Aimer et connaître Jésus-Christ

Père Robert P. Imbelli, traduit par Bernadette Cosyn

vendredi 6 novembre 2020

« La Crucifixion » par Paolo Veneziano, vers 1340-1345
[National Gallery, Washington]

Dans le prologue du premier volume de son livre Jésus de Nazareth, Benoît XVI révèle le profond souci théologique et pastoral qui inspire son travail. En raison de certains courants dans les études bibliques depuis les années 50, une impression s’est largement diffusée selon laquelle « nous n’avons que peu de connaissances sur Jésus et c’est seulement à un stade ultérieur que la foi en sa divinité a modelé l’image que nous avons de Lui ».

Cette remise en cause théologique a des conséquences pastorales immédiates. Benoît a parfaitement discerné que cela constitue « une situation dramatique pour la foi parce que son point de référence est mis en doute : l’amitié intime avec Jésus, de laquelle tout dépend, est en danger de s’accrocher à moins que rien ».

L’amitié intime avec Jésus est le cœur du sujet.

Benoît a déjà abordé un thème similaire dans sa première encyclique Deus caritas est. Dans une sentence souvent citée il écrit : « Être chrétien ne résulte pas d’un choix éthique ou d’une idée noble mais de la rencontre avec un événement, une personne, qui donne à la vie un nouvel horizon et une direction décisive. L’évangile de Saint Jean décrit cet événement en ces mots : “Dieu a tant aimé le monde qu’Il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en Lui… obtienne la vie éternelle” » (3:16).

Cette « rencontre », par sa nature même, est destinée à grandir en une « amitié » durable, ainsi que le discours de la Dernière Cène, dans l’évangile de Jean, le met en lumière. « Je ne vous appelle plus serviteurs... mais amis » (Jean 15:15). « Demeurez en moi et moi en vous... qui demeure en moi, et moi en lui, porte beaucoup de fruit, car hors de moi vous ne pouvez rien faire » (Jean 15:4-5).

J’aimerais explorer trois dimensions de « l’amitié avec Jésus » qui peuvent nous servir alors que nous cherchons à nous approprier et à approfondir cet appel à l’amitié avec le Seigneur.

Il y a tout d’abord ce que la tradition liturgique et théologique appelle l’amour « initial » de Jésus. L’amitié avec le Christ ne vient pas de notre initiative et n’est pas non plus dans nos aptitudes naturelles. Elle dépend exclusivement de l’initiative de Jésus. « L’amour de Jésus » est, en première instance, l’amour de Jésus pour nous. Saint Paul confesse catégoriquement : « le Seigneur Jésus qui m’a aimé et s’est donné Lui-même pour moi » (Galates 1:20).

Notre amour pour Jésus est notre réponse reconnaissante et portée par la grâce à son amour pour nous, un amour qui va jusqu’à la mort, et la mort sur une croix. Je peux toujours me rappeler la profonde affection avec laquelle, enfant participant au Chemin de Croix, je me joignais aux autres pour professer : « je T’aime, mon cher Jésus, et je me repens de T’avoir offensé ».

Une seconde dimension de l’amitié avec Jésus en découle. A savoir que l’amour de Jésus donne naissance à notre connaissance de Jésus. Mon premier savoir sur le Seigneur est celui de Son amour pour moi. Pour copier Paul : je connais « le Seigneur Jésus qui m’aime et Se donne pour moi ». Réellement, et ce n’est pas simple théorie, la connaissance de Jésus est le fruit durable de l’amour de Jésus. Et la mise en place de cette connaissance est la célébration de l’Eucharistie où le don de soi aimant de Jésus est re-présenté et rendu vrai.

Notre connaissance de Jésus a donc sa genèse dans un savoir affectif et interpersonnel. C’est ce type de savoir que Pascal pointe dans sa célèbre maxime : « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas ». Elle est à la base de la conviction de John Henry Newman que « le cœur parle au cœur ». On pourrait appeler cela un « savoir participatif », la connaissance mutuelle qui caractérise l’amitié véritable, les amis partageant les mêmes valeurs, opinions et vertus.

Naturellement, nous avons là une amitié et une relation absolument uniques : Jésus reste toujours le maître et nous les disciples ; Jésus reste toujours la Tête et nous les membres de son Corps. Par conséquent, plus profondément on connaît Jésus et plus on est conformé à Lui. « Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande » (Jean 15:14). Ces « commandements », cependant, ne sont pas une obéissance à des préceptes extérieurs, mais une adhésion à une personne, l’action de faire siennes la vision et la mission de Jésus, en demeurant dans Son amour.

Paul, à la fois apôtre et mystique, nous apporte la profondeur de son identification avec son Sauveur. « J’ai été crucifié avec le Christ ; ce n’est plus moi qui vit mais le Christ qui vit en moi » (Galates 2:20). Et tous les grands maîtres spirituels chrétiens ont fait à leur manière écho au cri de Paul.

Cette « christification », cette conformation au Christ, commence au baptême. Mais la graine plantée à ce moment doit être nourrie pour que la plante grandisse robuste. Et ensuite elle doit être taillée et renforcée pour résister « à la méchanceté et aux pièges » du monde, de la chair et du démon. Son plein accomplissement ne surviendra que lorsque le Seigneur rassemblera ses bien-aimés depuis les extrémités de la terre dans le Royaume du Père.

La troisième dimension de notre amitié avec Jésus est déjà esquissée dans les précédentes citations de Paul. Ainsi que Paul et tous les saints en portent témoignage : grandir en amitié avec le Christ implique d’embrasser plus généreusement Sa Croix. Dans la Lettre aux Philippiens, Paul rend compte de sa propre expérience de « crucifixion avec le Christ ». Il parle de la perte vivifiante de tout ce qui comptait autrefois à ses yeux, la pompe vaniteuse de « la chair » : l’ascendance, les réalisations, le zèle mortifère pour l’ego envahissant. Toutes ces choses sont démasquées comme vanité à la lumière de « la connaissance de Jésus mon Seigneur » (Philippiens 3:8).

Pourtant, dans le même temps, Paul reconnaît humblement qu’il n’est pas « parfait » (teleios), pas encore entièrement transformé : « mais je persévère à faire de mon mieux parce que le Christ Jésus m’a fait sien... oubliant ce qui est resté en arrière et tendu vers ce qu’il y a en avant » (Philippiens 3:12-13). C’est seulement à la fin de notre parcours que nous connaîtrons et aimerons comme nous sommes connus et aimés.

Cette conviction guide et nourrit perpétuellement l’aventure torturante et transfigurante de notre amitié avec Celui qui est notre Sauveur, notre Seigneur, notre Ami toujours fidèle.


Voir en ligne : The Catholic Thing

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