Combattre la haine ?

par Gérard Leclerc

lundi 24 juin 2019

La proposition de loi visant à « lutter contre la haine sur internet » n’intéresse pas seulement la commission des lois de l’Assemblée nationale. Elle intéresse tous les citoyens qui s’interrogent sur leur espace de liberté d’expression, au-delà des juristes qui se demandent si l’arsenal législatif ne suffit pas largement à prévenir et à punir tout débordement de paroles dangereuses. Cette proposition inquiète aussi vivement ceux qui craignent qu’elle soit attentatoire à la liberté d’expression. C’est le cas de l’écrivain et avocat François Sureau, qui s’est largement exprimé sur le sujet dans un entretien au Figaro : « La haine relève du for intérieur. Elle ne saurait pour cette raison faire l’objet d’une répression pénale (…) Le législateur s’arroge désormais le droit de pénétrer dans les consciences et que celles-ci soient mal inspirées ne change rien à l’affaire. »

Je partage la crainte de François Sureau et pourtant je m’inquiète depuis longtemps des débordements que l’on peut trouver sur les réseaux sociaux. Cela dépasse l’imagination. C’est comme si on assistait sans cesse à un concours de surenchère dans l’invective et l’injure. Pour ne donner qu’un seul exemple, j’ai vu un cardinal français comparé à Eichmann, l’organisateur des convois vers les camps de la mort. Quand les chiens sont lâchés, il n’y a plus de limite à l’expression du ressentiment. Alors faut-il sévir, faut-il renforcer les moyens de la répression ? Eh bien non. Comme François Sureau, je préfère les désagréments de la parole libre à l’obsession de surveiller et punir, pour reprendre la formule de Michel Foucault.

Pour illustrer une telle conviction, j’aurai recours à la littérature politique et à la littérature tout court. On a beaucoup reproché à Péguy la virulence de ses attaques contre Jean Jaurès. Bien sûr, on a en tête l’assassinat du leader socialiste. Mais le directeur des Cahiers de la quinzaine ne songeait nullement à une telle extrémité. Il était voué à son combat civique. Aurait-il fallu le faire taire ? Je songe aussi à Léon Bloy, le terrible mendiant ingrat, dont les charges incessantes contre ses confrères de la profession littéraire, lui vaudraient aujourd’hui de se retrouver tous les mois devant les juges de la 17e chambre. Alors, non de grâce, sauvegardons la liberté d’expression, en dépit des dommages et des excès auxquels elle donne lieu.

Chronique diffusée sur Radio Notre-Dame le 24 juin 2019.

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