Benoît XVI apporte son éclairage sur la crise de l’Eglise

par Denis Lensel

vendredi 12 avril 2019

Fait exceptionnel, Benoît XVI vient d’intervenir dans la grave crise morale que l’Eglise traverse actuellement : apportant à la fois une confirmation et un éclairage complémentaire aux appels pressants du Pape François à un sursaut, le Pape émérite est sorti de six années de silence. Il a établi un diagnostic approfondi de la crise de l’Eglise. Ce diagnostic, présenté au préalable et dédié au Pape François, a été publié dans une revue ecclésiastique allemande, et traduit ensuite dans le journal italien « Corriere della Sera ».

Puisant dans sa longue expérience comme responsable de la Congrégation de la Doctrine de la Foi de 1982 à 2005 au côté de Jean-Paul II, puis comme Pape en exercice de 2005 à 2013, Benoît XVI souligne plusieurs facteurs à ses yeux majeurs dans la crise actuelle, qui s’est manifestée notamment dans les scandales des abus sexuels : « l’écroulement de la théologie morale », impliquant l’oubli de la loi naturelle et des notions objectives de bien et de mal ; une cabale de théologiens contre l’enseignement des Papes en matière éthique, débouchant sur le refus d’admettre l’existence d’actes « intrinsèquement mauvais » ; et un relativisme insinuant que toutes les religions se valent et déniant la « spécificité particulière du christianisme ».

Benoît XVI observe notamment qu’en vingt ans, dans la société, « de 1960 à 1980, les critères valides jusque là en matière de sexualité se sont amenuisés au point de se réduire à une absence de normes ». Il évoque les « conséquences de cette situation dans la formation et dans la vie des prêtres ». Et il rappelle qu’à l’heure de la « révolution de 1968 », on a revendiqué une « liberté sexuelle complète », et qu’alors la « pédophilie » a été « diagnostiquée comme permise et convenable »…

Benoît XVI critique aussi le laisser-aller qui a parasité et altéré ici et là la formation des futurs prêtres « après le concile Vatican II », avec des « clubs homosexuels dans différents séminaires » ; mais aussi la sélection d’évêques choisis pour des profils « critiques et négatifs vis-à-vis de la tradition » ; une grave dévalorisation de l’eucharistie « distribuée à tous » sans recours au sacrement de la réconciliation, ce qui provoque la « destruction de la grandeur du mystère de la Présence réelle » du Christ à la Messe.

Le Pape émérite dénonce aussi, même chez certains responsables ecclésiastiques, la tentation de créer « l’Eglise de demain » par une utilisation quasi-exclusive et donc inadaptée de « termes politiques ». Il exprime à ce sujet une grave mise en garde, estimant que « l’idée d’une Eglise meilleure, créée par nous-mêmes, est en vérité une proposition du Diable par laquelle il veut nous éloigner du Dieu vivant, en se servant d’une logique mensongère ».

Il observe qu’en contestant radicalement « l’autorité de l’Eglise dans le domaine de la morale », on a voulu « la contraindre au silence alors qu’était en jeu la frontière entre vérité et mensonge ».

Et il fait une autre mise en garde capitale : « La mort de Dieu dans une société signifie également la fin de sa liberté », parce que « se réduit le critère qui conduit à distinguer le bien et le mal ».

Benoît XVI appuie ce réquisitoire sur « la masse et la gravité des informations » accumulées lors du sommet mondial convoqué par le Pape François fin février pour la lutte contre la pédophilie dans l’Eglise. Selon lui, il faut « essayer de repartir pour rendre à nouveau crédible l’Eglise comme lumière pour les gens et comme force qui aide dans la lutte contre les puissances destructrices ». Il souligne aussi l’importance de « combattre les mensonges et les demi-vérités du Diable par la vérité tout entière » : et s’il admet que « le péché et le mal sont dans l’Eglise », il rappelle en revanche qu’« aujourd’hui aussi, l’Eglise sainte est indestructible ».

« L’antidote au mal qui nous menace », précise le Pape émérite, est d’accepter l’amour de Dieu. Car « la force du mal naît de notre refus de l’amour de Dieu ».

Tout en manifestant une certaine pluralité comme un discours exprimé dans la complémentarité, ce texte de Benoît XVI peut contribuer à une convergence utile aux côtés du Pape François, pour un redressement spirituel et moral salutaire.

Messages

  • Cet aperçu de Denis Lensel de la toute dernière lettre du pape émérite est digne d’intérêt et d’appréciation.

    Comme prévu, à peine le texte de Benoit XVI publié, des vautours l’ont pris d’assaut pour exprimer, bien entendu, tout le bien qu’ils en pensent. La vitesse avec laquelle cette lettre a circulé, la hâte assortie de commentaires aussi indigents que rageurs, la précipitation avec laquelle s’est développée une sorte de couverture médiatique sur la tête des lecteurs, bref, cette bousculade et, pour ainsi dire, ce jeu de coups de coudes pour être les premiers à dénoncer le contenu du texte en question sont comme la preuve que la pensée de Benoît XVI sur l’épineux sujet incriminé n’a pas eu le temps d’être comprise ni approfondie pour servir de base à des explications réalistes et à des interprétations sérieuses relevant de l’honnêt1é intellectuelle.

    Il sera fait grâce de certains intitulés : "étrange constat" dressé sur les causes des violences sexuelles sur les mineurs dans l’Eglise", "gigantesque retour en arrière" "amalgame entre pédophilie et homosexualité", "le pape émérite explique les scandales pédophiles du clergé par la révolution sexuelle de mai 1968", "l’ancien pape a attribué les crimes pédophiles du clergé à l’"absence de Dieu" dans notre société et à la libération sexuelle des années 1960" etc.

    Le mieux ne serait-il pas de lire attentivement la lettre du pape émérite Benoit XVI en attendant des commentaires
    dénués d’a-priori, exempts de toute "com" émotionnelle, bref, des interprétations se situant au niveau de la pensée de l’auteur et donc capables de la transmettre dans sa vérité.

  • Serait-il interdit de donner, s’il était demandé, un titre de présentation de la lettre du pape émérite Benoit XVI ?

    Et alors et pourquoi pas : "Le texte qui dérange", ou : "La lettre du pape émérite Benoît XVI qui a secoué des ennemis de l’Eglise"...

    N.B. A retenir : l’insistance de quelques grattes-papier sur l’âge de Benoît XVI "92 ans" ou, semble-t-il, la charitable excuse de la sénilité...

  • "Vers la fin du XIXe siècle, le profond théologien philosophe Konstantin Leontiev remarqua l’émergence d’un christianisme dit " rose ", qu’il décrivit comme la position pré-révolutionnaire des intellectuels d’alors, l’intelligentsia, qui posait la question : "Peur de Dieu ? Quelle peur ? Pourquoi ? Dieu n’est-il pas censé être AMOUR ET SEUL AMOUR ?"
    ...
    A l’époque de K. Léontiev, le christianisme "rose" était apparu principalement dans les cercles non ecclésiastiques de l’intelligentsia. De nos jours, cependant, il a commencé à apparaître dans les cercles ecclésiastiques aussi. Le courant spirituel qui s’exprime par l’expression "Dieu n’est qu’amour et jamais juge" a malheureusement réussi un parcours victorieux dans le monde terrestre. "

    https://orthodoxologie.blogspot.com/2019/03/le-christianisme-rose.html

    PS L’origine serait Mai 68 ? c’est quand même un peu court .

  • Merci Seigneur, de nous avoir donné comme pape Benoît XVI puis le pape François, merci pour leur témoignage

  • Benoît XVI renoue avec ce qu’il a de meilleur : réveiller l’intelligence et secouer le train-train intellectuel. Merci à lui de remuer les cathos mollassons qui aiment tant parler de tout sauf de l’essentiel : de la foi et de Dieu. Le plus touchant chez lui c’est qu’il n’a aucune volonté de choquer mais c’est son honnêteté intellectuelle, sa recherche perpétuelle de la vérité, son travail humble et exigeant qui le conduisent comme la vraie intelligence sait le faire à déterrer un nid de guêpes.
    Et les guêpes surtout cathos de gauche comme de droite sortent et veulent piquer comme elles le firent au lendemain du grand discours de Ratisbonne ou à chaque intervention quand son intelligence touchait et frappait juste.
    Ce qui a d’admirable, c’est que les masques tombent, je constate que La Croix devient le Monde des cathos, voilà maintenant qu’une journaliste craint un schisme rien de moins !! c’est fou ce que les cathos centre gauche peuvent être "réac"...
    Tout ce petit milieu croasse et grenouille sans avoir lu posément ce texte, à croire qu’ils en veulent surtout à Benoît d’avoir écrit trop de pages eux qui sont habitués à transcrire les dépêches plus que succinctes et souvent douteuses de l’AFP.
    Les journalistes basiques dont le seul mérite est de poser leurs fesses sur un fauteuil de télévision et de parler de choses qu’ils ne connaissent pas ont lu les commentaires des commentaires et s’agitent : "benoit XVI et mai 68", etc..
    Bien évidemment, les mêmes qui combattent le "complotisme" ou des nouvelles fallacieuses qu’ils appellent "fake news" pour faire plus chic sont les premiers à crier au complot : un pape sénile à qui on tiendrait la main, suivez-mon regard..
    Je pense que ce que l’on ne supporte pas chez ce pape, c’est qu’il parle en théologien mais également en homme de haute culture européenne : cela le rend détestable à tout ce petit monde.
    Il est intolérable pour eux de parler d’effondrement intellectuel, religieux, culturel du christianisme avec pour conséquence celui de l’Europe. Quand La croix qui est le journal officiel de l’européisme béat parle d’Europe de quelle Europe parle donc ce docte journal ?
    Pourrait-on avoir une juste traduction du texte car apparemment, il y a de mauvaises traductions. Le texte bien sûr a été écrit en allemand, puis traduit en italien, en anglais.
    Peut-on me dire quelle traduction en français s’appuie sur le texte original en allemand car cela éviterait de se poser la question de celui qui a écrit le texte : il s’agit bien de Benoit XVI n’en déplaise à ceux qui pensent qu’à 92 ans, on ne pense plus.

Un message, un commentaire ?


Les forums restent ouverts durant 15 jours après la date de publication

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.