qui détruisent les fondements mêmes de ce que le cardinal Newman appelait le développement de la doctrine chrétienne. 

Messages

  • Nos sociétés sont iconophiles, par l’image qui prend souvent le pas sur le texte, ou le visuel sur l’écriture. Le pouvoir des images est devenu le vecteur majeur des informations dans les réseaux sociaux, les grands magazines à fort tirage, les bandes vidéos et le numérique.

    Nombre d’entre nous ne savons que par le jeu des contrastes ou des supports qui valorisent l’effet d’annonce de ce langage des images, ce pouvoir exclusif et du défi de la vérité.

    Dénaturer l’histoire du passé en défaisant les visages des acteurs de cette narration, en défonçant ou détruisant les témoins de leur temps, est un danger saisissant de la révision, du détournement des auteurs.

    Les hommes politiques y sont exposés comme les religieux eux mêmes.

    Des fondateurs de Congrégations religieuses bien de leur époque ne fleurissaient pourtant pas d’une aversion raciale partagée avec leurs contemporains. Leurs fidèles successeurs le reconnaissaient et corrigèrent des postures ancrées dans leurs constitutions.

    Des vandalismes du moment pourraient pratiquer de telles méthodes d’éradication de cette histoire passée.

    Curieusement on cherche à réécrire leur parcours en défonçant toute trace vivante de leur itinéraire.
    Un récit univoque, sectaire et radical menace.

    Il y faudrait adopter les lectures contemporaines du récit au pire mépris de l’intelligence et risque anachronique, de la réinventer faute de la comprendre, ou pire de l’oublier à défaut de l’expliquer pour les générations suivantes.

    Pour tout chef d’Etat sous toutes les latitudes de la terre, la vindicte populaire ou populiste ferait sa propre justice ou cas de sa vengeance, en supprimant de l’espace public, le visuel du passé.

    Cette histoire pourrait -elle se prévaloir d’être objective ou exclusivement subjective ?
    Le patrimoine des musées, des églises et de bien des biens personnels de nos familles gardent ces images de populations indigènes du monde visitées par de vieux missionnaires barbus, dont on relevait les singularités sans vouloir les faire disparaître.

    Le maléfice de ces auteurs se joue d’un argumentaire raisonné et légitimé par le rejet du racisme, de la ségrégation et endosse la fausse armure du justicier qui ne dit pas son nom ni les raisons de ses actes.

    Le chroniqueur de ce jour laisse entendre que les stratégies utilisées pour mener ces actes dans l’espace public, cachent des mobiles intentionnellement confus.

    Car à vouloir en faire trop en la matière, on usurpe le sens de la proximité spirituelle de tant d’hommes et de femmes qui servirent dans le monde sanitaire, militaire, éducatif, les populations autochtones, avec lesquelles elles entretenaient de bonnes relations, durables et de réelle profondeur et affinité personnelle.
    En laissant agir de la sorte des imposteurs sans éthique et sans âme, on peut craindre le pire comme ce qui s’est déjà produit dans des pays en guerre, non contre les colons étrangers qui ne sont plus mais dans des sociétés nationales aux prises avec leurs propres problèmes internes.

    La barbarie du passé se drapait de bonnes intentions, elle en fit souvent payer le prix aux populations civiles victimes de tels dégâts, en leur refusant leur propre origine, leur propre authenticité, leurs richesses.
    La Révolution Française en donna l’exemple chez nous.
    D’autres l’adoptèrent à leur dépens.
    On ne saurait l’oublier !

  • "Problématisation", "vandalisation"... oh ! que de vilains mots ! Pourriez-vous, s’il vous plait, Gérard Leclerc, vous dont j’apprécie généralement la pensée et le style, écrire avec plus de simplicité ? Déjà que "problématique" remplace à tout bout de champ les mots "problème" et "question" dans la bouche ou sous la plume de nos journalistes, nous voilà bien mal partis avec cette "problématisation" qui pose vraiment... problème !

  • En effet, force est de constater, depuis peu, une prolifération sauvage de termes qui tapissent les papiers de journalistes et fleurissent entre leurs dents : doctrine, problématique, etc...

    Toutefois, et sauf erreur, où se trouverait le problème et n’est-ce pas à bon escient que Gérard Leclerc évoque ici la difficulté rencontrée - et sa cause - quand il s’agit de présenter un sujet ou une question de façon claire et ordonnée ?

    Ne conviendrait-il d’éviter de, comme on dit, complexifier les situations par la complexification de leurs déjà compliqués tenants et aboutissants.

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