Bienvenue au palais des miroirs

par Anthony Esolen

lundi 19 juin 2017

A notre époque où la presse se mêle de tout, la politique n’est plus la science de gouverner la polis. Il ne reste guère plus rien de ce que la polis représentait pour Aristote : une petite cité-Etat autogouvernée où pratiquement tout le monde connaissait tout le monde de vue ou bien de réputation ou par la famille. La politique actuelle n’est pas un moyen (même incomplet) de regarder le monde. C’est, au contraire, un moyen de ne pas regarder le monde, de refuser de croire ce que l’on a sous les yeux.

Nous avons probablement tort si nous supposons que tous les bons stalinistes en Ukraine étaient des menteurs quand ils présentaient au monde le tableau idylliques de garçons s’installant aux commandes d’un tracteur pour la première fois et en tombant amoureux et de paysans arrachant leurs terres aux koulaks pour les transformer en espaces collectifs de prospérité matérielle et de bonheur soviétique. Ils étaient meilleurs et pires que cela. Des millions d’êtres humains étaient alors soumis à une famine imposée délibérément par Staline et son appareil politique. Staline lui-même savait qu’il était un menteur. Mais j’imagine que la plupart des sujets de l’Homme d’acier (soi-disant tel) ne savaient pas qu’ils étaient des menteurs. Ils croyaient dire la vérité, parce qu’ils s’étaient entraînés à ne pas voir.

Donc, si l’université est à la poursuite de la vérité, et si j’ai raison de considérer la politique comme un effort concerté pour ne pas voir ni même reconnaître que, dans les domaines moral, esthétique et intellectuel, il existe une notion appelée la vérité, une université politisée n’est plus du tout une université, tout comme un peintre qui s’aveugle ne peut plus être un peintre. C’est une monstrueuse contradiction interne ou une escroquerie.

Voici quelques exemples.

Quand le Président Trump a signé son ordonnance concernant l’immigration, le président de ma future ex-université a envoyé au corps enseignant, aux personnels et à l’ensemble des étudiants une lettre les assurant tous que M. Trump était en désaccord avec la pensée catholique et que le président et le personnel déploieraient tous leurs efforts pour garantir que nos deux étudiants touchés par cette ordonnance seraient secourus.

Je les félicite de l’aide qu’ils ont apportée aux étudiants en question. Mais la publicité accordée à cette action me gêne un peu car elle aurait fortement risqué d’attirer de plus grands ennuis à ces étudiants.

Ce qui me perturbe davantage, c’est que le président a annoncé qu’il y aurait ce soir-là sur le campus une marche de « solidarité » avec les femmes, les musulmans, les gens de couleur et la communauté LGBT.

Arrêtons-nous ici un instant. C’est comme si les femmes ne constituaient pas la majorité du corps estudiantin depuis au moins une trentaine d’années dans cette université que je ne nommerai pas. C’est comme si le traitement équitable des réfugiés impliquait l’approbation de la sodomie et de la confusion sexuelle. Sans compter le refus de reconnaître le danger que l’Islam représente pour les personnes mêmes que les protestataires veulent défendre.

Mais ce n’est pas tout. Qu’en est-il de la solidarité avec les petits garçons dont des musulmans radicaux font sauter la cervelle parce qu’ils refusent de nier que Jésus est le Fils de Dieu ? Qu’en est-il de la solidarité avec les chrétiens de Palestine, d’Iraq et d’Iran – de ceux (peu nombreux) qui y vivent encore ?

Il y a plusieurs années, une congrégation de chrétiens coptes a construit une grande église à quelques kilomètres de cette même université. J’y ai eu moi-même plusieurs chrétiens coptes comme étudiants. L’un des vertueux laïcs du corps professoral a-t-il essayé d’entrer en contact avec les coptes de notre propre communauté ? Et le président de l’université en question ?

Je suis fier d’appartenir à l’institution la plus diversifiée culturellement de l’histoire mondiale : l’Eglise catholique. Pourtant, j’ai passé toute ma vie professionnelle parmi des gens qui n’ont que le mot « diversité » à la bouche (le mot déconnecté de la réalité) et qui ne voient pas ce qu’ils ont juste sous les yeux. J’avais l’habitude de mettre cette incapacité sur le compte de l’inattention. Maintenant je l’impute à la politique et j’en conclus que, dans une salle pleine de farouches adeptes de la diversité, je suis sans doute la seule personne qui croit réellement qu’on peut tirer des enseignements d’un mode de vie différent du sien.

Supposons que vous n’avez aucune religion et que votre vision du monde est totalement laïque. Vous vous retrouvez dans une école catholique parmi des gens qui chantent des hymnes, acceptent la souffrance comme un don et se considèrent en communion avec d’autres croyants qui vivaient il y a des siècles. Cela pourrait être une magnifique expérience si vous croyez ce que vous dites de la diversité ! Pourtant, vous n’en poursuivez pas moins votre carrière dans ladite université en vous déplorant sans cesse que les étudiants sont « tous pareils », c’est-à-dire qu’ils sont trop catholiques à votre goût et que vous souhaiteriez au contraire que davantage d’entre eux soient comme vous.

Ou bien supposez que vous appartenez à un groupe racial qui n’a pas été très représenté dans cette même université, à cause de sa situation géographique ou parce qu’elle est catholique et pas baptiste ou méthodiste. Et vous voilà au beau milieu de milliers d’étudiants qui différent de vous de manière insignifiante (par la couleur) ou importante (par la foi).

Pourquoi ne pas dire : « Oh, je suis au divin royaume de la diversité ! » Vous pourriez ensuite recommander une plus grande diversité parmi les étudiants, non pas pour vous-même, puisque vous en tirez déjà tout le profit, mais pour la majorité. Vous n’iriez pas vous plaindre de boire du brandy quand tous les autres boivent du jus d’orange dilué. Vous seriez content de votre brandy.
« Pourquoi ne pas chercher à recruter davantage d’étudiants néo-pentecôtistes ? »Voilà une question que n’a jamais posée un seul professeur laïque. Mais pourquoi pas ? Cela amènerait un plus grand nombre d’Afro-Américains et de Latino-Américains que d’habitude. La réponse n’est pas difficile à trouver. Les professeurs non-croyants n’appartiennent pas à l’institution la plus culturellement diversifiée du monde. Ils disent « diversité » et pensent « uniformité ».

Je dois prendre garde à ce qu’ils ne m’apprennent pas à faire aussi peu cas de la diversité culturelle qu’eux.

Jeudi 8 juin 2017

Source : https://www.thecatholicthing.org/2017/06/08/welcome-to-the-fun-house%E2%80%A8%E2%80%A8/

Anthony Esolen est conférencier, traducteur et écrivain. Ses derniers ouvrages sont Reflections on the Christian Life : How Our Story is God’s Story et Ten Ways to Destroy the Imagination of Your Child. Il enseigne à Providence College.

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