ŒCUMÉNISME

Accélérer

Dominique Decherf

vendredi 12 février 2016

L’œcuménisme a souvent été vécu comme une question de temps long, de lenteur calculée, de petits pas. Le Pape François avait annoncé dès 2013 vouloir en faire sa priorité tout en s’interrogeant : «  Peut-être le temps n’est pas encore venu pour l’unité : c’est une grâce que nous devons demander  ». Deux ans plus tard, le Saint-Siège annonce que le Pape souhaite «  accélérer la réconciliation entre chrétiens  ». Et de révéler à la fois le déplacement à Lund en Suède le 31 octobre pour la commémoration de la Réforme luthérienne et la rencontre à Cuba le 12 février avec le Patriarche de Moscou.

À la fois : en effet, l’un des handicaps du mouvement œcuménique était que la réconciliation avec les uns était parfois interprétée comme une forme de contournement des autres. L’accent mis sur le rapprochement avec les orthodoxes n’était-il pas pour les catholiques un moyen d‘éluder la Réforme ? La considération dont jouit le Patriarcat de Constantinople n’était-elle pas au détriment de celui de Moscou ? Le Pape François a résolu que tout désormais irait de pair. Durant ces deux années, les commissions pontificales n’ont pas moins travaillé avec les luthériens qu’avec les orthodoxes qu’ils soient grecs ou slaves. Les annonces sont parallèles. L’erreur serait de privilégier l’une par rapport à l’autre. Le côté russe est plus spectaculaire, médiatique, mais les statistiques peuvent être trompeuses (72 millions de luthériens, 130 millions d’orthodoxes russes, mais au nombre de croyants et en proportion, on relativiserait). Or tout est lié, au plan canonique comme au plan politique.

Au plan canonique, la recherche entreprise sur Luther montre que, sur plus d’un point, celui-ci se référait à l’Église byzantine. Si sur le plan du dogme, protestants et orthodoxes ont pu paraître les plus éloignés, ils s’étaient rapprochés au sein du Conseil œcuménique des Églises à Genève sur le terrain de l’ecclésiologie aux côtés des anglicans mais sans l’Église catholique. L’actuel rapprochement tient certes à l’attitude d’humilité du Pape François qui se présente aux Patriarches comme un «  frère évêque  » mais aussi aux idées qu’on lui prête sur le rôle du synode et l’autonomie des évêques.

Au plan politique, c‘est tout le projet européen qui est au cœur de la réconciliation. Luther reprochait à Rome d’avoir voulu transférer la légitimité de l’Empire romain d’Orient vers l’Occident en créant le Saint-Empire romain germanique. Il voulait au contraire de la Papauté qu’existe indépendamment «  la Nation allemande  ». Notons que ce déplacement politico-spirituel avait eu lieu alors même que la Russie n’existait pas comme chrétienne (le baptême de Vladimir est de 988). Le terme de «  troisième Rome  » qui sera ensuite fabriqué au profit de Moscou après la chute de Constantinople (1453) ne sera que l’œuvre de slavophiles messianiques qui reproduiront quelque part au profit du Tsar la mythologie créée autour de l’empereur Charlemagne. Le Pape François, qui vient de se voir attribuer le prix Charlemagne par la municipalité d’Aix-La Chapelle pour l’année 2016, ne manquera pas d’occasions d’y faire mention dans son discours de réception (date non fixée). Tout ceci pour dire que l’Europe chrétienne doit être revisitée non comme un succédané de l’Empire mais comme une Europe des Nations. En se rapprochant d’États chrétiens comme l’Angleterre, les quatre pays scandinaves, la Russie, considérés en un sens très différent de nos nations catholiques balayées par le vent conciliaire des années soixante, le Pape reprend en quelque sorte la construction européenne par la périphérie [1].

Quant à penser que la réconciliation des chrétiens doive déboucher sur leur coalition, c’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles, au vu de l’actualité immédiate, le Saint-Père s’est résolu à aller au-devant de la grâce et à accélérer le mouvement œcuménique. Bien sûr c’est une coalition pour la paix. «  Tous les Chrétiens de toutes les Églises doivent rester présents à Jérusalem  » : telle fut la prière pour l’Unité des chrétiens le 25 janvier dernier en l’Église luthérienne de Jérusalem (bâtiment construit en face du St-Sépulcre par l’Empereur d’Allemagne, le St-Sépulcre étant lui réservé aux trois Patriarcats, catholique, grec et arménien, dans le cadre du statu quo sous l’Empire ottoman garanti par la France). Une manière d’affirmer que toutes les Eglises doivent rester présentes en Orient.


[1D’accord avec Angela Merkel soucieuse que le jubilé ne soit pas un motif de division en Allemagne, il a provisoirement éludé le cas allemand en choisissant la commémoration de Lund où a été créée en 1947 la Fédération Luthérienne Mondiale.

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