Nucléaire

De la dissuasion à la banalisation ?

par Vincent Aucante

dimanche 4 février 2018

Essai nucléaire menés par les États-Unis sur l’atoll de Bikini, dans les Îles Marshall le 25 juillet 1946

En réduisant les armes nucléaires tactiques à un outil puissant utilisable dans des conflits asymétriques en dehors des affrontements de titans qui faisaient trembler les puissances occidentales pendant la guerre froide, Trump ne fait pas que vulgariser l’arme atomique. Il autorise les autres pays à faire de même. Nous sommes entrés dans une nouvelle étape, celle où l’arme nucléaire va pouvoir être utilisée.

L’année 2017 a été marquée par plusieurs essais nord-coréens de missiles balistiques intercontinentaux, et par des essais atomiques souterrains. Tout porte à croire que la Corée du Nord travaille activement à disposer d’un arsenal nucléaire stratégique apte à menacer non seulement ses voisins immédiats mais aussi les États-Unis. Depuis 2016, la Russie déploie d’ailleurs à Novossibirsk, en Sibérie, plusieurs batteries des puissants missiles antiaériens S-400 dont les spécialistes reconnaissent la potentielle efficacité. Les menaces proférées par Trump à l’encontre des Nord-Coréens se sont traduites par une surenchère verbale entre les deux États qui a ramené le monde aux pires moments de la guerre froide. La guerre atomique, que l’on croyait remisée dans les archives d’un temps révolu, a soudain refait surface. Les médias américains ont dévoilé à cette occasion le processus qui déclencherait l’apocalypse. Il suffirait de 30 secondes au président américain pour lancer l’ordre de mise à feu, et celui-ci serait suivi d’effet 5 minutes plus tard. De quoi faire frémir les plus optimistes.

Officiellement, on parle à l’ONU de désarmement nucléaire et de non-prolifération. Mais en réalité, la plupart des puissances nucléaires mènent intensément des recherches, et fabriquent de nouvelles armes.

La Russie poursuit son programme de fabrication de nouveaux sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE), dits Borei. Elle a développé une nouvelle arme atomique sans équivalent, la plus puissante de tous les arsenaux de la planète, le missile sous-marin Kanyon. Cet engin bénéficie des avancées technologiques des Russes en matière de torpilles hyper-véloces, et des technologies désormais courantes mises en œuvre par les drones sous-marins. L’engin tient à la fois de la torpille et du drone : il emporte sous les eaux une bombe au cobalt de 100 Mégatonnes, invisible à tous les détecteurs, à une vitesse proche de 200 km/h. Sa portée serait de 2000 km. Chaque sous-marin Oscar II de la marine russe pourrait être équipé de quatre Kanyon, de quoi anéantir un pays entier. L’explosion d’une telle arme à proximité d’une ville côtière entraînerait la mort immédiate d’une dizaine de millions de personnes, elle causerait un tsunami géant avec une vague principale de plus de cent mètres de haut, et elle polluerait toutes les terres atteintes pour un siècle…

La Chine n’est pas en reste : elle aurait lancé la fabrication d’un nouveau croiseur terrestre, un missile balistique intercontinental monté sur roues, indétectable car circulant sans cesse dans un réseau de galeries, et pouvant sortir par n’importe quelle issue pour être mis à feu. Le nombre de têtes nucléaires dont dispose la Chine demeure secret, mais elle en possède probablement plusieurs centaines. Il est certain en tout cas que la Chine dispose de nombreux missiles stratégiques intercontinentaux en alerte permanente. La Chine, dont les ambitions maritimes sont clairement affichées, a également mis sur cale de nouveaux sous-marins nucléaires lanceurs d’engins qui seront capables de sillonner le Pacifique.

L’Iran, on le sait, avait un programme de recherche et de fabrication d’armes nucléaires, et travaille à la mise au point d’un lanceur capable de porter une charge jusqu’en Israël. Le programme nucléaire iranien a été entravé par le fameux virus internet Stuxnet, conçu par les services secrets israéliens, qui a causé la destruction d’une partie des installations industrielles nucléaires en Iran en inhibant les logiciels de contrôle. Depuis, un accord nucléaire a été signé par l’Iran et les puissances occidentales : en échange de la limitation de son programme nucléaire au domaine civil, l’embargo commercial qui affectait ce pays a pu être levé. Mais l’Iran ne s’est pas privé de mener divers essais de fusées, capables de lancer des satellites, et donc propres à devenir les vecteurs d’une future arme nucléaire. Trump a demandé à plusieurs reprises à l’Iran de cesser ses recherches sur les fusées, bien que ce domaine ne fasse pas partie des accords signés, sans obtenir un quelconque effet, sinon l’irritation des dirigeants iraniens. Selon les spécialistes, si Trump rejetait les accords limitant la production de combustible nucléaire, il suffirait d’un an aux scientifiques iraniens pour fabriquer leur première bombe. Les Israéliens pourraient être tentés de lancer alors une attaque aérienne contre les installations iraniennes, une étude américaine publiée en 2009 en avait déjà fait état. Mais les Iraniens ont acheté des batteries de missiles antiaériens russes S-400, et seraient donc désormais en mesure de mieux se défendre…

L’État d’Israël a mis sur pied depuis les années cinquante un programme nucléaire militaire. La France lui a donné les briques technologiques de base qui lui ont servi à fabriquer des bombes de première génération, et les États-Unis ont pris le relais en fournissant les données complémentaires pour la fabrication d’armes nucléaires modernes. Israël fabrique chaque année plus d’une dizaine de bombes atomiques. Ce pays dispose également d’un vecteur de moyenne portée, le missile sol-sol Jéricho, qui, muni de charges conventionnelles, a été tiré avec succès en décembre 2017 contre des installations iraniennes en Syrie… Personne ne doute qu’en cas de danger jugé intolérable Israël sera à même d’attaquer un de ses voisins.

Dans ce climat déjà tendu où certains protagonistes ne se privent pas d’annoncer qu’ils sont prêts à utiliser l’arme atomique, la publication le 2 février 2018 de la nouvelle orientation stratégique des États-Unis dans le domaine augmente encore la tension. La Nuclear Posture Review, dont certains points avaient été timidement dévoilés en décembre 2017, annonce en effet la reprise de la recherche en matière d’armement atomique aux États-Unis. Il sera tout d’abord question de renouveler les missiles balistiques intercontinentaux, et de moderniser leurs ogives nucléaires. Le programme de construction de nouveaux sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, déjà annoncé l’an passé, reçoit une forte impulsion. Les bombardiers nucléaires et leurs missiles vont être modernisés. Et surtout le renouvellement de la flotte de missiles nucléaires tactiques est lancé. S’il existe plusieurs options techniques qui vont devoir être étudiées, l’objectif est clairement fixé : démultiplier le nombre de missiles de croisière à charge nucléaire.

Ce dernier volet s’inscrit dans une nouvelle stratégie qui devrait entraîner par ricochet dans le monde entier une vague de réarmement nucléaire. En effet, il est désormais question de ripostes nucléaires asymétriques, autrement dit de l’emploi de l’arme nucléaire tactique contre des ennemis présumés qui ont eu recours à d’autres modes d’agression, comme des actes terroristes ou des cyberattaques.

Les stratèges américains ont conjugué dans cette nouvelle logique deux notions jusqu’alors séparées. Jusqu’à présent, on parlait de guerre asymétrique lorsqu’une armée conventionnelle se trouvait opposée à des groupes de guérilleros ou de terroristes, comme les États-Unis au Vietnam, la Russie en Afghanistan, ou la France aujourd’hui au Mali. Avec la NPR, l’arme nucléaire tactique pourrait être employée en riposte à des agressions visant les intérêts des États-Unis ou de leurs alliés.

D’autre part, pendant la guerre froide, il avait été prévu que l’arme nucléaire tactique serait employée par l’OTAN si ses forces conventionnelles étaient débordées par les divisions blindées soviétiques, à la manière d’un coup de semonce causant des pertes assez importantes chez l’ennemi pour entraîner l’arrêt des combats. Les missiles Pluton montés sur char alors déployés par la France avaient cette mission. L’utilisation de l’arme nucléaire tactique dans un conflit asymétrique n’entre plus du tout dans un tel contexte de défense.

La doctrine de l’emploi des armes nucléaires tactiques pendant la guerre froide faisait déjà porter sur les civils un poids écrasant, et trouvait avec peine à se justifier moralement. L’idée qu’il devienne une riposte massive dans le cas d’un affrontement asymétrique est tout simplement immorale. Lorsque ce sont des chars qui envahissent un territoire, l’agression est à la fois patente et signée. Mais comment identifier rapidement et avec certitude la source d’une cyberattaque ? Comment être sûr de la complicité d’un État avec un groupe terroriste ? On se souvient des mensonges de la CIA qui ont conduit les États-Unis à attaquer l’Irak.

En avril 2017, les États-Unis ont employé en Afghanistan la plus grosse bombe conventionnelle de leur arsenal. La MOAB, surnommée «  mère de toutes les bombes  » (Mother Of All Bombs), a une puissance de 11 kT, du même ordre de grandeur que la bombe tombée sur Hiroshima en 1945. Les États-Unis vont-ils désormais tirer des missiles de croisière à tête nucléaires sur des objectifs semblables ? La NPR suggère que l’emploi limité de ces armes nucléaires n’aurait pas le même impact psychologique pour les Américains que les énormes missiles stratégiques. Il n’en serait sûrement pas de même pour les populations civiles qui en seraient les victimes collatérales. Si l’emploi de l’arme nucléaire devenait banal, les conséquences ne le seraient pas. 


Ouest-France : Trump veut doper l’arme nucléaire. Moscou dénonce un acte « belliqueux »

https://www.ouest-france.fr/monde/etats-unis/trump-veut-doper-l-arme-nucleaire-moscou-denonce-un-acte-belliqueux-5542929


Mais où est donc passée la dissuasion conventionnelle ?

par Michel Goya

https://lavoiedelepee.blogspot.fr/2018/02/mais-ou-est-donc-passee-la-dissuasion.html?spref=tw

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https://www.nouvelobs.com/economie/20161221.OBS2971/armee-si-tout-va-a-la-dissuasion-nucleaire-on-gardera-nos-vieux-helicopteres.html


LE BUDGET MILITAIRE DE LA FRANCE

https://www.rtbf.be/info/economie/detail_la-france-prevoit-une-augmentation-reguliere-de-son-budget-de-la-defense-entre-2019-et-2025?id=9833931

Messages

  • Bonsoir,

    Merci pour votre article très intéressant... et hélas très inquiétant aussi.

    Je voudrais apporter une précision, de taille. La MOAB a une puissance de 11 tonnes de TNT et non de 11 000 tonnes. On est tout simplement pas dans la même catégorie. Tout le monde peut faire des erreurs mais accusé les États-Unis de vouloir utiliser l’arme nucléaire à tout bout de champs, et appuyer cette démonstration en affirmant que ce pays l’a déjà fait en Afghanistan en utilisant une arme conventionnelle de même puissance, alors que cette puissante bombe est d’un facteur 1000 moins puissante que celle d’Hiroshima, je trouve cela assez grave.

    Je ne suis pas un pro-américain et je suis de votre avis que la seconde guerre d’Irak et d’autres qui ont suivi n’était pas justifiées autrement que par le fait qu’elles servaient les intérêts de l’économie du pays qui les avaient initié. Mais je ne crois pas que Donald Trump soit un "Méga Rocket Man". Par contre dans son administration il y a des belliqueux, c’est certain. De toute façon quand on dépense autant pour fabriquer des armes ont est un peu obligé de s’en servir. Sans quoi c’est la banqueroute...

    J’espère que vous ne m’en voudrez pas d’avoir réagi ainsi à votre écrit. Et encore merci pour votre article : je suis moi aussi très soucieux de la tournure des événements et de la possibilité d’un holocauste nucléaire. La situation est presque pire que durant la guerre froide, car je préférais un Kroutchev à un Kim Jong Un.

  • Article intéressant sur les informations fournies tant sur les nouvelles armes que sur les pays entrés dans la course au
    "tout nucléaire".

    Apprécié également la réaction du 6 février au sujet de la MOAB larguée début 2017 sur une région de l’Afghanistan d’une puissance de 11 tonnes tuant peut-être des dizaines de mercenaires de l’EI et détruisant une grande partie de leurs armes. Little Boy larguée sur Hiroshima était, en effet, d’une puissance autrement importante et le résultat aussi.

    Au-delà de la vision apocalyptique de ces armes nucléaires qui prolifèrent un peu partout dans le monde, ce qui est encore plus inquiétant c’est le possible accès de folie qui amènerait on ne sait qui à appuyer sur "le bouton".

    Apprécié la phrase "...quand on dépense autant pour fabriquer des armes on est un peu obligé de s’en servir." La probable justification de l’utilisation de ces terrifiants joujoux à savoir "Sans quoi c’est la banqueroute..." est parfaitement explicite.

    Pour ce qui est de l’agression des USA contre l’Irak sur la base de l’innocente petite fiole brandie par Colin Powell en pleine séance d’Assemblée des Nations-Unies, la recette semblerait avoir été derechef utilisée concernant l’Iran par une notice "piquée" dit-on par des soldats US sur un missile lancé par l’Iran et qui ne serait autre que le mode d’emploi, en farsi, d’une boîte de conserves...

    A propos de conserves, le pays des ayatollahs aurait tout récemment vendu des centaines de kgs de boites de caviar destinées à chatouiller les délicates papilles de l’Oncle Sam. Serait-ce la raison pour laquelle Trump semble délaisser provisoirement ce pays de l"axe du mal" pour ajuster son viseur sur la Corée du Nord ? (On peut profiter de cet intermède gastronomique dans la cuisine d’armes nucléaires pour souligner que le caviar d’Iran est bien supérieur à celui de la Russie et/ou autres. Info donnée à titre gracieux non publicitaire).

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