Conflit en Ukraine

Continuité stratégique ou rupture psychologique ?

par Guillaume Bonnet

vendredi 4 mars 2022

Investiture de Poutine comme président de la Russie le 7 mai 2012 (3e mandat).
© Bureau de presse du Kremlin

« Fou », « monstre », « paranoïaque »… Les qualificatifs n’ont pas manqué pour qualifier Vladimir Poutine, sitôt officialisée l’offensive russe en Ukraine le 24 février au matin. La psychiatrisation de l’adversaire – sinon de l’ennemi – est une réaction compréhensible face au déclenchement massif d’une violence qui sidère les démocraties occidentales, préservées de conflits de haute intensité depuis presque huit décennies. L’exercice de la puissance par l’outil militaire, et non par l’économie, la démographie, le droit ou la culture paraît désormais une anomalie, une obscénité, une folie, alors que ce fut une constante au cours des siècles passés. Néanmoins, l’agression russe – car c’en est une, n’en déplaise aux euphémistes qui évoquent plutôt une simple « opération militaire » – invite à se demander si le profil psychologique du maître du Kremlin a changé au cours de la période récente, ou bien si la décision qu’il vient de prendre constitue l’aboutissement logique d’une politique engagée depuis son accession au pouvoir en 1999.

Dessein profond

En envahissant l’Ukraine, estiment certains, le Président russe ne ferait que poursuivre une stratégie de sécurisation de ses marches menée depuis longtemps : Tchétchénie (1999-2000), Géorgie (2008), Crimée (2014). Interrogé dans Ouest France (24/02), le chercheur Adrien Donjon rappelle ainsi qu’« il est animé par une volonté de reconstruire, rebâtir la puissance perdue de l’empire russe et de l’Union soviétique. Pour lui, l’indépendance de l’Ukraine en 1991, la perte de la clé de voûte de cette économie d’empire, est une erreur historique, la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle. Il veut sortir de l’humiliation qu’a été l’après-guerre froide… Un sentiment largement partagé en Russie ». Dans Le Monde (24/02), Jérôme Fenoglio évoque pour sa part un « dessein profond, qui est de redessiner la carte de l’Europe en se réappropriant une sphère d’influence ». Une continuité donc. Pas une rupture ? Pas si simple… Plusieurs voix estiment ainsi que le déclenchement de cette nouvelle guerre procède de ressorts psychologiques nouveaux. Renaud Girard, grand reporter au Figaro et spécialiste des questions internationales, qui a longtemps soutenu que Vladimir Poutine n’envahirait pas son voisin, a reconnu avec humilité une erreur d’appréciation. « Je croyais Poutine rationnel. Il a en fait une vision paranoïaque des événements. Il a parlé d’une nazification en Ukraine qui n’existe pas. Il parlé de missiles nucléaires en Ukraine qui n’existent pas. Il a une sorte de complexe obsidional » a-t-il commenté dans une story, mise en ligne sur le site du quotidien (24/02). « Il est peut-être même dingue » a-t-il renchéri sur CNews (24/02).

Erreur historique ?

Hubert Védrine lui-même, pourtant tenant d’une vision géopolitique réaliste, peu suspect de se laisser conduire par une lecture idéaliste ou émotionnelle des événements, estime que les ressorts de l’agression de l’Ukraine sont fondamentalement irrationnels. Dans une interview accordée à Eugénie Bastié dans Le Figaro (24/02), l’ancien ministre des Affaires étrangères souligne que « le Poutine de 2022 est largement le résultat, tel un monstre à la Frankenstein, des errements, de la désinvolture et des erreurs occidentales depuis trente ans », mais constate-t-il, « il vient de prendre une décision non seulement condamnable mais absurde de son point de vue. […] C’est une erreur historique ». La résistance inattendue des forces ukrainiennes, encore vivace à l’heure de boucler ce numéro de France Catholique (28/02), a déjà suscité plusieurs analyses qui vont en ce sens. Ce nouveau champ de bataille pourrait être un « nouvel Afghanistan » pour la Russie commence-t-on à lire. Dans un article de L’Express (26/02) intitulé « Le risque de guérilla : un cauchemar pour Poutine », Paul Véronique affirme ainsi qu’« une victoire militaire de Moscou pourrait n’être que le début des ennuis pour Poutine ». Sans doute est-il encore trop tôt pour miser sur ce scénario. En revanche, si l’irrationalisme du leader russe se confirme, la mise en alerte de la force de dissuasion russe, annoncée le 27 février, apparaît dans cette optique comme une inquiétante escalade. 

Messages

  • "Continuité stratégique ou rupture psychologique" est à aborder avec une grande attention et hors de tout esprit revanchard et sectaire ; les points de vue présentés méritent d’être pris en compte calmement à l’opposé du tumulte organisé, gesticulations, insultes vulgaires et autres agressivités désordonnées qui risquent
    de mettre à mal et de détourner de leur sens des réactions objectives ; face à la situation actuelle générée par l’entrée de l’armée russe en territoire ukrainien elle-même probablement en grande partie motivée par des postures, prérogatives et agissements tout aussi fort regrettables, face donc à cette situation l’urgence est de rechercher un espace apaisé propice à l’établissement d’un début d’activité diplomatique.

    Autre point, non moins important : il est indispensable que des personnalités de pays Occidentaux s’abstiennent de projeter l’image de citoyens pris de panique et affolés assénant sanctions immodérées et insultes d’un côté, et distribuant inconsidérément aéronefs, armes létales et missiles de l’autre. Tant il est clair que la fin du discours du Président Poutine comporte à l’adresse des "interférents menaçants" comme une mise en garde :"... la réponse de la Russie sera immédiate et vous conduira à de telles conséquences que vous n’avez jamais affrontées dans votre histoire" (clin d’oeil à Hiroshima et Nagazaki ? L’Oncle Sam aurait-il lui seul, par hasard, cette prérogative de désarmer l’impudent ?...).

    Surtout ne jamais oublier : Ukrainiens et Russes, intégrés ou non au monde occidental, sont avant tout des Slaves. Otan et UE sont des concepts, l’âme Slave est une identité.

  • Votre conclusion ’’la mise en alerte de la force de dissuasion russe, annoncée le 27 février, apparaît dans cette optique comme une inquiétante escalade. ’’ porte à sourire.

    Le propre de la dissuasion est d’être en alerte 24h/24 et 365 jours par an ; en Russie comme dans tous les autres pays qui en disposent, avec ou sans mise en scène du Président Poutine.

    Il est curieux que les avertissements récents de Messieurs Mikhail GORBACHEV (prix Indira Gandhi pour la paix en 1988, prix Nobel de la paix 1990), Henry KISSINGER (prix Nobel de la paix 1973), Roland DUMAS et bien d’autres au sujet de l’intégration de l’Ukraine dans l’OTAN n’aient été écoutés par aucuns des va-t’en-guerre occidentaux, et surtout pas par Joe BIDEN.
    Si on lit ou écoute ce qu’a dit et répété Monsieur POUTINE au sujet de l’Ukraine depuis 20 ans, il ne fait que faire ce dont il avait prévenu.

    Mais l’argent des ventes d’armes et de gaz n’a pas d’odeur. Surtout quand les profits sont américains et les morts, les blessés, et les dégâts sont en Europe.

  • Se référant aux explications de géopoliticiens et de l’ancien ministre H. Vedrine, G. Bonnet termine son article par une mise sous condition : "...si l’irrationalisme du leader russe se confirme, la mise en alerte de la force de dissuasion russe annoncée le 27 février apparait, dans cette optique, comme une inquiétante escalade", "si l’irrationalisme du leader russe se confirme". On notera aussi avec intérêt que l’auteur reprend les termes utilisés par le Président Poutine : "la force de dissuasion russe", alors que l’entrée de l’armée russe en territoire ukrainien est présentée sous bien de dénominations. Ici les mots sont laissés à la responsabilité du leader russe, hors de l’"émotionnel". S’exprimer hors de toute émotion dans ce cas précis est clair et prudent, et ne signifie pas pour autant manque d’humanité.

    (Pour mémoire, la Tchécoslovaco-Américaine, Mme M. Albright partie tout récemment, RIP, expliquait la mort de près de 500.000 enfants irakiens : "C’était un choix difficile, mais le prix en valait la peine"). Tout comme l’argent la politique "n’a pas d’odeur elle non plus, on dirait...

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